Rendre compte de ma lecture des 3865 pages (introductions, postfaces et notes des chercheurs comprises) consacrées par Claudel à la Bible 1, je n'y parviendrai jamais... » A l'enthousiasme qui avait accompagné l'ouverture du premier volume succèdent bien vite l'abattement, puis l'angoisse. Il n'est pas de ma compétence d'ajouter à l'admirable travail de ceux qui ont établi, présenté et annoté cette édition chronologique des « commentaires que le poète a consacrés aux livres saints ». La chronologie, ici, établit la succession des oeuvres « d'après la date de la copie du manuscrit définitif », ce qui implique en de très nombreux cas la consultation comparée de cette copie avec le brouillon et le texte de l'édition précédente chez Gallimard. « Ainsi, indique Michel Malicet, devient plus facile une lecture permettant de suivre l'évolution et l'histoire des thèmes développés » par Claudel.
Reconnaissante envers ceux qui m'ouvrent l'accès à de telles richesses, je demeure effrayée par ce que je dois trouver à en dire. Mais, fidèle au principe ignatien de ne rien changer aux choix fondamentaux en période de désolation, je continue de lire en pleine tourmente, me sentant liée à ces deux énormes volumes comme un navigateur solitaire attaché au mât de son navire plongé dans la tempête. « Et si je renonçais ?» La formulation intérieure de la tentation déplace l'oeil du cyclone : si renoncement il y a, il concerne mon obsession à vouloir faire surface en louchant obstinément vers les pages à écrire — terre ferme inaccessible pour le moment.
Requise de m'immerger totalement dans le texte claudélien, je n'ai pas à savoir si je suis capable de tout absorber, mais j'ai à me laisser absorber par lui. De même que Claudel se laisse guider par la Bible, me voici invitée à prendre comme guide de lecture le texte claudélien lui-même. « J'acquiesce, non seulement avec soumission mais avec allégresse » (1,32), comme l'écrit Claudel au sujet de la doctrine des corps ressuscites. J'ai le sentiment en effet de vivre une résurrection. Je reste fixée au mât, mais plus de façon volontaire : j'accepte la plongée inévitable en faisant écho, toutes proportions gardées, à la voix du père jésuite ouvrant Le soulier de satin : « Seigneur, je vous remercie de m'avoir ainsi attaché. »
 

Claudel et son lecteur


En lisant la réécriture que fait Claudel du chapitre 17 du Livre de la Sagesse, je mesure l'ampleur du danger auquel je viens d'échapper : « Chacun pour soi. C'est l'égoïsme général, l'avarice, la solitude la plus jalouse, le serpent noué et renoué sur lui-même. Personne ne peut bouger de son lieu, il n'est plus capable de sortir de soi-même. Il a fait un noeud avec son propre corps » (1,221). Délivrée, je peux enfin écouter Claudel écrire. Et, paradoxalement, accepter d'être renvoyée à moi-même : « On écrit toujours à quelqu'un » (1,9) ; « Lecteur, il s'agit de toi » (1,591). Clau...
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