Christus : Quelle est la genèse de votre livre Résister avec Vassili Grossman1 ?
Anne-Marie Pelletier : C'est à Emmanuel Levinas que je dois la découverte de Grossman dans les années 1990 et la relation forte qui m'attache depuis à cette œuvre. Dans son ouvrage À l'heure des nations, Levinas s'arrête longuement sur le roman de Grossman Vie et destin2, qu'il tient pour une œuvre majeure du XXe siècle3. Il s'attarde tout spécialement sur la réalité de la « petite bonté », que défend et illustre un personnage de ce vaste roman, à l'ampleur de Guerre et paix. En fait, le manuscrit de Vie et destin fut saisi par les sbires du KGB. Le texte devait disparaître pour au moins deux cents ans, aux dires des censeurs. Un déchirement pour Grossman qui avait confié à ces pages des convictions essentielles mûries en lui au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Pourtant le roman trouva son chemin jusqu'en Europe de l'Ouest. En 2013, un colloque était même consacré à Grossman par l'université Moghyla de Kyiv, à l'initiative du professeur Constantin Sigov. L'événement, jusque-là impensable, était bouleversant. Il rendait cette œuvre, singulière au sein de la littérature de dissidence russe, proche des enjeux les plus sensibles de notre histoire bouleversée.
Né en 1905 à Berditchev, en Russie soviétique, dans une famille juive assimilée, mort en 1964, Grossman n'a pas connu le goulag comme des membres de sa famille. Mais il fut le contemporain de l'Holodomor, la grande famine