Comment saisir l'étendue de cette pauvreté des facultés intellectuelles, autre maillon du cercle vicieux de la misère qu'il nous faut briser ? [Nous avons rappelé] quelques-uns des traits universels qui caractérisent l'homme de la misère, cet homme diminué en tout : dans ses attachements, ses relations et ses appartenances, dans son sens du temps et son propre devenir, comme du devenir de ses proches. Nous avons trouvé cet homme diminué aussi dans son intelligence. Celle-ci est à peine éveillée, mal éveillée. À moins que, éveillée pendant un court instant dans son jeune âge, elle n'ait pas pu demeurer alerte et qu'elle se soit peu à peu estompée. Cela ne tient pas au fait qu'il ait ou qu'il n'ait pas fréquenté l'école. Le problème est beaucoup plus total ; il tient au manque de moyen d'intellectualisation sur tous les plans dont est frappé l'ensemble de son milieu.
Ce manque de moyens qui éveillent l'intelligence accompagne l'enfant dès les premières années de sa vie. Les objets qui l'entourent ne semblent pas porter en eux un raisonnement propre, car il ne les connaît qu'usés par avance et souvent utilisés de manière irrationnelle. Les objets ne deviennent pas pour lui des amis sûrs, des compagnons fidèles […]. Rien n'est à lui, ni une chaise, ni une tasse, ni un coin de l'habitat. Tout est partagé par d'autres, dans un sens et un ordre mal définis. Il vit dans un cadre où tout ce qu'il touche est sale et médiocre : carreaux cassés, murs sans ornementation, son horizon se limite à cela et au tablier sale de sa mère. Et ni ce tablier, ni les autres choses qui délimitent son univers ne le protègent. […] Les objets ne s'introduisent pas dans son esprit avec amitié, protection et durée, éveillant sa curiosité, suscitant son attention soutenue, exerçant sa volonté et ses moyens de compréhension. […]
Les êtres non plus n'éveillent pas sa raison. Eux-mêmes à la merci des événements, ils ne peuvent pas l'introduire dans des relations stables qu'il peut apprendre à raisonner. Ils portent en eux trop d'incohérence et d'insécurité pour que son esprit puisse s'aiguiser à leur contact, dans une compréhension progressive de ce qu'ils sont pour lui. Ses relations sont faites de fissures et de ruptures qu'il n'attendait pas. Il a autant de mal à identifier intelligemment les êtres qu'il a du mal à identifier les objets. Rien autour de lui n'est précis, rien n'est sûr, rien ne dure […].
L'enfant du bidonville est un enfant étourdi, fatigué presque dès la naissance, fatigué physiquement et intellectuellement, parce que, tout petit, la vie lui demande des efforts pour lesquels il n'est pas et ne sera jamais réellement muni.