Où en est-on dans la préparation de la cause de Pedro Arrupe ?

Pascual Cebollada : Nous commençons à rédiger le dossier dit de « Positio ». Nous avons au préalable récolté l'ensemble des écrits et paroles de Pedro Arrupe, ainsi que divers témoignages. Ont été ainsi réunies presque 17 000 pages qu'il va nous falloir compiler et réduire, selon une procédure spécifique. Cela correspondra à la rédaction d'un volume d'environ 1 000 pages. Habituellement la Positio tourne autour de 500 pages. Mais, pour le père Arrupe, le volume sera plus important, parce que c'est une figure extraordinaire. Cela dépend en fait de la quantité de documents que nous avons pu recueillir. Le père Arrupe, par exemple, écrivait ou dictait une vingtaine de lettres par jour et cela pendant les dix-huit années de sa responsabilité comme supérieur général de la Compagnie de Jésus.

La plupart de ces lettres sont confidentielles ou inédites. À Rome, dans notre maison générale, on suit les critères des Archives apostoliques du Vatican. Les archives ne sont publiques que jusqu'en 1958, à moins qu'il ne s'agisse d'une cause de béatification, pour laquelle on a un permis spécial, et l'obligation par serment de ne rien dévoiler. Naturellement, une bonne partie de ces lettres sont des félicitations, des remerciements… ce qui est de peu d'intérêt pour la cause de béatification. Nous, cherchons plutôt l'esprit du serviteur de Dieu qui est derrière l'écriture de ces lettres, ce qu'il communique. Je peux vous dire que, entre les écrits déjà publiés et ces lettres encore confidentielles, c'est le même esprit, le même type d'écriture. La façon d'envisager un sujet ou de le traiter s'avère d'une cohérence inouïe. C'est un trait qui révèle une unité dans la personne du père Arrupe. Sa façon d'envisager les choses est à la fois claire, unique et transparente.

Quels types de textes avez-vous compilés : courriers, discours, instructions, etc. ?

P. Cebollada : Il y a plusieurs types de textes. La plus grande partie de ces textes sont des lettres à des jésuites. Nous ne prenons pas en compte les lettres que le père Arrupe a reçues. Nous avons fait une exception cependant sur la relation épistolaire qu'il a entretenue avec le Saint-Siège, avec les différents dicastères et notamment avec la Secrétairerie d'État. Ces lettres sont très importantes pour comprendre la nature du malentendu de la Compagnie avec le Saint-Siège. Je préfère parler ici des relations avec le Saint-Siège, que des relations avec le pape, parce que ces dernières étaient assez différentes. Nous allons également inclure dans la Positio quelques lettres qui viennent d'ailleurs et qui sont adressées au père Arrupe, pour mieux comprendre comment il a vécu son rapport avec le Saint-Siège. Et puis, il y a des discours, des lettres pastorales et des homélies, et très peu de notes ou de journaux personnels.

Nous avons cependant retrouvé un mot qu'il a écrit en 1936, sur un petit bout de papier, et sur lequel il a fait son vœu de perfection. Un vœu de perfection, c'est quelque chose qui est adressé à Dieu et qui engage celui qui le fait à chercher en toute occasion la « perfection ». Il est ainsi impossible de prétendre que le père Arrupe, ayant fait ce vœu de perfection, ait pu chercher à manipuler le pape. C'est en tout cas ce que nous allons démontrer, parce qu'il faut aussi penser aux personnes dans l'Église qui pourraient être sceptiques à l'idée que le père Arrupe devienne vénérable1.

Pensez-vous qu'il y ait beaucoup de personnes opposées à Pedro Arrupe, aujourd'hui ?

P. Cebollada : Je ne dirais pas que des personnes sont opposées au père Arrupe, mais certaines sont sceptiques. Arrupe a été attaqué de son vivant. Des jésuites pensaient qu'il détruisait la Compagnie : un Basque avait fondé la Compagnie, un autre Basque allait la détruire. Les détracteurs d'Arrupe n'étaient pas très nombreux, mais ils lui étaient très opposés. Je leur ai offert, en tant que postulateur, la possibilité de témoigner. En effet, si tous les témoins disent la même chose, s'ils sont d'accord sur tout, s'ils affirment tous qu'il était parfait, ce serait un mensonge : les saints ne sont pas parfaits ! Ce sont des hommes et des femmes qui sont comme tout le monde, mais qui ont agi de façon extraordinaire. Je ne pense pas qu'il y ait des gens qui s'opposent, mais il y a des personnes qui pourraient dire que, dans sa direction de la Compagnie de Jésus, Arrupe a manqué de prudence ou bien qu'il était trop avancé dans ses prises de position. Or la prudence est une vertu cardinale. Et, dans la Positio, nous devrons rapporter ce que disent les témoins sur la prudence.

Mais, par ailleurs, nous pouvons soutenir que le père Arrupe était prudent. Prudent au sens ignatien. Prenons l'exemple de sa manière de faire lorsqu'un des 35 000 jésuites dans le monde avait commis une faute grave et publique. Nous constatons que Arrupe adoptait la manière de procéder de la Compagnie de Jésus qui était d'écrire au supérieur provincial afin que le jésuite s'excuse et s'amende, en particulier devant l'évêque local. Cela afin d'éviter le scandale. Arrupe a toujours protégé l'Église de possibles scandales. Il faisait preuve d'une extrême sensibilité pour soutenir l'Église dans ses affirmations et, en même temps, il était un prophète.

Qu'est-ce qui est inspirant dans la vie de Pedro Arrupe, au point qu'il soit proclamé bienheureux, voire saint, pour l'Église entière, pour le peuple de Dieu ?

P. Cebollada : Le père Arrupe est connu dans certains milieux, et méconnu dans d'autres, et on ne sait pas exactement pourquoi. En Espagne, par exemple, il est assez célèbre. Arrupe a la réputation d'avoir été une personne très chaleureuse, faisant preuve de tact, notamment avec les médias. C'était le fils d'un fondateur de journal, il savait faire appel à la presse afin que les événements soient rendus publics. Il entretenait de bons rapports avec la presse qui, en retour, le traitait plutôt bien. Cela a participé à le faire connaître, notamment aux États-Unis et en Amérique latine. On a trouvé plus de trois cents lieux dans le monde, sur tous les continents, qui portent le nom « Arrupe ». Cela signifie bien que son nom, son histoire, ses écrits et ses prières étaient assez connus, bien au-delà de la sphère jésuite. Il était un homme assez universel, parce que sa pensée rejoignait un très grand nombre de personnes.

Qu'en sera-t-il de l'avenir ? Mon expérience avec Arrupe, et avec beaucoup d'autres, me fait dire que les jésuites sont excessivement sobres quand il s'agit de promouvoir une dévotion à ceux qui sont issus de leurs rangs. Cela est sans comparaison avec les efforts que fait une petite congrégation, que très peu connaissent, en vue de promouvoir leur fondateur ou fondatrice. Les jésuites pensent peut-être que nous pourrions nous suffire des 53 saints et 159 bienheureux, dont parmi eux 184 martyrs. Les jésuites ne font pas beaucoup d'efforts en ce sens. C'est une erreur, parce que maintenant on attend un miracle.

La personne, en effet, doit d'abord être reconnue vénérable, c'est-à-dire faire preuve de vertus héroïques, qui permettront à l'Église de considérer que Dieu a fait un miracle par son intercession. Si on ne prie pas, si on ne communique pas, surtout au postulateur local (Jérôme Guingand en France, moi-même à Rome), si on ne nous écrit pas, on ne saura jamais si Arrupe a participé à un miracle.

Vous invitez donc la Compagnie de Jésus à parler du père Arrupe, à le faire connaître, et les croyants à demander un miracle par son intermédiaire, par son intercession ?

P. Cebollada : Tout à fait. Mais je le fais aussi pour chacun de nos bienheureux. Je l'ai fait dernièrement, par exemple, pour le père Matteo Ricci (1552-1610). Ricci a été déclaré vénérable ; ses vertus ont été reconnues par l'Église. C'est très bien d'admirer le père Ricci mais, si vous ne le priez pas pour vos besoins, si vous ne nous transmettez ce que vous avez reçu de lui, on n'aura pas de bienheureux. C'est la même chose pour le vénérable père Eusebio Kino (1645-1711) et tant d'autres. Il faut prier le Bon Dieu à travers leur intercession ; on entre ainsi dans la communion des saints ; et on peut recevoir, si Dieu le veut, un miracle à travers lui.

Pourtant, avec la canonisation de Pierre Favre (1506-1546), en 2013, on a découvert qu'il y avait une autre manière de devenir saint quand on est déjà bienheureux, que la dévotion du peuple de Dieu pendant des siècles pouvait faire office de miracle.

P. Cebollada : Exactement. C'est surtout le pape François qui a utilisé cette canonisation qu'on appelle « équipollente » pour quelques personnes, mais c'est une chose qui avait déjà été utilisée auparavant par nombre de papes. Le corps de Pierre Favre n'a jamais été découvert, il n'y a donc pas de sanctuaire, ni de lieu de pèlerinage. Pour autant, le pape François, très justement, a reconnu que Pierre Favre méritait d'être canonisé au nom de la dévotion qui lui est rendue depuis des siècles. Le pape François n'utilisait l'équipollence que pour faire passer du statut de bienheureux au statut de saint. Une personne déclarée vénérable aura besoin d'un miracle pour devenir bienheureux et, sous certaines conditions, l'équipollence pourra être approuvée, sans miracle supplémentaire. Le pape François ne l'appliquait qu'à un type de gens, ceux qu'il nommait les évangélisateurs des peuples. Benoît XVI avait fait la même chose avec Hildegarde de Bingen (1098-1179), considérée comme évangélisatrice des peuples à travers sa musique, son écriture…

En quoi, selon vous, Pedro Arrupe est-il un homme de Vatican II ?

P. Cebollada : Le père Arrupe, dans le droit fil du concile Vatican II, a aidé l'Église à retourner aux sources du christianisme. Élu supérieur général, il commence à intervenir à Vatican II. Une de ces interventions parle de la mission, du fait d'être missionnaire (lui-même a été toute sa vie un missionnaire). Arrupe est un homme de Vatican II, c'est un homme d'Église. Il va cheminer avec l'Église, très souvent sans savoir par quels chemins. Comme il le répète sans arrêt : c'est l'Esprit saint qui sait ce qu'il va se passer. Il ne s'est pas contenté de soutenir l'Église à mieux connaître ses origines, il a également joué un rôle de même type, essentiel, pour la Compagnie de Jésus avec le CIS (Centrum Ignatianum Spiritualitatis). Il a travaillé avec des professeurs et des experts, comme ici, en France, avec le père Maurice Giuliani (1916-2003), pour étudier nos sources, parce qu'on connaissait mal les sources des Exercices et des Constitutions. Cela a beaucoup compté pour la Compagnie.

Lui-même, dans la charge qui lui était confiée, a cherché à gouverner en étant le plus fidèle possible à la manière qui fut celle d'Ignace. On avait toujours cru que la façon de gouverner d'Ignace était militaire, or c'est faux. Ignace était davantage du côté de ce qu'on appelle maintenant la synodalité. Il engageait régulièrement un discernement avec les supérieurs et il encourageait les supérieurs provinciaux ou locaux à faire de même. Ignace donnait carte blanche aux gens qui étaient envoyés aux quatre coins du monde. Il leur revenait de discerner ce qu'ils devaient faire. Les compagnons étaient formés pour devenir acteurs de la mission à laquelle ils avaient été appelés. Ils restaient en communication avec le père général qui les avait envoyés, mais ils étaient investis d'une responsabilité entière une fois arrivés sur place. C'était à l'époque une façon nouvelle d'envisager l'obéissance. Pendant les quinze ans où il fut supérieur général, Arrupe a été constamment réélu par les autres supérieurs généraux de différents ordres pour être leur président. Il était très reconnu dans le monde des religieux et religieuses.

La façon de vivre la vie communautaire, les vœux, la manière d'endosser une charge de supérieur, tout cela a été régénéré par un retour aux sources. Arrupe a également beaucoup œuvré dans le domaine de l'enseignement et de l'éducation. Grâce à lui, les jésuites ont consacré beaucoup de leur énergie à l'éducation des pauvres. Le rapport avec les autres confessions, le dialogue interreligieux et l'œcuménisme constituent aussi l'esprit Arrupe, parce qu'il y voyait la présence de Dieu. C'était un homme pieux, qui n'a jamais délaissé le chapelet, qui avait une forte dévotion pour le Sacré-Cœur. Dans le même temps, il a toujours essayé de s'ouvrir à l'Esprit saint et à demeurer sensible aux signes des temps. C'est ainsi qu'il fut incité à ouvrir de nouveaux chemins. Tout ce qu'a fait Arrupe n'aurait aucun sens sans sa vie spirituelle, sans son rapport à Dieu. Assurément, la vie du père Arrupe se fonde sur de telles vertus, qu'il pourrait être considéré comme saint.

Ce n'est donc pas parce qu'il est à l'origine d'œuvres importantes tel le Jesuit Refugee Service (JRS) qu'il peut être reconnu comme un saint. En effet, ces fondations ne suffisent pas. Il faut reconnaître qui est la personne qui fut à l'origine de tout cela, et pourquoi il l'a fait. En quelques mots, on pourrait résumer que tout ce qu'il a entrepris provient d'une inspiration de l'Esprit saint et qu'il a, à chaque fois, accepté en son for intérieur cet appel de Dieu, et y a répondu avec générosité. Voilà Arrupe. Une personne ouverte, depuis le début de sa vie, depuis Lourdes, depuis son vœu de perfection, depuis son désir d'aller au Japon. Toute son existence est d'une cohérence exceptionnelle. Il a écouté l'Esprit saint et a toujours essayé d'y répondre du mieux qu'il pouvait. Si on arrive à montrer cela à l'Église, je pense que l'Église en conclura qu'il était un saint.

Dans combien de temps, à votre avis, rendra-t-elle son jugement ?

P. Cebollada : Il faudra au moins deux ans pour finir le travail que nous avons commencé. Après, il faudra encore deux années environ pour que le dicastère prononce son jugement. Ainsi, le père Arrupe pourrait être déclaré vénérable d'ici quatre à cinq ans. La première vertu que doit avoir un postulateur est la patience ! Le chemin semble long, mais nous avons à considérer que, lorsque l'Église a déclaré quelqu'un comme bienheureux ou saint, c'est pour toujours. Il lui faut donc prendre beaucoup de précautions afin d'être assurée que ce qu'elle fait est vrai.

Propos recueillis par Thierry Anne et Claire Lesegretain.
Vous découvrirez ce même entretien, dans un format différent, dans la Revue Vie chrétienne de janvier-février 2026.
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1 On pense ici surtout aux tensions pendant la 32e Congrégation générale (1974-1975) ou à l'intervention du pape Jean Paul II dans le gouvernement de la Compagnie après la maladie du père Arrupe (1981).