Les personnes, chrétiennes ou non, qui vivent une « conversion écologique » ressentent fréquemment une culpabilité très forte. La notion de péché peut-elle nous éclairer sur ce sentiment ?

Grégoire Catta : Il est important de commencer par distinguer la faute du péché. Enfreindre une loi morale nous fait entrer dans la faute. Le péché, lui, est la rupture de l'alliance avec Dieu. Il n'y a donc de péché que pour le croyant, c'est-à-dire celui qui a fait l'expérience de l'amour de Dieu. Non-croyant, je peux faire une faute parce que je ne suis pas orienté vers le bien. Cette faute devient un péché lorsque je prends conscience d'une rupture de l'alliance d'amour avec Dieu. En cela, il y a bien quelque chose de l'ordre du péché dans le domaine écologique. Les orthodoxes ont employé cette terminologie beaucoup plus tôt que les catholiques, car ils ont toujours regardé de près la relation des hommes avec la nature, qui est de plus en plus abîmée, et parfois rompue. Remarquons ainsi que, lorsque le pape François parle de « péché » dans Laudato si' (LS), il s'appuie sur des mots du patriarche Bartholomée :

Que les hommes dégradent l'intégrité de la terre en provoquant le changement climatique, en dépouillant la terre de ses forêts naturelles et en détruisant ses zones humides, que les hommes portent préjudice à leurs semblables par des maladies […], tout cela ce sont des péchés […], car un crime contre la nature est un crime contre nous-même et un péché contre Dieu1.

Au cœur même d'une encyclique qui attire notre attention sur le fait que « tout est lié », est aussi donnée une définition du péché comme rupture du lien, rupture de trois relations fondamentales intimement liées : la relation avec Dieu, avec le prochain et avec la Terre (LS 66). On peut ajouter la relation à soi, nommée ailleurs dans l'encyclique. Les récits de Création, nous dit François, suggèrent que « l'harmonie entre le Créateur de l'humanité et l'ensemble de la Création a été détruite par le fait d'avoir prétendu prendre la place de Dieu ».

Mais dans quelle mesure chacun, individuellement, peut-il être comptable de ces ruptures de lien dont il n'est pas l'auteur ?

G. Catta : La notion de « structure de péché », élaborée au sein de la doctrine sociale de l'Église, nous aide à comprendre où est notre responsabilité et où est notre péché. C'est une manière analogique de parler du péché, puisqu'une structure n'a pas de volonté propre, alors que le péché suppose l'exercice d'une liberté. Il faut avoir à la fois la connaissance de ce que l'on fait, la liberté de le faire et l'intention de le faire. Parler de structure de péché nous situe en fait davantage du côté du mystère du mal que du péché personnel. Quand Jean Paul II, dans l'exhortation apostolique postsynodale Reconciliatio et pænitentia2, parle de « péché social », il en donne trois sens. D'abord, lorsque je fais quelque chose de mal, les répercussions vont mystérieusement bien au-delà de ce que je fais. Ensuite, il y a des péchés qui affectent les relations sociales entre les êtres humains. Enfin, il y a des situations dans les relations entre les communautés humaines et dans leurs pratiques qui sont contraires au dessein de justice, de paix et d'amour du Créateur mais dont les causes ne sont plus immédiatement attribuables à une personne particulière car elles sont complexes. Dans son encyclique Sollicitudo rei socialis sur le développement des peuples3, le pape polonais parlera de « structures de péché ». Il y a dans une société des mécanismes qui se mettent en place, des fonctionnements, des institutions, des lois parfois, qui engendrent presque automatiquement un mal. Quel rapport existe-t-il entre ces mécanismes, mis en place par la volonté et la liberté d'autres personnes, et notre péché personnel ? Notre responsabilité est de ne pas les entretenir, de lutter pour qu'elles soient détruites et qu'y soient substituées des structures de grâce. Ainsi :

Peut être social le péché par action ou par omission, de la part de dirigeants politiques, économiques et syndicaux qui, bien que disposant de l'autorité nécessaire, ne se consacrent pas avec sagesse à l'amélioration ou à la transformation de la société suivant les exigences et les possibilités qu'offre ce moment de l'histoire4.

Cela vaut aussi pour le consommateur dans le domaine écologique : est-ce que j'utilise ma capacité de consommateur pour lutter contre quelque chose de mauvais ? Se complaire dans la peur ou dans la loi du silence, céder au fatalisme pour s'épargner l'effort ou le sacrifice, ce sont aussi des péchés. Il ne s'agit pas de se laisser démoraliser par le fait que l'on est pris dans ces structures, mais, au contraire, de prendre conscience de sa place dans ces structures et de se demander, chacun dans sa situation propre, quelle est notre « marge de manœuvre ». Penser à l'échelle du collectif devient alors essentiel.

Comment différencier la notion de « structure de péché » de l'idée, soutenue par certains courants de pensée contemporains, que chacun est fortement, voire entièrement déterminé par la structure sociale dans laquelle il s'insère ?

G. Catta : Prendre conscience qu'il y a une relation dévoyée à la Création qui s'est installée dans nos manières de vivre tout comme des injustices économiques structurelles, du racisme et de l'exclusion, ne signifie pas tout ramener à des structures dans lesquelles on n'aurait aucune liberté d'agir, et partant aucune responsabilité. Certaines approches philosophiques ou théologiques mettent en effet l'accent sur cette absence de responsabilité individuelle, et donc de péché personnel. Le magistère catholique insiste toujours pour articuler structure de péché et péché personnel.

Comment cette tension est-elle à l'œuvre dans la vie spirituelle de chacun ?

G. Catta : Laudato si', au paragraphe 59, décrit de façon significative notre « inaction actuelle », en pointant comment des péchés personnels alimentent des structures de péché ou encouragent le statu quo. L'être humain s'arrange pour entretenir tous les vices autodestructeurs « en essayant de ne pas les voir, en luttant pour ne pas les reconnaître, en retardant les décisions importantes, en agissant comme si de rien n'était ». Cette manière de décrire comment on se comporte face aux défis de la conversion écologique permet de souligner que lutter contre le péché, c'est aussi développer des vertus.

Parler en termes de « vertus écologiques » pour désigner toutes ces petites choses que l'on fait (et dont le pape parle, comme de trier ses déchets) peut nous aider à sortir du fatalisme et du découragement, et à envisager la conversion écologique aussi comme un travail intérieur. Une vertu est une disposition intérieure qui nous permet de faire le bien et qui grandit avec tous les actes bons que l'on fait. Jeter un pot de yaourt dans la bonne poubelle n'a évidemment, à l'instant où je le fais, aucun effet sur le réchauffement climatique. Si tout le monde le fait cependant, cela va prendre de l'importance. Surtout, ce geste-là va développer en moi une attention au problème écologique. Développer cette vertu me rendra davantage capable de prendre des décisions plus importantes par la suite.

Alors que jouer avec l'aiguillon de la culpabilité – qui peut permettre à un moment de faire prendre conscience de ce qui se passe – finit souvent par paralyser, mettre en lumière les notions de responsabilité et de vertu rend actif et encourage. Plus profondément, cette démarche permet une nouvelle approche du péché, en lien avec l'écologie, en distinguant culpabilité et responsabilité. Même si je ne suis pas directement coupable, j'ai la responsabilité de m'engager pour changer des choses.

Ne s'agit-il pas là simplement d'une approche éthique de l'écologie, valable pour tous ? En quoi les chrétiens sont-ils plus particulièrement concernés par la question écologique, au point que la notion de péché y apparaisse comme signifiante ?

G. Catta : Il est stimulant d'entendre le pape François nous rappeler que, lorsque nous ne prenons pas soin de la Création, c'est que nous n'avons pas tiré toutes les conséquences de notre suite du Christ. Laissons jaillir toutes les conséquences de notre rencontre avec Jésus sur les relations avec le monde qui nous entoure5 ! Jean Paul II interpellait déjà les chrétiens en 1990 : « Ils savent que leurs devoirs à l'intérieur de la Création et leurs devoirs à l'égard de la nature et du Créateur font partie intégrante de leur foi6. »

Ce qui est en jeu dans l'idée que « tout est lié », c'est de reconnaître Dieu comme Créateur de l'ensemble de la Création, nous compris. Le reconnaître comme Père, donc comme celui qui nous a créés par amour, de même qu'il a créé le reste de la Création par amour. Cela engendre une responsabilité. Laudato si' nous remet dans une certaine égalité avec le reste de la Création, mais l'être humain, créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, a une responsabilité particulière et ne peut donc pas simplement considérer le reste de la Création comme une chose à sa disposition. La relation distordue qu'on a développée vis-à-vis de la Création est vraiment un péché, car elle ne respecte pas l'ordre que Dieu a voulu. Ce que d'autres vont reconnaître comme une faute morale, les chrétiens le regardent aussi comme péché, c'est-à-dire comme une attitude qui n'est pas ajustée à notre rapport au Dieu créateur.

Mais, dans cette trajectoire intérieure qui ouvre les yeux du croyant à la fois sur l'importance de ces liens et sur leur rupture, causée par l'action ou l'inaction humaines, il est essentiel de mettre les choses dans l'ordre. De même que se reconnaître pécheur, c'est d'abord se reconnaître pardonné ; de même, reconnaître qu'il y a une forme de péché écologique, c'est d'abord reconnaître le don de la Création qui nous a été fait et la promesse que Dieu ne nous abandonnera pas. Le risque, dans un discours spirituel sur l'écologie, est de réduire le péché à la faute morale. Or le péché est une question théologique : quand on parle de péché, on parle de Dieu et, dans une perspective chrétienne, on parle de la rédemption et du salut. Sinon le péché n'a pas de sens. Dans les Exercices spirituels, on pose le « Principe et fondement » avant de commencer la Première semaine.

Ainsi, pour sortir d'une culpabilité stérile qui naîtrait d'une prise de conscience écologique, il faut d'abord corriger les mauvaises compréhensions du péché. La notion de péché structurel permet d'aller plus loin dans la reconnaissance de nos responsabilités dans les systèmes dont nous sommes parties prenantes et de lutter pour les changer. D'une façon qui peut paraître paradoxale, réfléchir en termes de péché, et pas seulement en termes de faute, préserve l'espérance et la confiance en Dieu qui donne le salut. Entendons les mots avec lesquels le pape François termine Laudato si' :

Marchons en chantant ! Que nos luttes et nos préoccupations pour cette planète ne nous enlèvent pas la joie de l'espérance. […] Au cœur de ce monde, le Seigneur de la vie qui nous aime tant continue d'être présent. Il ne nous abandonne pas, il ne nous laisse pas seuls, parce qu'il s'est définitivement uni à notre terre, et son amour nous porte toujours à trouver de nouveaux chemins. Loué soit-il7 !
Propos recueillis par Agnès Mannooretonil et Olivier Dewavrin.
1 François, Laudato si', 24 mai 2015, § 8. Le pape cite le « Discours de Santa-Barbara » du patriarche Bartholomée, du 8 novembre 1997.
2 Jean Paul II, Reconciliatio et pænitentia, 2 décembre 1984.
3 Jean Paul II, Sollicitudo rei socialis, 30 décembre 1987, §§ 16 et 36-39.
4 Jean Paul II, Reconciliatio et pænitentia, § 16.
5 Cf. François, Laudato si', § 217.
6 Jean Paul II, Message pour la Journée mondiale de la Paix, 1er janvier 1990, § 15.
7 François, Laudato si', §§ 244-245.