Philippe Demeestère s.j. La Margelle, Chaumont. Dernier article paru dans Christus : « Corps de louange » (n° 222HS, mai 2009).   
 
Les pages qui suivent sont extraites des premières de l’ouvrage de P. Demeestère : Les pauvres nous excèdent. Lieux communs. L’auteur y fait retour sur sa vie passée avec les sans domicile fixe depuis quarante ans en ville, puis, plus récemment, au sein de la campagne de la Haute-Marne. Cet ouvrage vient de para tre chez Bayard, dans la collection « Christus – Spiritualité et politique » (cf. note de lecture, pp. 242-243).
 
Dans ces lignes, il est donc question de pauvres – de pauvres, une fois de plus. À ce propos, la répétition n’est pas à craindre : elle est un mouvement qui se creuse, s’élargit, comme dans une liturgie ou une valse, pour trouver à emporter infirmes et valides dans les mêmes figures hospitalières. Par ailleurs, il sera moins fréquemment question ici de pauvres ou de sans-abri en général que de prénoms, de « mecs », de « carapatins », de « gars ». Appellations non contrôlées qui se soucient moins des convenances de surface que de restituer des bribes d’histoires forgées ensemble, entre accords supposés et malentendus, avec morceaux de rêves et d’exigences, toujours un poil au-delà des déconvenues ou des aboutissements.
 

Heureux les indéchiffrables

Certaines de ces séquences d’histoires ont eu pour cadres différents compagnonnages vécus, ces quinze dernières années, en milieu rural, avec des « sans ». Récemment, s’est posée pour nous cette question : fallait-il nous rapprocher d’un centre urbain, afin d’être davantage accessibles ? Retourner en ville, comme naguère ? Nous percevions bien tout le bénéfice immédiat que peut retirer tel sans-abri de l’octroi d’un chez-soi en ville. Pour ma part, je ne parviens plus à me mobiliser, en vérité, pour caser ce sans-abri dans une petite chambre où il disposera d’un petit revenu, d’une petite télévision, d’une supérette et d’un petit café en bas de chez lui. Enterrement de première classe, tout comme les statuts de handicapé ou de malade mental, dans lesquels notre bonne volonté, en dernier recours, range et protège ceux qui restent pour nous indéchiffrables. Indéchiffrables, parce que nous crève les yeux que leurs histoires et les nôtres demeurent étrangères les unes aux autres, que nos repos se trouvent et se prennent loin tant de leurs vies que de leurs morts. Sortir de soi, se laisser sortir de ses gonds, pour rencontrer tel zonard ? Oui, sans doute, pour rentrer ensuite, à nouveau, dans un chez-soi inhabitable par l’autre. Je parlais d’enterrements : la disparition des vieilles fosses communes constitue un plus ; sauf s’il s’agit de se dissimuler que les hommes qui y étaient inhumés sont souvent morts de n’avoir plus rien en partage avec qui que ce fût. La juxtaposition de parcelles individuelles ne suff...
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