Une dynamique de conversion traverse l'œuvre de Luc. Pierre y apparaît comme la cheville ouvrière de ce processus, pour lui-même, mais aussi pour le groupe des Douze, l'Église de Jérusalem, ainsi que les païens. À chaque étape de cette expansion de l'Église, Pierre vit une nouvelle conversion.

Les évangiles sont unanimes : à l'origine de la conversion, il y a l'appel de Dieu à Israël, son peuple, l'invitant à « se retourner » (convertere) vers lui, en se repentant de son infidélité à son égard (metanoia, metanoeo), pour recevoir son pardon et accueillir la venue de son Règne. Cet appel est tout d'abord confié à Jean Baptiste, chargé de prophétiser la venue du Messie. Dans le désert de Judée, au bord du Jourdain, il proclame « un baptême de conversion en vue du pardon des péchés » (Lc 3,3) : « Convertissez-vous, le Règne des cieux s'est approché » (Mt 3,2). De cet appel, Jésus se fait solidaire en se faisant, lui aussi, baptiser par Jean. C'est alors que l'Esprit de Dieu descend sur lui et qu'il est reconnu comme « mon Fils bien-aimé » par la voix venue des cieux. À ce titre, à son tour, il proclame en Galilée « l'Évangile de Dieu » : « Le temps est accompli et le Règne de Dieu s'est approché : convertissez-vous et croyez à l'Évangile » (Mc 1,15). Un peu plus tard, au cours de son ministère, il confirmera aux pharisiens, choqués de le voir manger avec des pécheurs, que telle est bien sa mission : « Je suis venu appeler non pas les justes mais les pécheurs pour qu'ils se convertissent » (Lc 5,32). Telle sera aussi la mission que le Ressuscité confie aux Onze en les ouvrant à l'intelligence des Écritures : « Le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour et on prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. C'est vous qui en êtes les témoins » (Lc 24,46-48). Redevenus douze à la suite de l'élection de Mathias, puis investis de la puissance de l'Esprit du Christ, les Apôtres, sous la conduite de Pierre, vont permettre que cet appel de Dieu à « la conversion qui mène à la vie » (Ac 11,18) soit entendu à Jérusalem, en Judée et en Samarie, puis, avec l'aide de Paul, « jusqu'aux extrémités de la terre » (Ac 1,8). Une véritable dynamique de conversion traverse ainsi l'ensemble de l'œuvre de Luc.

Quand la communauté devient « Église »

Dès le début des Actes, Luc présente Pierre comme une figure d'autorité à la tête du groupe de la petite communauté de Jérusalem. Le changement est surprenant : le lecteur de l'évangile se souvient de ce pêcheur galiléen que Jésus appelle à le suivre alors qu'il lavait ses filets sur le rivage du lac de Génésareth, et qui se reconnaît comme « un homme pécheur » devant son Seigneur (Lc 5,8). Il se souvient également de lui comme du fidèle compagnon de Jésus qui, pourtant, en vient à renier son Maître. Mais, lorsque Jésus pose sur lui son regard, se souvenant qu'il lui avait dit : « Avant que le coq chante aujourd'hui, tu m'auras renié trois fois », il pleure des larmes de repentir.

Luc nous invite à voir en lui la figure vivante du pardon de Dieu, celui qui, se sachant « pécheur pardonné », est désormais tout entier engagé dans son désir d'être au service de la mission reçue du Ressuscité. Les effets de la prière de Jésus pour que sa foi ne « défaille pas » et qu'il puisse, une fois « revenu, affermir ses frères » (Lc 22,32) sont ici manifestes.

Un peu plus loin dans le récit, avec l'histoire d'Ananias et de Saphira (Ac 5,1-11), Luc souligne une nouvelle fois la puissance de vie qu'apporte le pardon de Dieu à celui qui se reconnaît pécheur, en suggérant que c'est précisément lorsqu'elle s'est reconnue faillible que la communauté de Jérusalem est véritablement devenue « Église ». En effet, comme le précise le sommaire qui l'introduit, l'épisode concerne « la multitude de ceux qui étaient devenus croyants ». De fait, en gardant pour lui une partie du produit de la vente de son champ, Ananias a porté atteinte au partage des biens pratiqué d'un commun accord par l'ensemble de la communauté. Lorsque Pierre l'apprend, son jugement est sans appel : « Ananias, pourquoi Satan a-t-il rempli ton cœur ? Tu as menti à l'Esprit saint... Ce n'est pas aux hommes que tu as menti, c'est à Dieu. » Derrière ces paroles quelque peu surprenantes, pointe une relecture de Genèse 2 : tels Adam et Ève, Ananias et Saphira sont « de connivence » et s'accordent pour ne pas respecter une règle communautaire (qui, pourtant, ne leur était pas imposée). Comme eux, instrumentalisés par Satan qui, par eux, s'en est pris à l'œuvre de l'Esprit de Pentecôte, ils meurent d'avoir menti à Dieu. En concluant qu'« une grande crainte saisit alors toute l'Église », Luc fait valoir qu'en nommant le « péché originel » d'Ananias et Saphira – un péché qui fait mourir –, Pierre a énoncé une parole de vérité qui, parce qu'elle engendre la « crainte » (le respect) de Dieu, a sauvé l'unité de la communauté, lui donnant ainsi de devenir une ekklesia, une « assemblée convoquée » par son Seigneur. Or, cette communion fraternelle n'est rien moins que la marque de l'Esprit de Pentecôte. En choisissant d'y rester fidèle, l'Église continue de croître, guidée par l'Esprit saint dans sa mission de témoignage. Les « signes et prodiges qui s'accomplissaient dans le peuple par la main des Apôtres » ainsi que « les multitudes de plus en plus nombreuses d'hommes et de femmes qui se ralliaient, par la foi, au Seigneur » en apportent la confirmation.

Interventions divines, « conversions en chaînes »

Une telle croissance ne manque pas de susciter l'hostilité des autorités religieuses de Jérusalem, inquiètes du succès de la prédication des Apôtres. Malgré de nombreuses arrestations et comparutions devant le Sanhédrin en vue de freiner la diffusion de leur message, c'est le contraire du but recherché qui se produit : à la suite de la persécution déclenchée contre l'Église après la mort d'Étienne, les Apôtres se dispersent et vont « de lieu en lieu, annonçant la bonne nouvelle de la Parole » (Ac 8,1-4).

Dès lors, en cohérence avec les événements de Jérusalem, en Samarie d'abord avec l'apôtre Philippe, avec Saul sur la route de Damas, à Césarée avec Pierre chez Corneille, interventions divines et « conversions en chaînes » vont de pair, en une grande séquence littéraire (Ac 8 – 11,18). Ainsi regroupés, ces épisodes de conversion, qui illustrent l'extension de la prédication chrétienne au-delà des frontières du judaïsme, jouent un rôle déterminant dans la progression de l'intrigue.

La conversion des Samaritains (Ac 8)

Dans la ville de Samarie où Philippe commence à proclamer le Christ, l'accueil est enthousiaste : « Les foules unanimes s'attachaient aux paroles de Philippe car on entendait parler des miracles qu'il faisait et on les voyait. » Les nombreux exorcismes et miracles de guérison qu'il opère, en signe de « la bonne nouvelle du règne de Dieu au nom de Jésus Christ » (à la différence du mage Simon qui fascine par ses sortilèges en s'attribuant la puissance de Dieu), suscitent « une grande joie » dans la ville. Tous ont foi dans le témoignage de Philippe et tous, y compris le mage Simon, sont baptisés au nom du Seigneur Jésus. Ils reçoivent également l'Esprit saint quand Pierre et Jean, venus de Jérusalem, leur imposent les mains. Mais, en demandant aux Apôtres d'acheter ce pouvoir d'imposer les mains, Simon le Mage montre qu'il n'a pas compris la gratuité du don de Dieu. Il est ainsi érigé en parfait contre-exemple d'une réelle conversion.

Luc lui oppose alors la foi de l'eunuque éthiopien que Philippe, guidé par l'ange du Seigneur, rencontre sur la route de Gaza. La demande qu'il adresse à Philippe de lui servir de guide pour lui expliquer le sens du passage du prophète Isaïe qu'il était en train de lire va droit à l'essentiel : entendant Philippe lui annoncer, à partir du texte du Serviteur souffrant, la bonne nouvelle de Jésus, il accède à l'intelligence de l'Écriture et, en conséquence, exprime le désir de recevoir le baptême. La disparition de Philippe, « emporté par l'Esprit du Seigneur » juste après avoir baptisé l'eunuque, confirme et cautionne l'authenticité de sa conversion.

Paul, « retourné » sur la route de Damas (Ac 9)

Après les Samaritains (des juifs « hérétiques » pour les Judéens), c'est à Saul, ce jeune homme à la foi zélée qui était « de ceux qui approuvaient le meurtre » d'Étienne, d'entendre l'appel de Dieu à réorienter radicalement sa manière de lui être fidèle. Parti de Jérusalem pour aller arrêter « les adeptes de la Voie » à Damas, il est brutalement stoppé dans son projet de mort par une intervention céleste que Luc raconte sur le modèle des théophanies de l'Ancien Testament. Enveloppé d'une lumière qui le fait tomber à terre, il entend la voix du Christ ressuscité s'adresser à lui : « Saoul, Saoul, pourquoi me persécuter ? » Quand il se relève, il a perdu tous ses repères et reste comme mort (la cécité qui le frappe et les trois jours passés sans rien boire ni manger le signifient de manière symbolique) jusqu'à ce que le Christ confie à Ananias (c'est-à-dire, par lui, à son Église) la mission d'aller le trouver pour qu'il « retrouve la vue et soit rempli d'Esprit saint ». Par le geste de l'imposition des mains, Ananias fait de lui, au nom du Christ, le témoin que le Christ s'est choisi pour « porter son nom devant les nations païennes, les rois et les Israélites ». C'est donc à celui qui a accepté de convertir son regard pour voir un « frère » en son ancien persécuteur que Saul doit de renaître : par le baptême et la venue de l'Esprit, il accède à une nouvelle vie en Christ et il est accueilli dans la communauté des disciples. De même, un peu plus tard, à Jérusalem, c'est grâce à la médiation de Barnabas qu'il est introduit auprès des Apôtres qui, eux aussi, à l'instar d'Ananias, accepteront de vaincre leur méfiance à son égard et de convertir leur peur en accueil fraternel.

Pierre, Corneille et l'Église de Jérusalem (Ac 10 – 11)

Si l'épisode du chemin de Damas marque un tournant décisif dans le récit, laissant le lecteur dans l'attente du déploiement de la mission confiée à Saul de Tarse, il n'en laisse pas moins entière la question de savoir comment Saul pourra la mener à bien sans transgresser la Loi mosaïque, reçue de Dieu. Pierre le rappellera au centurion Corneille en entrant dans sa maison : « Comme vous le savez, c'est un crime pour un Juif que d'avoir des relations suivies ou même quelque contact avec un étranger » (Ac 10,28).

Pour lever cet obstacle majeur, Dieu lui-même va intervenir pour révéler à Pierre qu'il est un Dieu « impartial et qu'en toute nation, quiconque le craint et pratique la justice trouve accueil auprès de lui » (Ac 10,34-35). Tel est bien ce que vise à nous faire comprendre le récit de la « conversion de Corneille » ou, plus exactement, du récit de la conversion de Pierre, de Corneille et de toute la communauté de Jérusalem.

Tout commence lorsque le centurion Corneille, un officier romain sympathisant envers le judaïsme, obéissant à la demande d'un ange de Dieu, envoie ses serviteurs chercher « un certain Simon nommé Pierre » qui, de son côté, dans une vision totalement incompréhensible pour lui, entend Dieu non seulement lui demander de manger des animaux impurs mais aussi lui déclarer : « Ce que Dieu a rendu pur, tu ne vas pas, toi, le déclarer impur. » Poussé par l'Esprit à ouvrir sa porte aux envoyés de Corneille, il accepte de les suivre au seul motif qu'un « ange saint » a demandé à Corneille de le faire venir pour l'écouter. Ce n'est qu'au troisième jour, en arrivant dans la maison de Corneille, qu'il montre qu'il a compris le sens de sa vision : « Dieu vient de me faire comprendre qu'il ne fallait déclarer immonde ou impur aucun homme. » Cependant, il ne sait toujours pas pour quelle raison il est là. C'est de la bouche de Corneille qu'il l'apprend : « Maintenant, nous voici devant toi pour écouter tout ce que le Seigneur t'a chargé de nous dire. » Lorsque, au terme de son témoignage, il proclame que « le pardon de Dieu est accordé par son Nom à tout homme qui croit », l'Esprit saint vient sur toute la maison de Corneille, donnant à tous de parler en langues et de célébrer la grandeur de Dieu. Pierre donne alors l'ordre de les baptiser au nom de Jésus Christ mais, à son retour à Jérusalem, face à l'indignation de sa communauté (« Tu es allé chez des incirconcis notoires et tu as mangé avec eux ! »), il doit se justifier : comment aurait-il pu empêcher Dieu d'agir ? Touchée par son témoignage, la communauté, à son tour, se tourne vers Dieu pour lui rendre gloire : « Voilà que Dieu a donné aussi aux nations païennes la conversion qui mène à la vie. »

Comment Dieu ouvre la porte de la foi aux païens

Par la mise en perspective de cette série de conversions, Luc offre à ses lecteurs d'importantes clés de compréhension de son récit. Ainsi, d'une part, en soulignant que l'ouverture progressive du message chrétien vers l'extérieur des frontières du judaïsme s'est faite en fidélité à la volonté de Dieu, il inscrit sur une ligne de cohérence le processus de conversion qui a permis la diffusion de l'Évangile. Mais, d'autre part, tout en relatant comment, en réponse à l'appel reçu du Christ, les Apôtres ont, à leur tour, appelé toutes les nations à se tourner vers Dieu et à croire en son offre de salut en son Fils Jésus, il met en lumière leur propre chemin de conversion ainsi que celui de toute l'Église. Ananias et Pierre en ont fait l'expérience : accueillir en frère celui qui entend cet appel et devient croyant ne va pas sans se convertir soi-même.

Rien ne s'oppose plus, désormais, à ce que la parole de Dieu soit annoncée non seulement aux Juifs mais aussi aux « Grecs ». En plaçant le récit de la rencontre de Pierre et Corneille avant celui des voyages missionnaires de Paul, et en mettant au premier plan l'initiative divine pour lever l'obstacle des règles de pureté alimentaire, Luc a légitimé par avance aux yeux de son lecteur le bien-fondé de l'évangélisation du monde non juif.

Le récit du premier voyage missionnaire de Paul, qui pourrait s'intituler « comment Dieu ouvre la porte de la foi aux païens » ouvre la dernière partie du livre. Partis d'Antioche à l'invitation de l'Esprit saint, Barnabas et Paul gagnent l'île de Chypre, gouvernée par le proconsul romain Sergius Paulus. Présenté comme « un homme intelligent », ce haut fonctionnaire de l'Empire romain manifeste le désir d'entendre la parole de Dieu. En voyant Paul capable de frapper de cécité le magicien Bar-Jésus qui cherchait à le détourner de la foi, il devient croyant car, ajoute Luc, comme pour jeter un doute sur l'authenticité de cette conversion, « la doctrine du Seigneur l'avait vivement impressionné » (Ac 13,12). Le proconsul a-t-il été touché au-delà de sa curiosité intellectuelle ? Quoi qu'il en soit, sa réaction est bien le signe que la prédication chrétienne a trouvé dans le monde gréco-romain un terrain favorable à sa réception.

À Antioche de Pisidie, les missionnaires sont invités à prendre la parole à la synagogue où sont rassemblés, pour l'office du sabbat, des Juifs et des « craignant-Dieu » (des non-juifs sympathisants du judaïsme). Proclamée par Paul comme accomplissement de l'histoire du salut promis par Dieu à Israël, l'annonce de la résurrection de Jésus est tout d'abord bien accueillie par l'auditoire avant que, la semaine suivante, la présence de nombreux païens ne provoque l'hostilité de certains Juifs. Le même scénario se produit à Iconium : « Juifs et Grecs en grand nombre devinrent croyants, mais ceux des Juifs qui ne s'étaient pas laissé convaincre suscitèrent dans l'esprit des païens la malveillance à l'égard des frères » (Ac 14,1-2). À Lystre, ils rencontrent le petit peuple lycaonien (à l'autre extrême de l'échelle sociale par rapport au proconsul) qui les prend pour des dieux et prépare un sacrifice en leur honneur. Mais Paul les invite à « se tourner vers le Dieu vivant qui a créé le ciel, la terre, la mer et tout ce qui s'y trouve ». L'arrivée de Juifs décidés à s'en prendre à la vie de Paul laisse en suspens la réaction de la foule.

Il est à noter que ces deux épisodes, qui mettent en scène le premier contact du christianisme avec un monde étranger au judaïsme, ne se concluent pas par une réelle « conversion ». Mais l'essentiel n'est-il pas, pour Luc, de montrer comment la prédication des Apôtres, en « s'inculturant », a pu témoigner de l'universalité du message chrétien et appeler ainsi tous les peuples à se tourner vers Dieu ?