On attend de cet article le témoignage d’un confesseur ; ce sera indissociablement le témoignage d’un pénitent. Cette double expérience donne seule la parole, elle qui fait la joie et la confusion du confesseur : il est lui-même un pécheur pardonné. À certaines heures, sentir la haine couler en soi comme un poison aide à mieux accueillir, sans dégoût et sans peur, ceux qui viennent à leur tour, devant Dieu, confesser la haine.


Le Rituel Romain du sacrement de ré­conciliation 1 invite pénitent et confes­seur à recourir aux Écritures lors du dialogue qui conduit au pardon sa­cramentel. Sans toujours connaître explicitement cette proposition, bien des pénitents s’y conforment : il leur est comme naturel de prendre au mot celui qui est la Parole de salut. La Bible donne des mots (« Je me présente, dit la vieille dame, je suis la soeur aînée de l’Enfant prodigue »), des mots d’apaise­ment à entendre, des mots d’exigence à se redonner. Ces mots viennent d’un livre écrit par d’autres, relu par d’autres au long des siècles. Dès lors, la dif­ficulté, la souffrance, le péché qu’ils aident à exprimer, loin de nous couper de l’humanité, nous y replongent, dût notre orgueil en souffrir. (On peut si vite mettre son orgueil — et faire son malheur — à se croire unique dans le mal ...) Un langage commun pour dire le péché cesse d’être un stigmate de corruption universelle : il agit, entre compagnons de chaîne, dans nos cel­lules surpeuplées, comme un signe de rude fraternité.

Ne pas pouvoir pardonner

La haine, elle, place en quartier d’iso­lement. Souvent, celui qui hait croit qu’il n’y a pas de mots pour lui dans les Écritures.
Sinon des mots qui accablent : « Va d’abord te réconcilier... » (Mt 6,15) ; « Qui a de la haine contre son frère... » (1 Jn 2,11) ; « Si vous ne pardonnez pas... » (Mt 5,24). Car, en langage chrétien, « avoir la haine » se dit : ne pas pouvoir par­donner 2. Le pire est : « Parfois, je crois avoir pardonné. Et il suffit d’une phrase, d’un geste, et ça reprend, comme un feu qui couvait, aussi fort qu’il y a dix ans... » Alors, par scrupule, on ne com­munie plus ; on n’ose plus prier (« Va d’abord...») ; à la messe, on laisse un blanc, vers la fin, dans sa récitation du Notre Père ; à force d’épuisantes ruses, on fuit les occasions, ne serait-ce que de croiser celui, celle qu’on hait. Mais le moyen d’éviter la collègue de bureau, le frère de communauté, la petite soeur au berceau ? Si d’ailleurs éviter suffisait ! On hait surtout dans la tête, « par pensée ». Pensées de vengeance, de meurtre. Avec effarement, on se découvre d’étonnantes dispositions pour le complot, la machination, le sabotage 3.

Des retentissements corporels

En même temps, c’est très physique. On a des bouffées de haine,...
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