Une « retraite », un retrait de la vie professionnelle ou une mise à l'écart de quelques jours pour prendre du recul par rapport au quotidien, nourrir sa foi dans la solitude et le silence… « Au cœur de la vie courante », sans rien retrancher de ses engagements personnels, familiaux, professionnels, sociaux, ecclésiaux peut-être… n'est-ce pas une parfaite contradiction ou serait-ce une provocation ? Il y a peut-être de cela ! Et cette provocation n'était-elle pas d'abord pour nous, sœurs du Cénacle ?

Nous sommes en 1984, à Versailles, au Centre spirituel du Cénacle. Depuis plusieurs années le courant charismatique a pris de l'ampleur et s'est incarné dans ce centre à travers les écoles de prière du jésuite Jean Fournier, qui ne désemplissent pas et demandent une collaboration intense.

Mais se font jour d'autres demandes plus discrètes, exprimées par quelques personnes ou pressenties à partir d'accompagnements, d'écoute, et aussi à partir de groupes de travail sur les Exercices.

Depuis quelques années, nous participons en effet à un groupe de travail, avec d'autres ignatiens, religieuses et jésuites, et Maurice Giuliani (jésuite). Nous travaillons en particulier le livre de Gilles Cusson (jésuite de Montréal), Conduis-moi sur le chemin d'éternité : les Exercices dans la vie courante1.

Un autre groupe a jailli au Cénacle, à Paris, pour des personnes engagées dans le monde de la grande précarité, dont des aumôniers de prison : « Exercices de saint Ignace et pauvreté ».

Des demandes d'accompagnement des « trente jours dans la vie courante » sont adressées régulièrement à la communauté de Versailles. Elles viennent de laïcs très engagés professionnellement ou au niveau du diocèse, souvent participants de la Communauté de vie chrétienne (CVX), auxquelles nous répondons... et d'autres qui nous interpellent.

Des questions surgissent :

– Parmi ces demandes, nous percevons que la motivation de certains est réellement un désir de vraie relation au Christ et d'incarnation au quotidien de leur vie de foi. Cela est sûr… Mais « les Exercices dans la vie courante » ? Ils ont trouvé là un chemin possible pour eux, parce qu'adapté à leur rythme de vie, à leur situation propre, souvent aussi à leur condition financière. Leur expérience des Exercices est souvent très ténue. Des préalables ne sont pas posés : la mise en place d'une vie de prière, la relecture, le discernement, l'accompagnement…

– De notre côté, comme sœurs du Cénacle, un grand désir que le trésor des Exercices ne soit pas réservé à des « initiés ». Les 18e  et 19e  annotations sont précieuses : « Selon les aptitudes […], selon l'âge, la culture, l'intelligence, il y a lieu d'adapter ces exercices », « À celui qui est retenu dans des affaires publiques ou des entreprises utiles […], on proposera… ». Ces termes qui parcourent les Exercices – « selon… », « proposer », « adapter », « approprié », « une grande attention au tempérament propre du retraitant et à ses aptitudes, ce qui peut l'aider et lui profiter davantage… » – et tant d'autres expressions sont la manifestation de la part d'Ignace, et de tout accompagnateur, d'un immense respect et amour du retraitant et de son Créateur. Et je crois que c'est quelque chose de cela qui nous habite.

Commencer à proposer les premières étapes des Exercices qui puissent être accessibles à des personnes de culture, d'expériences de foi personnelle et ecclésiale, de situations humaines, très diversifiées, voire diamétralement opposées… et respecter, aimer infiniment cette diversité.

Et nous faisions l'expérience, dans ce contexte versaillais, entre un quartier ouvrier, la maison d'arrêt des femmes et les grands immeubles de l'avenue de Paris, de cette immense diversité, mais aussi, pour beaucoup, de l'urgence de passer d'une foi (ou religion ?) « cultuelle » à une foi incarnée.

Une autre dimension, s'est imposée à nous comme essentielle : permettre de joindre à l'expérience d'une retraite, expérience éminemment personnelle, la dimension communautaire, voire ecclésiale, alors qu'un certain nombre des personnes ont pris une distance ou ont même rompu avec l'Église. D'autres rendent de nombreux « services » à leur paroisse, mais sans le vivre comme membre d'un Corps.

En 1987, nous lançons l'expérience d'une « Retraite au cœur de la vie, dans la mouvance des Exercices de saint Ignace ». Elle s'étend sur plus de trois mois, avec, au cœur de la période, la fête de l'Incarnation. Il s'agit de proposer un chemin qui permette peu à peu à la Parole de prendre chair dans sa vie.

Six rencontres, dont les trois premières sont toutes orientées par le « Principe et fondement ». Au cœur de ces rencontres, au-delà des apports, il y a toujours une nouvelle expérience de prière ensemble, relue ensuite personnellement et partagée en partie pour ceux qui le veulent. La rencontre par petits groupes, toujours les mêmes, devient peu à peu très importante : chacun·e exprime, s'il le veut, une découverte ou une difficulté de la quinzaine écoulée.

L'accompagnement personnel, entre chaque rencontre, est essentiel et permet ensuite à l'équipe d'accompagnement d'ajuster l'étape suivante « selon ». C'est pour beaucoup de retraitants une première expérience, qui demande un patient apprentissage.

Nous proposons cette retraite en début d'après-midi ou en soirée, pour rejoindre des situations diverses. Au cours des années, et encore aujourd'hui, nous en venons à délocaliser les rencontres du soir, pour rejoindre les personnes plutôt que de leur demander de venir à nous.

La première année à Versailles, l'équipe d'animation et d'accompagnement est constituée par des sœurs du Cénacle. Dès la deuxième année, deux femmes qui ont vécu l'expérience, engagées avec l'une de nous dans la pastorale catéchuménale du diocèse et accompagnatrices en CVX, rejoignent l'équipe. La dimension d'« Église diocésaine » et les questionnements et aspirations de futurs baptisés continuent de nous faire avancer.

Les retraitants : leur diversité de milieux sociaux, de situations familiales, d'étapes de foi ou de non-foi, d'âges… de questions et d'attentes n'a pas cessé de nous dépasser et déplacer.

Nous avons touché et touchons l'immense liberté de l'Esprit saint dans ses appels et plus encore en ce qu'il fait au cœur de chacun·e. Et nous ne sommes pas les seuls à être surpris, les « bénéficiaires » le sont très souvent !

Mais qui sont les « bénéficiaires » ? Nous, c'est-à-dire une équipe d'animation très diversifiée et qui, elle aussi, est une « Parole ». Nous y « gagnons », tout autant que les retraitants, et nous le leur redisons à chaque célébration d'action de grâce qui marque la fin… de l'expérience ensemble.

1 Gilles Cusson, Conduis-moi sur le chemin d'éternité. Les Exercices dans la vie courante, 1989.