Comme tout ce qui compte dans l'ordre de la pensée, la mort demande à être prise d'abord dans sa dimension d'expérience et de fait. L'homme est mortel : voilà qui s'inscrit en lettres de feu et de cendres à l'horizon de toute réflexion sur « le sens de l'existence ». Il me souvient d'un prédicateur, pas si ancien que cela, qui commençait par ces mots un discours solidement charpenté : « Nous mourrons tous, mes frères : l'Ecriture le révèle, et l'expérience le confirme... » Encore que nul ne puisse jamais être, à strictement parler, contemporain de sa propre mort : la connaissance que nous en avons ne peut être qu'indirecte, dans l'étonnement ou dans la brûlure que cause en nous la disparition de nos proches. A moins qu'il ne s'agisse d'une intuition de fond qui s'éprouve au lointain du coeur — mais c'est là une autre affaire... Communément, donc, le discours que nous risquons à son propos ne manque pas d'être boiteux, même lorsqu'il se garde des pièges de l'imaginaire. Mais, au vrai, les seules réalités dont il soit nécessaire de parler, ne sont-elles pas paradoxalement celles qui relèvent de l'indicible ?
J'ai entendu un médecin, familier de cet indicible, dire un jour, en guise de « consolation » face à un départ, ces paroles d'une sagesse teintée de stoïcisme : « Nous ne sommes pas programmés pour vivre éternellement. » Il parlait alors, bien sûr, de notre vie présente, enracinée dans un substrat corporel inéluctablement soumis à naissance, croissance, dépérissement, disparition — « dévastation » (Verwiistung) en somme, si l'on reprend le mot d'un Hegel. Ce qui, certes, est de l'ordre du scandale — il ne faut pas biffer cette dimension des choses —, tant s'éprouvent comme une offense aux forces de vie cette rigidité, cette cessation de toute parole, ce passage au-delà du miroir sans tain qui dérobe l'essentiel à nos yeux. Mais il convient aussi de se demander ce que pourrait signifier un devenir sans terme — un mouvement arraché à tout centre de gravité, à tout accomplissement, pour se prolonger dans l'indéfini d'un temps « sans cesse recommencé ». Il se pourrait en effet que la prise en compte de ce terme nous renvoie à notre origine ; la question vers où me faut-il aller ne s'éclairerait alors que si je me demande sérieusement d'où je viens. En sorte que l'être-pour dont parle un Heidegger, et qu'il spécifie pour son compte comme un « être-pour-la-mort » (sein-zum-Tode), serait plus fondamentalement un « être-pour-la-vie » — parce qu'il est d'abord et avant tout un « ëtre-depuis »...
A remettre toutes choses dans leur vraie lumière, dans la perspective de leur dignité congénitale, c'est parce que l'on vit que l'on meurt. Un propos qu'il ne faut point entendre seulement comme une vérité de La Palice : le parce que, en l'occurrence, ne signifie pas seulement une antériorité chronologique de ce qui un jour doit cesser, mais une ordination intrinsèque d...

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