Sur un pilier de la cathédrale d'Albi, on lit, depuis le xvr siècle, une inscription qu'accompagne une tête de mort : « Souviens-toi de tes fins dernières. » Cette peinture voisine un Jugement dernier qui comporte un Enfer particulièrement expressif, tandis que les voûtes de l'église figurent le Ciel de gloire. L'ensemble traduit l'angoisse qui saisit les hommes devant la mort à la fin du Moyen Age, manifeste la pastorale que les clercs articulent autour de cette sensibilité et montre que l'histoire s'ordonne en fonction du salut, vers lequel l'Eglise conduit les chrétiens par sa liturgie et ses sacrements. A ce moment, l'espace et le temps de l'au-delà sont clairement définis, tandis que la christianisation du rituel de la mort et des suffrages pour les morts s'avère très largement avancée.
Mais cette composition n'appartient qu'à un moment de notre mémoire occidentale. Comme le suggèrent de très nombreuses études, les attitudes face à la mort et les représentations de l'au-delà ont varié dans le temps. De multiples témoignages nous permettent de connaître les sentiments de leurs auteurs quant à leurs fins dernières et de mesurer ce qui nous sépare d'eux. On dit souvent, en effet, que notre époque occulte la mort et ignore l'au-delà. Mais, sous le flot des mots et des images, nos contemporains sont en quête d'une manière de vivre et de penser à leur mort et à celle des autres. Quant aux chrétiens, ils s'interrogent sur la capacité qui leur est offerte d'évangéliser ces nouvelles attitudes.
Dans cette recherche, l'historien a une place à tenir. Toutefois, s'il est l'homme de la mémoire, son rôle n'est pas de « canoniser » le passé, mais, bien au contraire, de suggérer à ses contemporains qu'ils ont à « inventer » leur mort à leur tour et à leur manière. Pour faire sentir les enjeux de la transformation anthropologique en cours, il ne doit pas craindre d'embrasser les siècles jusqu'à concurrence du millénaire. En évoquant la composition de la cathédrale albigeoise, nous nous sommes situés à un moment de clivage, c'est-à-dire au terme d'une lente évolution qui a conduit les chrétiens à privilégier le moment ultime de leur trépas et au commencement d'une autre qui les a poussés à faire de leur préparation à la mort l'oeuvre de toute une vie. Ainsi, du xil* au xviii' siècle, c'est, sous deux modes différents, la « mort de soi » qui est au coeur des préoccupations d'alors. En réalité, cette attitude, qui avait été précédée par une autre habitée par la conviction que « nous mourrons tous », fut finalement doublée par une nouvelle approche profondément troublée par la « mort de toi ». Nous empruntons cette triple distinction à Philippe Ariès.

La mort attendue


L'image de la mort que nous prenons comme point de départ est celle des poèmes de Tristan et d'Iseult, des Romans de la Table ronde et de la Chanson de Roland. Nous sommes au premier Moyen Age, à une époque...

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