Notre époque est remplie de signes à travers lesquels se manifeste le Dieu qui sauve l'histoire. Le problème, c'est de les discerner, de comprendre ce que Dieu dit à travers eux et comment les hommes doivent répondre à cette volonté de Dieu que pointent ces signes. […]
Parmi tant de signes qui se produisent à toute époque, certains frappants, d'autres à peine perceptibles, il en est toujours un capital, à la lumière duquel tous les autres doivent être discernés et interprétés. Ce signe, c'est le peuple historiquement crucifié, qui associe à sa permanence la forme historique, toujours différente, de sa crucifixion. Ce peuple crucifié est la continuation historique du serviteur de Yahvé, auquel le péché du monde continue à ôter toute figure humaine, que les pouvoirs de ce monde continuent à dépouiller de tout, à arracher jusqu'à la vie, la vie surtout. […]
Son caractère de signe chrétien est assuré par Jésus lui-même. C'est dans celui qui a faim et soif, dans l'emprisonné et le disparu, dans le persécuté jusqu'à la mort pour la cause de la justice et pour que l'injustice n'étende pas son règne, dans celui qui est pauvre parce qu'il a été dépouillé, que Jésus se cache et apparaît. C'est en lui qu'est donné le grand signe des temps dans toute son opaque et ambiguë transparence. […]
Ce peuple crucifié est là. On nous le montre tantôt à la télévision, tantôt dans la presse et sur les ondes. Mais, en réalité, on ne lui fait aucune publicité, il n'est pas connu. Nous faisons tout notre possible pour le cacher afin qu'il ne perturbe pas notre tranquillité occidentale et bourgeoise ; on nous le montre pour que nous versions de douces larmes de crocodile ou, tout au plus, que notre tension se décharge en une sporadique manifestation de rue. Après avoir contenté notre conscience par le pieux exercice de la plainte et de la compassion, nous retournons aussitôt à ce qui nous préoccupe vraiment : la hausse du prix du pétrole ou du colis de Noël, jouer à la loterie de la vie pour voir si nous remporterons le prix du pouvoir, de l'argent, de la domination, du succès, de la distraction. Tout sauf réellement écouter la voix de Dieu qui, par des gémissements indicibles ou des cris retentissants, s'indigne des blessures qu'a ouvertes l'injustice universelle – voix de Dieu qui écoute autant les souffrances que les combats pour la libération. […]
L'Église devrait se donner pour mission universelle historique de redonner aux hommes des yeux de miséricorde – Dives in misericordia – envers cette humanité exploitée et massacrée. Ce que font les agences de tourisme pour que le monde se divertisse, l'Église devrait le faire en sens inverse pour que le monde se convertisse. Que les hommes tournent leurs yeux et leur cœur vers le Guatemala et ses populations assassinées, vers le Salvador et ses dix mille victimes enterrées cette année, vers tant d'endroits où la majorité est opprimée depuis des siècles et persécutée lorsqu'elle cherche à se libérer de cette oppression. Et, les yeux et le cœur fixés sur ces sanglantes réalités historiques, qu'ils méditent sur la passion et la mort de Jésus, sur son cœur ouvert par la lance du pouvoir, de l'oppression et de la répression. Peut-être une humanité nouvelle sortira-t-elle ainsi de ce cœur ouvert et une Église plus resplendissante renaîtra-t-elle, avec moins de taches et de rides, avec un plus grand élan prophétique, une plus grande ressemblance avec Jésus mort pour nos péchés et tué par les athées et les assassins de toujours.
Ignacio Ellacuría, « Le peuple crucifié, signe des temps », 1980.