Manger. Sentir à chaque bouchée les textures sur la langue, les saveurs envahir le palais. Détruire, en les mâchant, les dix mille formes du monde. Se redire qu'une part de ces aliments, assimilés, feront partie de nous et nous feront grandir. Ils nous apporteront le nécessaire pour rester en vie. Penser à l'immense tournesol planté dans le jardin, et se demander comment il peut grandir, lui, avec seulement de la terre non engraissée, de l'eau de pluie et du soleil. Mystère.

Prendre le temps, avant chaque repas, de remercier pour ce qui est sur la table. Du pain, un légume, une viande. Pétri, cueilli, tuée par un autre que moi. Cuisinés, par moi ou par un autre. Avec de l'eau, de la farine, du sel, du feu. L'essentiel pour nourrir notre esprit. Mais ne pas trop réfléchir. Profiter, triste ou joyeux selon les jours, de ce qui nous est offert. Manger, sans engloutir le monde.

Être conscient de sa chance. De l'incroyable chaîne de rencontres et de circonstances nécessaires pour être là, faire cela : pouvoir manger. Ressentir, en quelques mots, ce mouvement et ce lien mobilisant nos sens. Le bénédicité nous rappelle ce devoir de compassion qui nous oblige en retour. Dans son dernier discours, Thomas Merton disait qu'il était « la conscience aiguë de l'interdépendance de toutes choses ». Avaler, à son tour, et se réunifier.

La Bible est une table dressée. Un festin infini où mendiants et rois partagent les mets et les paroles les plus pauvres comme les plus raffinés. Bouche pleine, on ne peut pas parler. Durant le jeûne, on manduque la parole. Une alternance durant laquelle la respiration joue un rôle décisif. Où les blancs de la page et les silences du texte mettent en appétit. Se nourrir sans fin de cette parole, sans crainte d'indigestion. À condition de boire, entre chaque bouchée, à la source des autres.

Ne pas ingurgiter en faisant autre chose. Ne pas réduire la recette du monde à des plats insipides, à des consignes réductrices. Le repas, comme la lecture, a besoin de cette concentration. Il a besoin de cette participation de l'être, mâchant, réduisant, prenant le temps d'assimiler pour préparer la digestion des mets et de ces mots qui nourrissent l'estomac et le cœur. Il a besoin d'espaces, d'échanges, de pauses, pour devenir l'occasion de dire ce qui doit être dit et transmis, dans ces moments conviviaux, de retrouvailles. Une discussion trop mouvementée, des mots violents prononcés, une phrase malheureuse révélant un secret et le ventre se serre, l'appétit se coupe, la nourriture reste sur l'estomac et le silence de plomb envahit l'assistance avant que chacun, tendu et nerveux, ne quitte la table. Une alliance est rompue.

Créer des plats. Puis les manger. Construire, détruire et transformer. Pour participer à autre chose qu'à nous-mêmes. Pour prendre conscience des résistances, de l'éphémère et de l'impermanence. Tout est là, entre la cuisine et la table à manger. Il en va de même avec la Parole. Elle se présente, se lit, s'ingurgite depuis le Livre, puis disparaît pour laisser la place à d'autres mots, teintés de nous, épicés par d'autres paroles, qui cuisent en nous à petit feu et font monter une nouvelle pâte. D'autres saveurs, de nouveaux ingrédients pour élargir la palette de l'art de vivre. Manducation, méditation.

Mais parfois se sentir lourd. Plus de temps pour consacrer, entre deux rendez-vous, deux réunions, deux rapports à rendre. Aliments trop gras. Trop vite engloutis, sans même prendre soin de les mâcher et de les préparer pour la bonne digestion. Trop de reels, de selfies, de petites phrases, d'exclamations tonitruantes remplacées dans l'heure. Rien qui puisse vraiment nous rassasier. « Prenez garde à vous-mêmes, de crainte que vos cœurs ne s'appesantissent par les excès du manger et du boire, et par les soucis de la vie, et que ce jour ne vienne sur vous à l'improviste » (Lc 21, 34). Le fast-food, déjà.

Blé pollué au cadmium. Eau et raisin chargés de pesticides. Manger devient un risque. La mise en bouche s'apparente à une lente mise à mort. Qu'avons-nous fait ? Que faisons-nous de notre puissance à cultiver ? Là aussi, l'hubris rôde. Même revenir au plus simple, aux aliments non transformés, semble ne plus suffire. Quel gâchis. Pourtant, certains alertent, se remettent à l'ouvrage, retournent aux anciennes semences, choisissent les bons sols et sélectionnent la vigne, laissent travailler le levain et reposer la pâte. Retour du geste de l'artisan, de son regard et de son temps. Se dire que quelqu'un, quelque part, prépare pour nous à manger. Avec tout son cœur. Avec toute sa force. Alors, peut-être, retrouver la confiance du semeur pour ce que l'on incorpore.

Quel menu pour ce soir ? Sous quels feux et à quelle température nos paroles et nos plats seront-ils servis ? Sans encore le savoir, être sûr que nous nous retrouverons pour cet échange précieux et quotidien. Pourrions-nous l'apprécier si, chaque jour, il y avait exactement la même chose dans l'assiette, si nous nous contentions des mêmes silences, des mêmes récits, de la litanie des mêmes catastrophes ? Écouterons-nous, ce soir, comme nous goûterons ? Peut-être pas. Mais les saveurs, tout comme notre attention, ne sont jamais les mêmes. « Sache que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur. » Tenter de vivre chaque repas comme une intime aventure. Sans perdre le goût des choses.

Qui inviter à table ? Comment lancer l'invitation malgré nos peurs, le bruit des bottes, l'angoisse des crises ? Avec quels nouveaux convives oser partager son repas ? Peut-être est-ce ici, dans un monde où les relations se font et se défont en numérique, de Tinder à LinkedIn, qu'il nous faut recréer le moment d'une vraie rencontre. Autour d'un verre de vin, d'un morceau de pain, s'échanger nos recettes pour réussir à vivre. Ensemble, prononcer les paroles de cette joie d'exister. Expérimenter le sucré et l'amer, l'acide… et le salé. L'essentiel est d'ouvrir l'appétit. Pas de dernier repas tant que nous sommes en vie.