« Écoute et prête l'oreille de ton cœur ! » Ainsi commence la Règle de saint Benoît. C'est sous le signe de cet appel que voudraient se placer les présents propos consacrés à l'attention dans la vie religieuse. Cette dernière se définit-elle comme attention obéissante à une règle qui déterminerait que vivre et comment vivre ? Ou peut-on dire que la règle dessine le cadre de l'observance comme soutien et promotion de l'attention à un appel de Dieu ?

Un appel

« Écoute ! » Cette convocation fait entendre plusieurs appels. Écouter l'enseignement du maître, moins d'ailleurs parce que le maître aurait la prétention d'imposer son autorité que pour devenir progressivement à son tour le transmetteur de ce que le maître a lui-même entendu et reçu. Appel à devenir héritier actif d'une tradition. Mais « écoute », de plus, la mélodie propre de ce qui se propose de devenir le cœur de ta vie. En entrant dans un corps configuré par une certaine manière de vivre, le moine est appelé à porter toute son attention à cette forme de vie spécifique à laquelle il se sent appelé et par laquelle il désire devenir l'homme et le croyant qu'il peut être. Écouter, au-delà des seuls « impératifs » d'une règle, la forme de vie qui se dit là comme perspective pour l'avenir de chacun et pour l'avenir commun.

« Écoute ! » D'emblée, l'attention est requise, écho des invitations liturgiques qui résonnent dans les Églises d'Orient : « Soyez attentifs ! » Mais, dès l'entrée, la Règle de Benoît laisse percevoir à quoi engage cette attention. L'auditeur va écouter la leçon du maître, c'est dire que sa raison est immédiatement convoquée. L'attention – constitutive de la prudence (discernement) – exige un tel engagement de la capacité intellectuelle. Mais, sitôt pris, cet engagement se double de celui du cœur : « Incline l'oreille de ton cœur. » Il est là question de contemplation, portée par une attention affectueuse orientée vers Celui avec lequel on désire entrer dans cette conversation tissée du fin silence d'une brise légère (cf. 1 R 19, 12). Pas de délibération humaine qui pourrait prétendre au plein accomplissement en dehors de ce mystérieux dialogue, toujours inachevé, du cœur et de la raison, qui avive en chacun le courage de marcher vers lui-même pour devenir avec Dieu. La convocation de l'attention s'adresse au sujet, en ce lieu de lui-même qui fonde sa capacité de devenir « marcheur vers Dieu ».

L'interlocuteur auquel s'adresse l'appel à écouter est bien celui qui aura à agir – à « militer » pour le Seigneur Jésus, dit la Règle – et, pour ce faire, à déterminer sa propre volonté en y renonçant pour, positivement, agir et engager sa libre volonté dans l'obéissance. Cet engagement n'est pas seulement le résultat d'une délibération rationnelle. Il est aussi le fruit de ce dialogue mystérieux où la raison et le cœur se gardent mutuellement, se tiennent mutuellement attentifs l'un à l'autre, de sorte qu'aucun d'entre les deux ne cède à l'illusion de se suffire à soi-même ; plus encore, pour que chacun des deux laisse s'éveiller au cœur de soi le désir de s'accomplir au-delà même de ce que l'esprit humain peut imaginer, le désir de se tenir attentif au murmure du fin silence où advient la Parole.

L'attention contemplative qui rassemble le sujet humain en lui-même est ainsi cette attitude qui lui ouvre l'accès à cette tension eschatologique d'un épanouissement selon la promesse de la Parole qu'on écoute, et dont pourtant on ne peut saisir davantage que son élan vital vers une vie totalement renouvelée. Cette écoute n'est pas la compréhension « achevée » des principes qui régleraient une action « ajustée » à la promesse entendue mais, d'abord, l'instauration d'une position d'interlocuteur, de destinataire de cette Parole ; autrement dit, une vigilance de l'existence, afin de se recevoir dans la gratitude à l'égard de ce don immérité de la Parole de vie. C'est dire que la gratitude ouvre dans l'histoire humaine un chemin de découverte de la gratuité du Dieu qui appelle. « Parle Seigneur, ton serviteur écoute. »

L'attention à la règle : la lettre de l'esprit ?

Le thème de l'attention à la règle a jalonné le déploiement de la vie religieuse au cours de l'histoire. Au moment de son émergence sous la forme d'un retrait ascétique du monde, nul doute que les pratiques ascétiques visaient à libérer l'attention des chercheurs de Dieu de toute pesanteur occasionnée par des besoins triviaux trop envahissants pour la pensée et le désir contemplatifs. Observer les règles de l'ascèse se présentait alors comme le chemin de cette libération. Le temps de l'organisation cénobitique donna naissance à diverses formulations de règles de vie, destinées à la fois à accompagner chaque membre de la communauté dans son effort de recherche de Dieu et à organiser la vie concrète de la communauté rassemblée de sorte qu'elle soit un support de cet effort de chacun. Dans le même mouvement, la règle visait à rappeler l'horizon en vue duquel la communauté se trouvait réunie, conjoignant le désir d'atteindre dans sa vie personnelle une « perfection évangélique » et l'appel lancé à la communauté elle-même à devenir signe de la communauté eschatologique. Plus tard, des mouvements réformateurs, au sein même de plusieurs ordres religieux, cherchèrent à corriger ce qu'ils considéraient comme des déviances par rapport à l'objectif de leur institut et par rapport à l'exigence estompée des pratiques ascétiques. Ils en appelaient souvent à la nécessité d'un retour aux sources, à l'intention fondatrice et aux formes premières de l'observance de la règle. Le XXe siècle, en particulier dans la dynamique d'ajustement de la vie consacrée après le concile Vatican II, fut aussi un temps de réflexion sur l'observance de la règle, de correction de certaines pratiques et d'adaptation, certes aux évolutions culturelles de la modernité, mais aussi et peut-être surtout aux approfondissements de la réflexion théologique sur l'Église et le monde. On doit cependant noter que certaines de ces nouvelles fondations mirent en avant l'importance d'un retour à des observances régulières abandonnées au cours du processus d'aggiornamento. Au-delà de ce « visible » des formes radicales, le risque est de revenir à un sens de l'observance comme de l'obéissance que précisément Vatican II avait conduit à interroger.

Ce rappel rapide du déploiement de la vie consacrée dans l'histoire pourrait sembler être une simple illustration d'une question classique : dans les règles que l'humain se donne pour vivre, il convient de ne pas confondre l'esprit et la lettre. Il y a la lettre de la règle, mais il est important de savoir interpréter cette dernière en fonction de l'esprit qui a présidé à sa formulation. Néanmoins, n'est-ce pas justement un enjeu de l'attention, lorsqu'elle est pensée comme attention contemplative, que de mettre en évidence que les pratiques d'ascèse dans la recherche de Dieu doivent être la lettre de l'Esprit ?

Un cadre systémique

C'est en effet dans la dynamique de l'écoute de l'Esprit que doit s'inscrire la pratique de l'observance dans la vie religieuse. Elle est le cadre offert aux religieux pour que chacun et tous ensemble déploient leur vie afin d'apprendre à prononcer ces simples mots du jeune Samuel : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute » (1 S 3, 9), et à les accueillir comme le point d'appui de l'élan avec lequel ils ne cesseront de répondre à la vocation qu'ils ressentent. « L'observance régulière organise notre manière de vivre de telle sorte que nous soyons aidés dans notre propos de suivre le Christ au plus près et que nous puissions réaliser plus efficacement la vie apostolique. Pour demeurer fidèles à notre vocation, nous devons dans notre esprit faire le plus grand cas de l'observance régulière, dans notre cœur l'aimer et dans nos actes nous efforcer de l'accomplir » (Constitutions des Frères prêcheurs, 39). Les Constitutions précisent ensuite : « Relèvent de l'observance régulière tous les éléments qui constituent la vie dominicaine et l'organisent par la discipline commune. Parmi ceux-ci dominent la vie commune, la célébration de la liturgie et la prière secrète, l'accomplissement des vœux, l'étude assidue de la vérité et le ministère apostolique, dont la réalisation fidèle nous est facilitée par la clôture, le silence, l'habit religieux et les œuvres de pénitence » (ibid., 40).

Plusieurs traits caractéristiques de l'observance régulière dans la vie religieuse sont mis en évidence par ces deux paragraphes. L'observance cherche à donner pour l'« écoute » un cadre d'« attention systémique » : vie commune, liturgie, vœux, étude, ministère apostolique ne sont pas des pôles dissociés l'un de l'autre qu'il faudrait apprendre à équilibrer avec sagesse, mais des dimensions synchroniques d'une « intégrale » de la vie religieuse des prêcheurs. La visée de cette intégrale est déterminante : mener la vie apostolique à la suite du Christ. C'est cette visée qui doit donner une coloration spécifique à l'aventure de l'engagement de la libre volonté de chacun. Des moyens sont définis qui faciliteront la réalisation de ce « vivre prêcheur ». Bien souvent, lorsqu'il est question d'observance régulière, le risque est tapi à notre porte d'en envisager d'abord les moyens, considérés comme s'ils avaient une valeur en soi, en dehors de leur visée. Le risque apparaît alors d'interpréter la forme de vie non comme l'habitus d'un « vivre religieux » orienté par une visée partagée avec d'autres, mais davantage comme un formalisme méritoire auquel on pourrait s'attacher en ignorant l'horizon du vivre qui devrait l'animer.

« L'observance régulière » : voilà une expression qui peut paraître bien désuète à beaucoup. C'est bien ainsi que l'on désigne, dans les diverses formes de vie religieuse, l'attention que l'on s'engage à porter à la « règle de vie ». Pour certains, le mot sonne comme trop « rigide », évoquant le travers d'une lecture de la « lettre » de la règle : ne risque-t-on pas alors de s'enfermer dans un formalisme qui étouffe à la fois liberté et créativité ? Pour d'autres, évoquer l'observance est précisément d'un autre âge : depuis le concile Vatican II, les croyants ne sont-ils pas convoqués à vivre dans le souffle de l'Esprit qui conduira plus sûrement à la vérité du rapport de l'homme à Dieu ? Le sujet moderne, à travers la belle promotion de sa capacité propre d'autonomie, n'est-il pas appelé à s'affranchir de cadres normatifs qui prétendraient déterminer les formes précises d'un engagement volontaire ? À l'inverse, on voit aussi certains lieux de la vie religieuse – anciens ou tout récents – insister beaucoup sur la rigueur des règles de la vie consacrée, la précision et la fidélité des formes, tant de la vie au quotidien que de la vie liturgique ou de dévotion. C'est alors l'occasion de souligner l'importance des formes et des règles pour établir un environnement « sécurisé » à une vie par ailleurs difficile et exposée aux échecs et aux découragements. Dieu écrit-il dans les formes ? Ou, au contraire, Dieu se laisse-t-il véritablement chercher, à la mesure où les « chercheurs de Dieu » acceptent de se dessaisir d'eux-mêmes ?

Une attention contemplative

« Observe-toi toi-même », invite Basile de Césarée dans une homélie où il commente une brève phrase du Deutéronome (Dt 15, 9). À la première lecture, on peut être intrigué du choix de Basile de centrer son sermon sur ce qui peut paraître, dans le texte biblique, être presque une incise. Le chapitre 15 du Deutéronome est en effet consacré à la remise des dettes de la septième année, et tout particulièrement au souci du pauvre qui doit porter cette démarche (Dt 15, 4-6a).

Commandement et bénédiction. Ce qui est au cœur de ce « commandement unique » est l'accomplissement de l'horizon de l'alliance, à savoir la réalisation du peuple de l'alliance en plénitude, un peuple qui tient sa vie de la bénédiction promise. Or l'enjeu de ce commandement est double. D'une part, que nul ne soit mis en situation de pauvreté et d'exclusion, et ce d'autant moins qu'il serait en position d'infériorité (l'étranger, le pauvre, le malade, l'exilé, la veuve ou l'orphelin, par exemple). C'est à partir du très bas de l'humanité que peut surgir la justice. D'autre part, que nul parmi les membres du peuple ne se déserte lui-même en son humanité, au point qu'il profiterait de l'infériorité d'un de ses semblables pour aggraver encore davantage la situation précaire de ce semblable, mais aussi l'humanité même du peuple tout entier détourné par des pratiques d'exclusion de sa destinée de vivre selon la promesse dans la paix et l'unité avec tous. Commandement qui manifeste un très grand réalisme du législateur puisque, connaissant le cœur de l'homme et sachant que sa détermination au bien, qui lui est essentielle, reste néanmoins toujours fragile (« Prends garde de laisser surprendre ton cœur à quelque pensée impie »), il met en place une périodicité des années, afin de réparer régulièrement et de restaurer tous les sept ans un « état d'origine » de l'humanité.

Alors on comprend mieux l'invitation de Basile : « Observe-toi toi-même », c'est-à-dire observe ton âme. L'attention se révèle alors comme « prière naturelle de l'âme », selon les mots de Malebranche, en écho à la proximité des vocabulaires : proseuchè (« oraison ») et prosochè (« attention »). « Prosèchè séautoi », « sois attentif à toi-même », parole qui aurait été adressée à saint Antoine1. L'attention à soi, pour l'humain, est cette attitude où, guidé par la raison, l'homme cherche à vivre selon la prudence, en veillant à laisser le souffle de l'Esprit l'ajuster à la promesse. Ainsi, l'attention à soi-même peut-elle conduire à la connaissance de Dieu.

Un risque

Mais il reste toujours à ne pas se tromper d'observance, afin de ne pas se tromper de dieu. La notion d'observance conduit à mettre en évidence un choix radical qui reste toujours à faire quant à la manière de « porter attention » aux règles – ou faudrait-il plutôt dire aux « règlements » déduits, au fil du temps, de l'esprit de la règle de vie monastique ou plus largement de vie consacrée.

Au tout début de ma vie religieuse, rencontrant pour la première fois une moniale d'expérience, j'osai lui demander si elle avait un conseil à donner au jeune religieux que j'étais. « Oui, me répondit-elle immédiatement, fais attention, la vie religieuse peut rendre égoïste. » « Fais attention ! » J'avoue que ce conseil m'a décontenancé sur le moment. La vie religieuse n'est-elle pas vouée à conduire sur des chemins d'ouverture à l'autre, à Dieu ? Les règles de la vie religieuse ne convoquent-elles pas à apprendre à se désapproprier de soi-même, pour se donner les moyens d'être attentif aux autres et à Dieu ?

Cette moniale n'était pourtant pas une vieille femme aigrie. Sereine et pleine de vie, elle formulait un risque dont elle avait pu, au fil des ans, mesurer le danger. Certes, on pourra dire qu'il se passe, dans la vie religieuse, ce qui peut se passer dans toute vie chrétienne, et dont l'apôtre Paul a lui-même parlé. Tout chrétien voudrait être attentif aux appels de l'Évangile et à l'invitation pressante à ne pas retenir sa vie pour soi-même. Il expérimente aussi parfois que, en dépit de cette volonté de vivre au mieux comme Jésus a vécu parmi les siens, « le bien que je veux, je ne le fais pas, et le mal que je ne veux pas, je le fais » (Rm 7, 19). Mais la « sage moniale » pointe un autre risque du doigt : il ne s'agit pas d'abord de désigner les possibles failles de l'action, mais bien plus gravement les possibles failles de l'attention. Une erreur de perspective quant au rapport à la règle en même temps qu'un rapport mal ajusté à l'ascèse font courir le risque grave de déserter le chemin vers la connaissance de Dieu.

L'observance, un chemin…

Le regard fixé vers l'horizon, marcher ! Le cadre « systémique » de l'observance dans la vie religieuse n'est pas mis en place comme une injonction d'être attentif à la règle, mais bien plutôt pour que la règle soit reçue comme moyen pour orienter l'attention vers la visée qui, un jour, a convoqué des aventuriers de Dieu et les a rassemblés pour que, ensemble, ils répondent à une commune vocation spécifique au service de la vocation de l'Église. Nous voilà de nouveau en compagnie d'Abraham, mais aussi de Moïse, d'Élie et des prophètes, des disciples en Galilée et des femmes au tombeau, des amis d'Emmaüs… Marcher sur un chemin qui éveille l'attention autant à la Parole qui envoie qu'à l'horizon qui approche.

1 Cf. Jean-Yves Leloup, Un art de l'attention, Les Éditions du Relié, 2000, p. 35.