C'est notre accès au monde et aux autres dont il est question dans la pratique de l'attention, et c'est là l'un des enjeux de notre temps : savons-nous faire attention ?

Il y a ce qui attire et retient spontanément l'attention : la beauté. Une œuvre d'art, un paysage, un poème ont le pouvoir de susciter notre attention et de nous arrêter. Je marche dans la nature et, soudain, une fleur, un chemin creux ou une couleur me fait m'arrêter et je contemple. De l'inouï alors m'advient. Encore faut-il être disponible pour une telle rencontre et ne pas interposer immédiatement un écran entre moi et ce qui se donne ainsi. L'attention est un exercice dont on devine déjà qu'il ouvre une porte vers la beauté et conduit au-delà, vers la vérité, vers un bien qui s'offre à nous.

Une philosophe a pratiqué l'attention toute sa vie, de manière résolue, comme un exercice spirituel, comme un travail de soi sur soi et de transformation de soi : Simone Weil (1909-1943). En 1942, alors âgée de 33 ans (elle mourra l'année suivante), elle écrit à un religieux dominicain, le père Joseph-Marie Perrin (1905-2002), qu'adolescente, elle désirait la vérité au point de ne pouvoir vivre sans elle et qu'elle désespérait de ne pouvoir l'atteindre, et elle poursuit : « Après des mois de ténèbres intérieures, j'ai eu soudain et pour toujours la certitude que n'importe quel être humain, même si ses facultés naturelles sont presque nulles, pénètre dans ce royaume de la vérité réservée au génie si seulement il désire la vérité et fait perpétuellement un effort d'attention pour l'atteindre », et sous le nom de vérité, précise-t-elle, « j'englobais aussi la beauté, la vertu et toute espèce de bien, de sorte qu'il s'agissait pour moi d'une conception du rapport entre la grâce et le désir1 ». Ce n'est donc pas par l'intelligence, toujours limitée, aussi grande soit-elle, que l'on parvient à la vérité, ni par la force de la volonté, mais par l'attention et le désir. Toute sa vie, Simone Weil persévérera dans de tels efforts d'attention qui la conduiront, elle qui ne voulait pas poser le « problème de Dieu » car inutile pour ce que nous avons à faire en ce monde, à accéder à la beauté du monde, à comprendre que le christianisme et plus précisément la Croix viennent puissamment éclairer le malheur des hommes et à pouvoir dire : « Le Christ lui-même est descendu et m'a prise. »

Une transformation dans l'âme

Qu'est-ce que l'attention ? Elle consiste à suspendre sa pensée, la laisser disponible, vide et pénétrable à la chose, au réel, à ce qui se donne. Il s'agit de se tenir dans l'attente, prêt à recevoir dans sa vérité la chose qui va y pénétrer. C'est un effort négatif, à vide, un renoncement à soi et à ses idées toutes faites. Il ne faut surtout pas chercher, mais attendre. L'erreur vient de ce que l'on s'est précipité. Traduire ou écrire un texte, c'est attendre à chaque instant que le bon mot vienne à l'esprit en ne faisant pas autre chose qu'écarter ceux qui ne conviennent pas. Il en va ainsi pour la création des œuvres d'art, pour toute parole et toute action dans le quotidien de nos vies ou pour le choix d'une manière de vivre, d'une forme de vie, d'une vocation. C'est une attitude qui concerne aussi bien la résolution d'un problème de mathématiques ou d'un exercice intellectuel que la lecture d'un roman, que la contemplation d'une œuvre d'art, ou la rencontre du prochain, l'amitié, l'amour : « L'attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité2. » Il en va ainsi, a fortiori, pour les biens les plus précieux, qui ne peuvent pas être cherchés, car on se place alors au centre et on ne trouve pas autre chose que soi-même ou de faux biens, mais seulement attendus avec patience. Dans ses Cahiers3, des notes pour des exercices spirituels, Simone Weil écrit :

L'attention absolument pure, l'attention qui n'est qu'attention, est l'attention tournée vers Dieu, parce qu'il n'est présent que dans la mesure où il y a attention.
De même que le bien qui n'est pas autre chose que bien, qui n'a d'autre être que d'être bien, est Dieu, de même l'attention qui n'est pas autre chose qu'attention est prière.
Ce qui saisit la réalité est l'attention, de sorte que plus la pensée est attentive, plus l'objet en est plein d'être. […] L'attention est liée au désir. Non pas à la volonté, mais au désir. (Ou plus exactement au consentement ; elle est consentement. C'est pourquoi elle est liée au bien.)

La prière ne consiste pas en autre chose que faire attention, requiert la plénitude de l'attention, est « l'orientation vers Dieu de toute l'attention dont l'âme est capable4 ». En effet, « l'attention est la seule faculté de l'âme qui donne accès à Dieu5 ». Faire attention, ce n'est pas connaître Dieu comme un objet extérieur à soi, mais avec toute l'âme, être à l'image de Dieu qui « est l'attention sans distraction6 ».

Par l'attention s'opère une transformation dans l'âme. Mais quelque chose en nous répugne à l'attention véritable. Cette aversion se comprend aisément pour autant que faire attention, c'est faire place dans sa vie à autre chose que soi et que c'est, par là même, se déprendre de soi, renoncer à son cher « moi » : se vider. L'attention suppose que je renonce à « moi », à « mes » pensées, à ma perspective. Car, c'est lorsque « moi » je ne suis pas là que la vérité advient. Je fais écran. Prenons l'exemple suivant : « 7 + 8 = 15 ». Si je pense « 7 + 8 = 16 », c'est bien moi qui me trompe. Mais lorsque je pense « 7 + 8 = 15 », il n'y a pas trace de ma personne, ce n'est pas « moi » qui fais que « 7 + 8 = 15 ». Ainsi l'exercice de l'intelligence est éminemment impersonnel et le moi s'efface pour autant que « c'est vrai » : « Tant que l'homme tolère d'avoir l'âme emplie de ses propres pensées, de ses pensées personnelles, il est entièrement soumis jusqu'au plus intime de ses pensées à la contrainte des besoins et au jeu mécanique de la force. […] Mais tout change quand, par la vertu d'une véritable attention, il vide son âme pour y laisser pénétrer les pensées de la sagesse éternelle7. » L'attention est au cœur du combat spirituel. L'attention me hisse hors de moi-même, me transforme peu à peu, me rend apte à la vérité et « vingt minutes d'attention intense et sans fatigue valent infiniment mieux que trois heures de cette application aux sourcils froncés qui fait dire avec le sentiment du devoir accompli : “J'ai bien travaillé8” ». Simone Weil propose des exercices d'attention pour détruire le mal au contact du bien, car « toutes les fois qu'on fait vraiment attention, on détruit du mal en soi9 » : « Ma misère est infinie par rapport à ma volonté, mais elle est finie par rapport à la grâce. Ainsi elle peut s'épuiser et la sainteté est possible10. » Si nous fixons notre attention sur ce que nous nous imaginons être le bien, cette représentation contient la même proportion de bien et de mal que nous, est au même niveau que nous et ne peut pas nous élever vers le bien. Ce n'est que parce que nous tournons notre regard, notre attention et notre désir vers le bien que nous sommes tirés vers un bien véritable que nous ne pouvons pas nous procurer nous-mêmes (on ne va pas à Dieu, c'est lui qui vient à nous). C'est la pureté qui délivre du mal. Plus exactement, c'est l'exercice qui consiste à faire porter « la plénitude de l'attention dont on est capable11 » vers ce qui est pur : les œuvres d'art de premier ordre, la beauté du monde, la liturgie et les textes saints, le mot « Dieu », les vies de saints et les amis de Dieu, le Saint Sacrement.

En effet, nous avons besoin d'intermédiaires pour orienter notre attention ; ce que Simone Weil appelle des metaxu. Dans « Condition première d'un travail non servile », elle propose une réforme sociale qui permettrait à toutes les femmes, à tous les hommes, dans la vie quotidienne, sur le lieu même du travail, d'orienter le regard vers Dieu. Il y a, inscrits dans le monde, des « symboles capables de transfigurer non seulement le travail en général, mais chaque tâche dans sa singularité12 », ce que la philosophe nomme des métaphores réelles. Que l'on pense, par exemple, au grain de blé planté en terre qui doit mourir pour porter du fruit. Il y a de tels symboles pour toutes les activités humaines, il faut apprendre à les lire. L'attention est contact avec le réel : « Combien de fois la clarté des étoiles, le bruit des vagues de la mer, le silence de l'heure qui précède l'aube viennent-ils vainement se proposer à l'attention des hommes ? Ne pas accorder d'attention à la beauté du monde est […] un crime d'ingratitude13. »

Des exercices d'attention

De plus, l'attention est un exercice qui n'est jamais perdu. Elle est un trésor qui s'accroît et qui n'est pas de ce monde. Si je cherche à résoudre un problème de géométrie et qu'au bout d'une heure je ne suis pas plus avancé qu'en débutant, j'aurai néanmoins progressé à chaque minute de cette heure dans une autre dimension. Peut-être que cet effort d'attention, stérile en apparence, me permettra de mieux voir la beauté d'une église romane ou d'une toile de van Gogh, d'entendre véritablement une symphonie de Mahler ou le cri d'un malheureux. Je sais que quelqu'un existe, existe vraiment, seulement parce que je fais attention à lui. L'amour de Dieu comme l'amour du prochain sont faits d'attention. C'est en ayant appris à faire attention que l'on voit ou, pour mieux dire, que l'on est saisi par l'humanité de celle, de celui qui se tient là, par terre, sur le trottoir. D'autres passent sans rien voir, ou pourraient traverser la vie sans attention et, parce que l'enjeu est essentiel et rejoint ce qu'il y a de plus « humain », c'est avec trop de légèreté que nous « zappons » et « cliquons », au risque de ne plus savoir attendre et différer, au risque de perdre la capacité à désirer, à être présent à ce qui advient, à affronter l'inouï qu'est toujours une rencontre. Dans la lettre déjà citée et publiée ensuite sous le titre « Autobiographie spirituelle » dans Attente de Dieu, Simone Weil rapporte qu'elle pratique l'exercice suivant : réciter le Notre Père (en grec) « une fois chaque matin avec une attention absolue. Si, pendant la récitation, mon attention s'égare ou s'endort, fût-ce d'une manière infinitésimale, je recommence jusqu'à ce que j'aie obtenu une fois une attention absolument pure14 ». Un tel exercice spirituel accroît par lui-même la capacité à faire attention. Elle poursuit en décrivant les effets sur elle d'une telle pratique, son cheminement depuis le rationalisme agnostique de ses premières années jusqu'à l'amour explicite et l'expérience de la miséricorde de Dieu dont elle peut témoigner, un amour qui ne la détourne pas du monde, bien au contraire, qui la conduit à la folie d'amour et à lutter pour la justice jusqu'à l'épuisement de ses forces.

De tous les textes précédemment cités dans lesquels Simone Weil cherche, pour elle-même et pour les autres, à penser l'attention, la « Réflexion sur le bon usage des études scolaires en vue de l'amour de Dieu » se révèle particulièrement cruciale pour aujourd'hui. Ce court essai en décrit le « bon usage spirituel » : étudier non pas pour acquérir des connaissances supplémentaires mais pour accroître le pouvoir d'attention, acquérir « la vertu d'humilité », entrer en contact avec le réel, aimer dans la vérité qui vient transfigurer et sauver, « en vue de la prière ». Le lire est une première étape, mais ne suffit pas. Il faut ensuite pratiquer un tel exercice et faire l'expérience de ce que cela donne. « Car cette vérité est de celles auxquelles on ne peut croire qu'en les éprouvant cent et mille fois. Il en est ainsi de toutes les vérités essentielles15. »

1 Simone Weil, « Autobiographie spirituelle », dans Attente de Dieu, Fayard, 2008, p. 39 (citation suivante, p. 45).
2 S. Weil, Correspondance 1942, Éditions Claire Paulhan, 2019, p. 90.
3 S. Weil, Cahiers, dans Œuvres complètes, t. VI, vol. 3, Gallimard, 2002, pp. 228-229.
4 S. Weil, « Réflexion sur le bon usage des études scolaires », dans Écrits de Marseille, dans Œuvres complètes, t. IV, vol. 1, Gallimard, 2008, p. 255.
5 S. Weil, « Condition première d'un travail non servile », dans Écrits de Marseille, op. cit., p. 426.
6 S. Weil, Cahiers, dans Œuvres complètes, t. VI, vol. 4, Gallimard, 2006, p. 185.
7 S. Weil, L'enracinement, dans Œuvres complètes, t. V, vol. 2, Gallimard, 2013, p. 353.
8 S. Weil, « Réflexion sur le bon usage des études scolaires », dans Écrits de Marseille, op. cit., p. 259.
9 Ibidem.
10 S. Weil, Cahiers, dans Œuvres complètes, t. VI, vol. 2, Gallimard, 1997, p. 352.
11 S. Weil, « Pensées sans ordre concernant l'amour de Dieu », dans Écrits de Marseille, op. cit., p. 282.
12 S. Weil, « Condition première d'un travail non servile », dans Écrits de Marseille, op. cit., p. 424.
13 S. Weil, « L'amour de Dieu et le malheur », dans Écrits de Marseille, op. cit., pp. 373-374.
14 S. Weil, « Autobiographie spirituelle », dans Attente de Dieu, op. cit., p. 48.
15 S. Weil, « Réflexion sur le bon usage des études scolaires », dans Écrits de Marseille, op. cit., p. 260. Voir aussi P. David, « Simone Weil, l'exercice de l'attention et la rencontre du Christ », dans La philosophie comme expérience spirituelle, Peuple libre, 2019, pp. 107-140.