Au XXe siècle, les théologies européennes et latino-américaines ont, d'une certaine manière, redécouvert que Jésus ne s'était pas mis au centre de son propre ministère : alors que l'identité du Christ a souvent polarisé les débats théologiques, celui-ci n'était pas venu s'annoncer lui-même ! Si l'on cherche une expression qui résume la mission du Christ et sa singularité, les évangiles nous orientent vers le « royaume de Dieu ». Cette expression revient plus de cent-vingt fois chez Matthieu, Marc et Luc, surtout dans la bouche de Jésus lui-même.
Avant d'en déployer le sens, prévenons une question. Le « royaume de Dieu » serait-il synonyme du « ciel » ou du « paradis » ? Il est vrai que l'évangéliste Matthieu utilise une expression hébraïque, celle de « Royaume des cieux », mais elle ne désigne pas un monde à part : elle permet d'évoquer Dieu sans le nommer directement, par respect pour son Nom.
L'objection peut se présenter autrement : Jésus n'a-t-il pas affirmé que son Royaume n'était pas de ce monde (Jn 18, 36) ? Cette phrase a souvent servi à cantonner le Royaume dans un ciel lointain. Pourtant, l'affirmation de Jésus s'éclaire par une autre phrase qu'il prononce peu avant : ses disciples se trouvent dans le monde, mais ils ne sont pas du monde (Jn 17, 11.14). Ils sont renouvelés par une vie que le monde ne peut pas procurer, tout en étant envoyés dans ce monde-là. Il en va de même pour le royaume de Dieu : il n'est pas de ce monde car aucun pouvoir humain ou cosmique ne peut l'établir, mais il vient dans ce monde, au sens où il s'approche dans l'espace-temps que nous connaissons bien.
Dans l'évangile de Marc, Jésus inaugure son ministère en disant : « Les temps sont accomplis, le royaume de Dieu s'est approché, convertissez-vous ! » (Mc 1, 15). Le royaume de Dieu, c'est le nom que Jésus donne aux temps nouveaux, une nouveauté qui suppose une transformation profonde de notre réalité. Il nous est toutefois facile de constater que, aujourd'hui comme à l'époque de Jésus, l'histoire n'a pas beaucoup changé. C'est pourquoi Jésus annonce que le Royaume est en train de s'approcher, et non qu'il « est arrivé ». Jésus a hérité la promesse du Royaume de la Bible hébraïque, mais le temps de la plénitude n'apparaît pas encore : le royaume de Dieu se donne actuellement sur le mode de la venue. On peut alors caractériser ce Royaume comme une provocation, au double sens du terme : une parole provocatrice (« provoquer quelqu'un ») et la provocation d'une action (« provoquer quelque chose »). D'une part, il est une provocation adressée aux pouvoirs, qui dévoile leur vanité et leur injustice. D'autre part, le Royaume provoque du nouveau, de l'inédit, parce qu'il provoque à agir. Il y a donc, dans cette provocation, une part d'insolence (un défi lancé aux pouvoirs de ce monde) et une part d'instauration (une réalité nouvelle s'inaugure).
La venue du Royaume constitue une provocation adressée à tous les pouvoirs. Retenons-en trois : le pouvoir politique, celui de l'argent et l'autorité religieuse.
Le pouvoir politique. La Passion de Jésus montre comment les diverses forces politiques, ordinairement rivales, se coalisent contre lui (Lc 23, 12). Pourtant, Jésus n'a jamais nié la légitimité d'une autorité politique (c'est pourquoi il ne refuse pas l'impôt), pas plus qu'il n'a cherché à prendre le pouvoir. Cependant, les rois divisent les êtres humains pour mieux les administrer. Jésus, pour sa part, adresse une provocation en attirant à lui tous ceux qui n'avaient de place nulle part : les pauvres, les malades, les lépreux, les prostituées, mais aussi des membres de factions rivales. Jésus les réunit en les réorientant toujours vers les plus pauvres ou les plus fragiles d'entre eux. Ainsi, le rassemblement que Jésus inaugure constitue une provocation adressée aux classifications politiques, car les derniers y entrent en premier : Jésus ne leur accorde pas un amour de surcroît, après s'être occupé des gens « importants » mais, au contraire, leur consacre prioritairement son attention.
Le pouvoir de l'argent. Alors que Jésus reconnaissait la légitimité de l'autorité politique, il dénonce fermement l'argent et son pouvoir. Dans les évangiles, seuls Satan et l'argent font l'objet d'une telle désignation frontale comme ennemis. C'est ainsi que Jésus affirme qu'il nous est impossible de servir simultanément Dieu et l'argent (Lc 16, 13) : il refuse à ce dernier toute souveraineté. L'argent détermine qui est inclus ou exclu, il caractérise les vies qui valent plus que d'autres, ce que Jésus ne tolère pas.
Le Christ adresse ainsi une provocation difficile à assimiler par son époque, mais également par la nôtre, au moment où le capitalisme n'en finit pas d'accélérer. Cela explique qu'une bonne partie de l'histoire du christianisme ait cherché à réconcilier ces deux principes dont Jésus avait pourtant proclamé l'incompatibilité. La lettre de Jacques donne un écho à cette provocation (Jc 5, 1-3) : « Vous les riches, pleurez ! Vos richesses sont pourries, vos vêtements sont mangés par les mites, votre or et votre argent sont rouillés. Vous avez amassé des richesses, alors que nous sommes dans les derniers jours ! »
Jacques dénonce ainsi la souveraineté que les riches prétendent exercer. Cette interpellation se révèle vraie pour nous aussi : nos vêtements sont pourris, parce que nous revêtons nos enfants de tissus fabriqués par des enfants du même âge qu'eux, à des milliers de kilomètres. Nos téléphones sont pourris, faits de métaux rares extraits dans des conditions inacceptables, au prix de la mort ou de l'invalidité de centaines de personnes, et du ravage d'écosystèmes. Cette pourriture nous colle à la peau et il est bien difficile de nous en défaire : la venue du Royaume nous fait entendre cette provocation salutaire.
L'autorité religieuse. Enfin, Jésus provoque aussi les pouvoirs religieux de son époque. C'est un défi considérable, car la religion détermine de part en part la culture dans laquelle baignent Jésus et ses contemporains. Le Christ ne délégitime certes pas les autorités religieuses par principe : elles ont été instituées selon les Écritures, et on voit Jésus aller au Temple ou argumenter avec les docteurs de la loi. Après Pâques, ses disciples continuent d'ailleurs à prier au Temple de Jérusalem.
En revanche, Jésus polémique durement contre la manière dont le pouvoir religieux est exercé. Sa rencontre avec la pauvre veuve le signale : alors que Jésus se trouve à Jérusalem, près du Trésor, il observe les personnes qui déposent de grandes richesses afin de pourvoir à l'entretien du Temple. Il est le seul à repérer une très pauvre veuve, qui dépose deux piécettes. Jésus attire sur elle l'attention de ses disciples : cette femme, dit-il, a donné plus que tous les autres, parce qu'elle a – littéralement – « donné sa vie » (Mc 12, 42-44). En cette veuve, le Christ reconnaît un modèle inspirant : lui-même, peu après, va déposer sa vie. Elle fait ici un acte absolu de confiance en Dieu, de sorte que l'on peut s'inquiéter de la suite de sa journée : avec quoi mangera-t-elle le soir, où dormira-t-elle ? Son geste traduit la venue actuelle du Royaume, au travers de vies remises dans les mains de Dieu. Rappelons que les veuves constituaient dans la loi de Moïse une des catégories de pauvres par excellence, puisqu'elles étaient dépourvues de protection.
Cependant, juste avant, Jésus a polémiqué contre les scribes et les docteurs de la Loi, parce qu'ils dévorent les biens des veuves. Un système religieux qui vit sur le dos des veuves, et qui profite d'elles, est pourri lui aussi. Pourtant, le geste de la veuve donnant de l'argent pour le Temple n'est nullement dévalorisé par Jésus : la venue du Royaume rejette un système religieux qui vit sur le dos des pauvres et qui profite d'eux, tandis que cette venue se traduit justement par la prière et la bonté des veuves.
Si l'approche du Royaume constitue une provocation, c'est aussi sous la forme d'une nouveauté effective : en venant, le royaume de Dieu provoque de l'inouï, il renouvelle notre réalité dans ses différentes dimensions. Sa venue conserve toujours une dimension inaugurale : cette nouveauté justifie la libre insolence avec laquelle Jésus traite les pouvoirs. À l'inverse, cette insolence libère le terrain pour qu'advienne du nouveau. On pourrait traduire aujourd'hui cette nouveauté par trois termes : l'imaginaire, la fraternité radicale et la prière.
L'imaginaire. L'Évangile ne s'adresse pas qu'à notre raison : il vient (re)configurer notre vision du monde et nos représentations. Voilà exactement ce qui se joue dans les paraboles, qui ont constitué le mode de communication privilégié par Jésus pour annoncer le Royaume : ces petites histoires très réalistes nous offrent de voir, d'entendre et de toucher le Royaume qui s'approche concrètement. Ce faisant, elles nous renvoient vers le quotidien dans une disposition différente et libèrent notre capacité créatrice : elles nous provoquent à prendre position.
Rappelons-nous que Jésus, lorsqu'il parle ainsi du Royaume, s'adresse à un peuple dont l'imaginaire est empreint d'apocalyptique. Devant les violences du monde et l'occupation romaine, de nombreux Juifs attendent une intervention de Dieu qui fasse justice à son peuple. Jésus évoque l'imaginaire apocalyptique, mais il transforme cette attente : au lieu d'annoncer que le temps va s'interrompre, il proclame une relance de l'histoire, moyennant une transformation en profondeur. À notre époque, ces imaginaires apocalyptiques reviennent en force, face à l'ampleur des défis écologiques, techniques ou politiques. Plutôt que de céder à la peur ou à la fascination, il s'avère essentiel de retrouver les paraboles du Royaume : à qui nous identifions-nous ? À quoi nous appellent-elles ? Comment découvrons-nous les ferments de nouveauté déjà à l'œuvre en ce monde ?
La fraternité radicale. Jésus appelle des personnes infiniment différentes. Avec elles toutes, il crée un mode nouveau de relation qu'est la fraternité. Elle vaut pour ses disciples, qui le suivent d'étape en étape ; elle demeure d'ailleurs difficile pour eux puisque, sans cesse, ils recréent des hiérarchies ! Elle vaut aussi pour les personnes qui croisent le chemin de Jésus et repartent, bouleversées par le fait d'avoir été ainsi accueillies, traitées comme des frères ou sœurs.
Cette fraternité n'est pas une théorie mais une pratique : une manière d'accueillir, de soigner les malades, de n'être arrêté par aucune impureté, de ne laisser aucune exclusion s'installer. C'est pourquoi, dès le ministère de Jésus, puis dans les premières communautés chrétiennes autour du Bassin méditerranéen, un partage des biens assez radical s'est organisé. Il n'empêchait pas la propriété privée, mais il passait par la mise à disposition des biens en faveur des plus pauvres, selon la mesure des besoins de ces derniers. La faim et la misère ne devaient plus être possibles dans la communauté des disciples de Jésus. La fraternité qui fait expérimenter le Royaume s'avère donc très concrète.
Jésus lui-même entre dans cette fraternité, c'est peut-être pour cela qu'il ne s'est jamais désigné comme roi. Quand certains veulent le couronner, il s'échappe (Jn 6, 15) ; et lorsque le titre est affiché au-dessus de sa tête, c'est par dérision, sur la croix. L'unique roi, c'est le Père, un Père délié de toute compromission avec l'imaginaire patriarcal : ce Père a des entrailles maternelles, comme la Bible hébraïque nous l'enseigne (Jr 31, 20) et comme Jésus le montre dans son ministère (Lc 7, 13). Les chrétiens ont alors inventé pour Jésus le titre de frère aîné : le premier-né (Lc 2, 7), l'aîné d'une multitude de frères (Rm 8, 17.29 ; He 2, 11-18). Jésus n'a que des frères et des sœurs : c'est le meilleur témoignage rendu à la paternité de Dieu.
Plus tard, les premières communautés chrétiennes se sont représenté Jésus comme roi. C'est sensible dans la première lettre aux Corinthiens ou dans la lettre aux Éphésiens : le Christ résume en lui toute notre histoire, la complexité de notre chair humaine et le tout de la Création. Il récapitule toutes choses, afin de les remettre au Père : le frère aîné rapporte au Père ce Royaume, qui n'est autre que le monde transformé.
La prière. Enfin, la venue du royaume de Dieu nous provoque à la prière. C'est dans la liturgie que nous accueillons et célébrons son approche. Plus largement, même lorsque nous prions dans une pièce retirée, nous ne sommes jamais seuls : nous nous savons toujours reliés, en particulier aux vies oubliées ou écrasées, celles dont Dieu seul peut se souvenir. Ce n'est pas de petite importance : il suffit de nous souvenir des réactions qu'a suscitées le pape François lorsque, à Marseille, il a affirmé que les personnes noyées en Méditerranée étaient des êtres humains, qu'elles avaient un nom, un visage et des proches. La mémoire liturgique de ces vies, difficile pour certains, attestait combien la prière participe de cette fraternité radicale et d'un imaginaire qui ne veut oublier personne.
Plus profondément, la prière contemplative, silencieuse, nous ouvre au monde qui vient. Notre fidélité dans la prière nous apprend à demeurer disponibles au Royaume qui s'approche ici et maintenant, mais qui s'avère surprenant, différent du monde que nous préparons nous-mêmes. La contemplation nous ajuste à ce renouvellement, nourrit les discernements de nos liens ou de nos actions et élargit notre cœur à la mesure de l'univers : le Royaume vient à ces échelles, la plus grande comme la plus petite.
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Si donc le royaume de Dieu n'est pas de notre monde, c'est là qu'il vient et nulle part ailleurs. Il vient en provoquant les pouvoirs que nous avons institués, les stabilités que nous pensions inébranlables. Il provoque en même temps du neuf : notre prière, notre fraternité et le renouvellement de notre imaginaire. Nous sommes donc à la fois provoqués à agir, car la venue du Royaume appelle de notre part un travail de construction, et à contempler : ce qui advient est plus grand que ce que nous pouvons produire.