La Croix est-elle le lieu d'un accouchement ? Cette intuition, que je voudrais développer ici, est née de la découverte concomitante d'une série d'illustrations médiévales qui mettent en regard la création d'Ève et la naissance de l'Église, et du Livre des révélations de Julienne de Norwich1 (1342-1416). La rencontre de ces images et de ce texte et l'élaboration d'un rapport analogique entre les événements dont ils parlent permettent de revivifier nos interprétations de la crucifixion.

Des images traduisant l'office maternel de Dieu

Les images étudiées sont tirées de deux corpus de manuscrits produits entre le XIIIe et le XVe siècle : des bibles moralisées, destinées aux familles régnantes, et des « bibles des pauvres », « outils de catéchèse » qui accompagnent l'essor des ordres mendiants.

Les bibles moralisées présentent en diptyque un médaillon où Dieu sage-femme extrait Ève de derrière Adam, et un médaillon où il extrait l'Église du côté du Christ en croix, présenté comme une parturiente. Le rapprochement des deux épisodes, toujours liés dans ce corpus, est puissamment suggestif2.

Les « bibles des pauvres » lient, elles aussi, l'événement de la Croix et la naissance. La pédagogie est de mettre en relation Ancien et Nouveau Testaments dans une enluminure composée en triptyque, où sont rapprochés l'illustration du « coup de lance » (Jn 19), la « création d'Ève » (Gn 2) et « Moïse frappant le rocher » (Ex 17). Dans toute la série observée, la naissance est bien celle d'Ève qui est extraite de l'abdomen d'Adam, par un Dieu sage-femme. Les textes inscrits sur les phylactères ou dans les cartels soulignent que les points communs de ces trois images sont la naissance, la plaie ou la blessure, le sang et l'eau, avec diverses références à l'Ancien Testament3 ou des références néotestamentaires au sang et à l'eau de l'accouchement et de la blessure du Christ4.

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