Baptiste Morizot n'est selon toute vraisemblance pas le seul, mais ce philosophe et pisteur de loups émet avec pertinence l'hypothèse que la crise écologique est, en son fondement, une crise de la sensibilité1. Les « autres vivants » (végétaux, animaux, etc.), le monde du ciel et de la terre ne nous parlent plus, nous ne les entendons plus, ne les voyons plus. Au fil de ces derniers siècles de modernité occidentale, nous avons réduit notre horizon aux seuls humains que nous sommes, tout entier absorbés par la production et la consommation, la vie urbaine et ses mirages, la frénésie de la bougeotte, l'artificialisation dans tous les domaines, jusqu'au virtuel du numérique et de l'intelligence artificielle (IA). Nous avons relégué tout le reste dans le fourre-tout commode de la « nature », une nature extérieure à nous, anonyme, réduite à un décor ou un réservoir de ressources exploitables. Nous nous obstinons dans le démenti de la parole d'Élisée Reclus (1830-1905), pionnier français trop méconnu de l'écologie au XIXe siècle : « L'homme est la nature qui prend conscience d'elle-même. » Le lien est rompu, nous nous sommes isolés sur notre île d'êtres pensants, de moins en moins pensants à vrai dire. Une île qui menace de prendre l'eau de toutes parts. Qui entend encore le chant du merle, le distingue de celui de la grive musicienne ; s'en va cueillir les orties ou l'ail des ours aux premières journées printanières ; est encore capable de tuer, vider et déplumer lui-même un poulet avant de le consommer, de se faire discret quand il marche en forêt par respect pour les espèces vulnérables qui y habitent encore – chouettes, blaireaux, gélinottes, etc. ? Heureusement, il y a des signes – à tout le moins des signaux encore faibles – de changements de pratiques : des « exploitants » agricoles qui redeviennent des paysans soucieux de renouer avec les équilibres naturels, le succès grandissant des circuits courts et des jardins urbains partagés, des enfants qui apprennent à semer et arroser des graines de salades ou de courgettes, des initiatives de boycott des énergies fossiles...

Ces reconversions dépassent les seuls domaines professionnels, elles témoignent d'un changement de culture, souvent accompagné d'une quête de sens et de spiritualité. Il n'est pas rare que la figure de François d'Assise soit invoquée dans ces nouveaux milieux, parfois avec beaucoup de liberté par rapport aux sources historiques, mais qu'importe, si c'est pour la bonne cause ! Le Poverello sera mon compagnon de route dans ces pages, tantôt en retrait, tantôt comme guide, avec sa vive sensibilité, son amour du pauvre, de sœur notre mère la Terre et de toute créature, au nom du Christ crucifié et mort par amour pour nous. Chez lui, tout est lié.

« Tu es beauté »

Dans ses belles « louanges de Dieu », François égrène les qualités de Dieu, et elles ne manquent pas ; il n'en compte pas moins d'une trentaine. En plus de ses principaux attributs (grand, fort, bien, trine et un, etc.), on y trouve nombre de qualités bien éloignées de l'image d'un Père tout-puissant : « Tu es charité, amour, Tu es sagesse, Tu es humilité, Tu es patience […], Tu es la beauté, Tu es la douceur […], Tu es la force, Tu es la fraîcheur […]. Tu es notre grande douceur2… »

Ces divines qualités de beauté et de bonté, il n'a de cesse de les voir, les sentir, les toucher dans les créatures qui lui sont si chères et le portent à la joie et à la louange du Créateur : « Il référait au Créateur les qualités qu'il découvrait à chaque créature. Il se réjouissait pour tous les ouvrages sortis de la main de Dieu […]. Il savait, dans une belle chose, contempler le Très Beau ; tout ce qu'il rencontrait de bon lui chantait : « Celui qui m'a fait, celui-là est le Très Bon3. »

Cette louange est très incarnée : il dira au frère jardinier de laisser en friche une partie du potager pour laisser les fleurs chanter la beauté de Dieu. Beauté, bonté, joie, gratuité... L'une renvoie à l'autre. S'il est habituel, dans le christianisme occidental, de louer Dieu pour sa bonté et sa justice, avec l'éthique qui en découle, on mentionne plus rarement sa beauté. Une beauté toute de gratuité, que rien ne nous autorise à vouloir posséder.

Le pape François l'a rappelé dans Laudato si' (LS), en citant d'abord son prédécesseur Jean Paul II : « “Il ne faut pas négliger la relation qui existe entre une formation esthétique appropriée et la préservation de l'environnement.” Prêter attention à la beauté, et l'aimer, nous aide à sortir du pragmatisme utilitariste. Quand quelqu'un n'apprend pas à s'arrêter pour observer et pour évaluer ce qui est beau, il n'est pas étonnant que tout devienne pour lui objet d'usage et d'abus sans scrupule » (LS 215). À l'opposé, violence et laideur vont souvent de pair. Il est plus difficile de devenir bon, de semer bonté et douceur autour de soi quand on a grandi dans la grisaille du béton, entouré des vestiges d'une nature massacrée. Les dealers le savent depuis longtemps. Et pourtant, dans les failles du béton surgissent des mousses, des pissenlits et même des roses trémières : la vie plus forte que la mort.

La philosophe Laurence Devillairs, dans un essai concret et très suggestif, ne dit pas autre chose : « L'urgence de préserver la terre devrait s'ancrer dans une éducation à la beauté, un art de voir et de ressentir, où l'on apprendrait à raconter ce que l'on éprouve […]. La splendeur du monde est le socle à partir duquel nous pouvons prendre conscience, en le sanctuarisant, de ce que nous possédons en commun. » Et elle conclut : « L'écologie sera esthétique ou ne sera pas4. »

François a vu toute la splendeur du monde dans les collines et les champs d'oliviers d'Assise, les rivières d'Ombrie ou des Marches. Il s'est plongé corps et âme dans les grottes des Carceri ou de l'Alverne. Ces sites marqués de son empreinte ont façonné les bâtiments et les œuvres d'art qui s'y sont greffés, les artisans se sont laissé pétrir par l'esprit des lieux. Le mouvement contraire est tout aussi vrai : la passion amoureuse que François y a vécue a laissé dans les pierres, les arbres, les grottes, les montagnes elles-mêmes la mémoire vivante de son expérience mystique. La nature, tantôt splendide, tantôt angoissante, est humanisée, transfigurée, à son image. Il devient impossible de distinguer ce qui du Poverello, de l'histoire ou du site naturel, a fait éclore les petites merveilles architecturales des Carceri et des ermitages, des céramiques émaillées de Luca della Robbia à l'Alverne ou des fresques de Giotto à Assise. On y fait cette expérience, comme en tant d'autres lieux, que vouloir opposer nature et culture ne tient pas. Nous y sommes invités au même respect et à la même attention à l'extérieur qu'à l'intérieur. Il s'agit bien d'une invitation, car nos gros sabots nous collent trop souvent aux pieds.

« Je ne parle donc ni de nature, ni de culture, ni de leurs différences, ni de leur unité souhaitée. Je parle du monde : il est le lieu, fragile et grandiose, qui unit les vivants, rassemble ce que nous pouvons aimer et comprendre, ce qui se donne à voir et à respecter, demain comme hier5. »
Le nom des mousses et la langue de l'eau

Comment pourrions-nous nous soucier de la disparition du râle des genêts, de la bécassine des marais, voire des bouvreuils ou des bruants jaunes, jadis fréquents en France, et devenus aujourd'hui rares voire rarissimes ? Il en va de même pour quantité de papillons, d'insectes... Le déclin dramatique de la biodiversité reste pour la plupart d'entre nous une vue de l'esprit, contrairement aux changements climatiques, dont on mesure de plus en plus les effets chez nous. Non seulement nous n'avons jamais vu, ou pris le temps de voir, nombre de ces oiseaux ou papillons, mais nous n'avons jamais entendu leur nom – machaon, azuré, locustelle tachetée, pie-grièche grise, tétras-lyre... Tant qu'elles n'ont pas de nom, de fait, elles n'existent pas. Donner un nom, c'est faire advenir à l'existence, attribuer une place, donner un statut. C'est la première mission que YHWH confie à Adam dans le jardin d'Éden : donner un nom aux animaux qu'Il lui présente (Gn 2,19-20). J'en ai fait mon credo depuis ces dernières années, au cours desquelles j'ai mesuré de plus en plus notre ignorance coupable, responsable de la perte irréversible de pans entiers du vivant : nommer pour aimer, aimer pour protéger.

Les biographes nous rapportent des rencontres de François avec des hirondelles, des alouettes, des moineaux, des ramiers, des freux, une poule d'eau, un faucon, un faisan6... Des rencontres d'autant plus étonnantes que le XIIIe siècle en est encore aux balbutiements des sciences de la nature, du moins en Occident, après le long oubli des philosophes et naturalistes de l'Antiquité. Il est remarquable qu'il ne s'agit pas d'oiseaux en général, mais d'individus bien typés. Mon coup de cœur va au faucon de l'Alverne qui avait conclu un « pacte d'amitié » avec François. Il avait l'habitude de réveiller le saint la nuit « en chantant et en criant » pour le prévenir de l'heure des matines. François lui en était très reconnaissant. Mais lorsqu'il était accablé par la maladie, « le faucon le ménageait en se gardant de le réveiller à une heure trop matinale7 ». Amitié, prévenance, reconnaissance... Cette relation de proximité et de connivence contraste avec les biographies de saints antérieures où les animaux servent souvent de faire-valoir. François vouait un respect tout particulier aux vers de terre, plus bas dans la chaîne animale, parce qu'ils lui rappelaient la passion de son Seigneur bien-aimé et les paroles du psalmiste : « Je suis un ver, pas un homme, raillé par les gens, rejeté par le peuple » (Ps 21, 7). Nul doute qu'il se serait réjoui de la progression du souci du minuscule qui émerge dans des sciences de la nature, plus encore que de la percée des mystères des milliards d'années-lumière du cosmos.

La patiente discipline de certains artistes, les connaissances accumulées des grands scientifiques rejoignent parfois la longue ascèse des mystiques. Elles finissent par les rendre humbles. Ils ont alors recours au registre de la poésie. L'écrivain Olivier Liron, dans son Éloge des mousses, en fait un bel usage. Il rapporte les noms que des scientifiques ont attribués à certaines mousses, qui seraient apparues sur terre il y a 400 ou 450 millions d'années, soit 250 millions d'années avant les premières plantes à fleurs. Contentons-nous de leurs noms français et laissons-les chanter en nous : gorgone des forêts, célaphozie feuille-de-lune, chiffonnée à crêtes, dame blanche8...

La regrettée Anne Sylvestre, quant à elle, avait donné une voix à l'eau d'un lac québécois, qui attendait le jour où son amie décédée reviendrait lui parler la « langue de l'eau » :

« Tiens / se dit le lac Saint-Sébastien / Ils sont étranges, ces humains / Quand ils détournent des rivières / Ils sont parfois très en colère / Si elles vont regagner leur lit / Après avoir tout englouti.
Tiens / se dit le lac Saint Sébastien / Je crois qu'ils ne font pas le lien / Entre toutes les eaux du monde/ Moi, je sais qu'elles correspondent / Et qu'en la plus petite flaque / Il y a l'espérance d'un lac […].
Tiens / se dit le lac Saint-Sébastien / Je vais rêver à ces humains / Ils seront encore là, j'espère / Quand mes eaux redeviendront claires / Et que se poseront les huards9.
Pourvu qu'ils n'aient pas de retard / Et que près de moi cette humaine / Ait traversé l'hiver sans peine / Qu'elle vienne avec les oiseaux / Me parler la langue de l'eau10. »

L'espérance d'un lac dans la plus petite flaque... Y a-t-il plus belle manière de dire le lien entre la banalité d'une flaque, la paix d'un lac et toutes les eaux depuis la Création du monde ? C'est l'intuition du pape François dans Laudato si'. C'est notre sœur l'Eau du pauvre d'Assise.

Jusqu'à la racine

Pour terminer ce modeste florilège, il me faut rappeler ce qui a été constitutif du parcours de François, le patron bien-aimé de l'écologie. Son amour des oiseaux et des champs fleuris était peut-être inscrit dès le départ dans sa vive sensibilité. Mais son Cantique des créatures a des racines bien plus profondes, il est le chant d'un homme en fin de vie qui a traversé l'épreuve du feu. S'il est devenu frère du Soleil comme de la Terre, c'est en vertu d'une totale dépossession de lui-même. À la suite de son Seigneur, il s'est abaissé, « devenant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix » (Ph 2, 8), spirituellement et physiquement, chez lui les deux sont indissociables. Il demanda à être étendu « nu sur la terre nue » pour accueillir la mort comme une sœur. C'est en s'abaissant – en descendant de son cheval – qu'il réussit, dans ses années de jeunesse, à se vaincre lui-même et à embrasser le lépreux qui lui faisait horreur11. Comme il l'a confessé lui-même dans son testament, « le Seigneur lui-même me conduisait parmi eux et je leur fis miséricorde ». C'est sa vive conscience d'avoir tout reçu du Père qui fait de lui le frère de toute créature. Le pape François avait raison de rappeler que l'amour du pauvre et l'amour de notre terre, qui est « parmi les pauvres les plus maltraités et abandonnés » (LS 2), sont indissociables. C'est peut-être la raison pour laquelle la nouvelle culture de paix tant espérée se fait attendre. Elle restera éphémère tant que nous n'aurons pas extirpé de nos profondeurs les plus petites semences de haine. Un long, très long combat.

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L'ermitage de La Cordelle (https://franciscains.fr/projet-cordelle/), première implantation franciscaine de France, en rénovation, perpétue la tradition de l'ermitage franciscain : fraternité et accueil inconditionnel, soin apporté à la vie de prière et contemplation de la Création.

1 Baptiste Morizot, Manières d'être vivants. Enquêtes sur la vie à travers nous, postface d'Alain Damasio, Actes Sud, « Mondes sauvages », 2020, pp. 15 sqq.
2 Les Louanges de Dieu figurent dans tous les recueils de prières de François d'Assise.
3 Thomas de Celano, Vita secunda, 165, dans Théophile Desbonnets et Damien Vorreux, Saint François d'Assise. Documents, Éditions franciscaines, 1968, pp. 463-464.
4 Laurence Devillairs, La splendeur du monde. Pourquoi nous ne savons plus voir, Stock, « Points essais », 2024, pp. 108-110.
5 L. Devillairs, op. cit., p. 49.
6 Les biographies rapportent aussi des histoires avec des agneaux, des poissons, un levraut...
7 Cf. Th. de Celano, Vita secunda, 168, op. cit., p. 466.
8 Olivier Liron, Éloge des mousses, Rivages, 2025, pp. 32 et 37-38.
9 Le huard est un oiseau d'eau de la famille des plongeons.
10 Anne Sylvestre, Le lac Saint-Sébastien, 2009. Elle a écrit cette chanson en hommage à Hélène Pedneault (1952-2008). Cette écrivaine québécoise, militante féministe et écologiste, avait noué une relation particulière avec le lac Saint-Sébastien près duquel elle s'était installée.
11 Th. de Celano, Vita secunda, 9c, op. cit., p. 329.