Peu après l'installation de la Compagnie à Rome, le pape demande à Ignace d'envoyer des jésuites vers « les Indes » (d'autres missions partiront vers l'Europe du Nord, l'Éthiopie, l'Amérique latine, etc.) et Ignace doit choisir à l'impromptu comme supérieur de la « Province des Indes » en formation (la moitié du monde habité !) l'ami le plus cher à son cœur, François Xavier. Pendant douze ans (1540-1552), François Xavier va parcourir les mers asiatiques, de Goa à l'Indonésie, du Japon à Macao.

Les lettres de François Xavier, la matrice d'un style

Poursuivie tout au long de son périple, sujette aux aléas de la navigation et à l'entregent des intermédiaires, la vaste correspondance de Xavier se composait de lettres destinées à un interlocuteur spécifique (Ignace, en premier lieu) et d'autres écrites pour un public plus large. La pratique épistolaire de Xavier reflète, pour partie, les instructions données par Ignace et, pour une autre, elle influence sans doute leur codification dans les Constitutions de la Compagnie de Jésus : Ignace fait de l'échange fréquent de lettres un principe de gouvernement, une façon de maintenir l'union des esprits et des cœurs, mais aussi d'« édifier » les jésuites, les bienfaiteurs et le public en rapportant les actions menées, les succès et les difficultés apostoliques rencontrés dans les différents pays1. Les Lettres d'affaires traitaient des personnes et des problèmes à résoudre et les Lettres édifiantes parlaient du travail apostolique et de ses succès. Les premières étaient à usage interne, les autres étaient répandues parmi les amis et bienfaiteurs.

Le style épistolaire, explicitement promu par Ignace de Loyola et dont les lettres de Xavier furent le premier exemple, s'appuyait sur la force du récit pour enflammer la volonté et l'imagination de leurs lecteurs et auditeurs, qu'il s'agisse des jésuites ou d'un public plus large. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les missionnaires jésuites en Chine eurent largement recours à des récits similaires.

Par ailleurs, le succès des lettres de Xavier est emblématique de la dynamique par laquelle la lettre se fait « sensible au cœur » et, par ce fait, vecteur d'une union de cœurs qui, dans la lecture, se découvrent être pareillement touchés : Xavier excellait à souligner la portée spirituelle ou providentielle des événements qu'il vivait. Sa profonde vie spirituelle et sa formation théologique le conduisaient naturellement vers ce style d'écriture. Voici une citation typique : « Le jour où nous avons subi ces désastres et toute la nuit qui suivit, Dieu notre Seigneur a daigné m'accorder la grande grâce de vouloir me faire ressentir et comprendre par l'expérience beaucoup de choses concernant les craintes cruelles et terribles que l'ennemi provoque lorsque Dieu le lui permet. […] Le meilleur remède en de tels moments est de faire preuve d'un très grand courage face à l'ennemi, sans aucune confiance en soi, mais avec une grande confiance en Dieu2. »

Notons en même temps qu'à l'époque moderne la publication des lettres privées de François, aux côtés de ses lettres publiques, a enrichi le portrait spirituel et psychologique du saint, montrant par exemple combien il était exigeant envers ses compagnons jésuites. Les lettres privées, telles qu'utilisées par les hagiographes modernes, ajoutent des niveaux de complexité et d'angoisse qui rendent le personnage encore plus fascinant : l'union des cœurs exige une « ouverture du cœur » qui en dévoile aussi les hésitations, les frayeurs et les aspects plus sombres. Il faut bien traverser tout cela pour tendre vers une union qui ne soit pas une harmonie factice.

Entre institution et protestation

Tout naturellement, la pratique épistolaire va s'institutionnaliser, devenir entreprise collective. Ainsi, les Lettres de Jersey constituent une collection de fascicules couvrant la période de 1882 à 1939 : elles regroupent les lettres envoyées et reçues par les jésuites français vivant dans le bailliage de Jersey3. Si elles étaient alors destinées à l'usage interne, elles constituent aujourd'hui une source d'information précieuse pour les historiens : des missionnaires établis en Chine écrivent à la communauté de leurs anciens condisciples, et ils nous livrent ainsi un éclairage précieux sur l'ethos et les réalisations de la mission jésuite chinoise vers cette époque. Ce qui est « interne » finit toujours par sortir au grand jour, et ce qui est murmuré dans les chambres est un jour proclamé sur les toits !

En réaction sourde au processus continu d'institutionnalisation de la pratique épistolaire (lequel va parfois avec son « lissage » excessif, avec l'unanimisme, le refuge dans les bons sentiments, plutôt qu'avec cette ouverture du for interne dont François Xavier avait su faire preuve), se développe aussi l'intensification de la correspondance entre jésuites que de très grandes distances séparent. Bien entendu, le raccourcissement très considérable du temps nécessité par les échanges explique aussi le phénomène. L'abondante correspondante de Pierre Teilhard de Chardin avec certains de ses confrères – par exemple avec Auguste Valensin4 – illustre comment la liberté éprouvée dans l'échange nourrit l'union des cœurs. Pour Teilhard, la correspondance est une ancre ; elle lui permet de garder vive son appartenance à la Compagnie malgré les rejets qu'il suscite et les épreuves qu'il traverse. Ses séjours en France de 1937 et 1938 l'attristent : de ses supérieurs, il y reçoit la confirmation qu'il reste un « indésirable » en Europe, qu'il n'est pas autorisé à aborder les questions théologiques… Sa souffrance est vive, la dépression pointe à plusieurs reprises. En même temps, ses manuscrits (qu'on peut interpréter comme des missives adressées à qui voudra bien les lire), reproduits et largement diffusés, alors même que l'Église ne l'autorise toujours pas à publier, suscitent l'enthousiasme des jeunes générations jésuites, et au-delà. Et ses amis jésuites sont là, qui l'encouragent et le consolent. Teilhard, toute sa vie, est environné d'amitiés et son infatigable activité de correspondant est là pour les entretenir.

Du reste, Teilhard retrouve là une pratique que les jésuites du Grand Siècle avaient su comprendre et promouvoir : celle de la « lettre spirituelle ». Le style épistolaire que cette dernière constitue résonne comme une protestation menée par les mystiques contre une approche dogmatique du mystère divin qui asséchait jusqu'à la racine l'expérience vécue du croyant. À juste titre, Michel de Certeau a identifié dans le corpus des lettres spirituelles de Jean-Joseph Surin, comme de celles d'autres auteurs qu'il étudie, le véhicule par lequel la tradition mystique mena ses derniers combats5. Les auteurs spirituels accordaient au simple fait d'échanger des lettres avec des correspondants privilégiés – certains de leurs confrères et des personnes accompagnées sur une longue période – un véritable statut épistémologique6 : l'échange épistolaire favorise la transmission d'intuitions qui prédisposent le lecteur à recevoir les grâces dont il a besoin et, par l'extension du réseau des correspondants, prépare d'autres destinataires à s'engager dans ce processus de transformation intérieure et d'approfondissement de la connaissance de Dieu. Un réseau épistolaire entre personnes unies par une sensibilité spirituelle partagée constituait ainsi : 1) un réseau de transmission du savoir, où la compréhension des réalités divines était communiquée, discernée et approfondie par l'écriture et le partage de réflexions spirituelles ; 2) un réseau social alternatif, protestant silencieusement contre un style théologico-spirituel par trop dogmatique, dressant ainsi la « lettre » en face du « traité » ; et enfin 3) un milieu favorisant le style propre à une « science expérimentale » (selon Jean-Joseph Surin) : faire l'expérience de l'œuvre de Dieu en soi par la contemplation, l'accompagnement spirituel et les échanges épistolaires représente un processus directement opposé à la manière démonstrative et argumentative de s'approprier le savoir spirituel et théologique. Il s'agit là d'une pratique épistolaire qui, de prime abord, paraît bien différente de celle promue par Ignace, mais elle tend au fond au même but : nourrir au plus profond l'union des cœurs.

Quel style et quelles pratiques pour aujourd'hui ?

Quel type d'échanges pratiquer, peut-être inventer ou réinventer aujourd'hui pour nourrir l'union entre les membres d'un même corps ? Les vecteurs de communication se sont multipliés (des bulletins et sites internet aux vidéos et webinaires) et le décalage temporel des échanges, crucifiant au temps de Xavier, contraste violemment avec une simultanéité qui s'avère créatrice d'un autre type de pression et d'angoisse. Au trop peu succède le trop-plein. Il n'empêche : pour forger et maintenir l'union des cœurs, rien ne remplace le compagnonnage du quotidien, les repas partagés, les conversations informelles, les temps de loisir pris ensemble. Pour les membres d'un corps apostolique que la mission installe à distance (mais aussi entre les cellules locales d'une congrégation présente en maints endroits), il importe donc de maintenir l'idéal de « la lettre », quelle que soit la forme que prenne l'échange épistolaire dont Ignace recommandait la pratique. « Plus il est difficile pour les membres de cette congrégation d'être unis avec leur tête et entre eux, étant tellement disséminés en différentes parties du monde parmi les fidèles et les infidèles, plus on doit chercher ce qui peut y aider7. »

La fin de la section des Constitutions consacrée à l'union des cœurs se termine justement par les dispositions relatives à l'échange épistolaire et la finale demande réflexion : les lettres sont échangées, dit Ignace, « pour la consolation et l'édification mutuelle8 ». Il s'agit donc moins d'informer pour informer que d'apprendre à réconforter et à se laisser réconforter – exigence qui s'applique tant au scripteur qu'au lecteur, invités l'un et l'autre à faire preuve d'attention. Celui qui écrit prend le temps de discerner ce qui, dans son quotidien, est agité, pacifié, transformé par la présence de l'Esprit ; il discerne les germes d'une création nouvelle au travers même du non-sens et de l'échec, et, ayant éprouvé et discerné pareil travail, il ne peut alors qu'en partager les manifestations. Celui qui lit le fait en pleine disponibilité, prend le temps d'être touché par ce qui lui est communiqué. Alors, l'édification diffère assez notablement de la simple tenue des « propos édifiants » qui parfois s'y sont substitués : ce ne sont point des statistiques pastorales ou des actes de bravoure qui sont à rapporter, mais bien plutôt la prescience de l'invisible qui, dans la chair du monde, se fait visible et se donne à toucher.

Peu importe alors le médium : les courriels partagés entre compagnons liés par un lien plus fort, le compte rendu envoyé au bulletin de Province, la courte vidéo, le séminaire tenu sur l'Internet… Dans tous les cas, il s'agit de prendre le temps, de recréer le décalage temporel dont la technologie nous a à la fois libérés et privés. Écrire, c'est se tourner vers l'intérieur et y trouver ce qui sourdement attend d'être communiqué, aux compagnons d'abord, à un public plus large aussi. En retour, l'acte de lire ne diffère guère de celui d'écouter. La production « écrite » (et une réalisation vidéo, on le sait, est aussi une forme d'écriture) est marquée par la distance, la réflexivité, l'écart – mais cet écart est instauré pour permettre le jaillissement de la parole vive et sa réception en l'oreille du cœur.

1 Les principes et modalités de l'échange épistolaire sont soigneusement indiqués dans les Constitutions, nos 673-675. Ces indications sont complétées et amplifiées, notamment quant aux nouvelles livrées hors de la Compagnie, par les lettres d'Ignace et les pratiques que les Compagnons se mettent à observer petit à petit. On notera l'insistance posée par Ignace sur la régularité des échanges, leur supervision par les supérieurs et la réalisation de multiples copies.
2 « Aux compagnons à Goa, 5 novembre 1549 », dans The Letters and Instructions of Francis Xavier, traduction et introduction de Joseph Costelloe, The Institute of Jesuit Sources, Saint-Louis, 1992, p. 295.
3 À partir des années 1880, l'interdiction faite aux congrégations religieuses d'enseigner sur le territoire français amène les jésuites à déplacer leur scolasticat à Jersey. Ils y maintiendront une présence jusqu'en 1954.
4 Pierre Teilhard de Chardin, Lettres intimes à Auguste Valensin, Aubier-Montaigne, 1962.
5 Jean-Joseph Surin, Correspondance, texte établi, présenté et annoté par Michel de Certeau, Desclée de Brouwer, 1966.
6 Patrick Goujon, Prendre part à l'intransmissible. La communication spirituelle à travers la correspondance de Jean-Joseph Surin, Éditions Jérôme Million, 2008.
7 Constitutions de la Compagnie de Jésus, n° 655.
8 Constitutions de la Compagnie de Jésus, n° 673.