Après une longue période d’indifférence, voire de mépris à son égard, saint François d’Assise est devenu au xixe siècle la figure lumineuse du «?saint aux oiseaux?». D’autres saints sont renommés pour leur relation inhabituelle et enchantée avec les animaux, mais à lui seul, François semble avoir concentré les principales caractéristiques du saint familier des bêtes : complicité, compassion, admiration devant leur beauté et leur innocence. Le courant romantique a su saisir en outre que cette relation paisible et heureuse constitue plus largement le signe d’un rapport nouveau et d’une communion retrouvée avec la nature dans son ensemble, intuition que
Jean-Paul II a en quelque sorte confirmée en 1979, en proclamant le Poverello «?saint patron des écologistes?».
Cette représentation est toutefois à nuancer en deux sens. Premièrement, François vivait à une époque où le rapport de l’homme à l’animal est tout autre qu’aujourd’hui. Même si son attitude à l’égard des animaux a paru vraiment remarquable aux yeux de ses contemporains, il est probable que ce ne soit pas exactement pour les mêmes raisons que celles qui furent pressenties par les romantiques – que nous sommes toujours. Dans un article intitulé «?Why Look at Animals ??» («?Pourquoi regarder les animaux ??»), l’écrivain britannique John Berger a rappelé qu’avant l’ère industrielle, les animaux étaient traités à la fois avec familiarité et reconnaissance, et spontanément considérés comme des signes et des symboles : «?L’animal détient des secrets qui […] s’adressent spécifiquement à l’homme?». L’animal forme ainsi une communauté avec l’homme, et c’est ensemble qu’ils habitent la terre. Ces deux traits fondamentaux, la présence quotidienne et familière des bêtes ainsi que leur forte charge symbolique, décuplée par leur proximité sans parole, sont facilement repérables dans l’attitude du Poverello.
D’autre part, l’image d’Épinal du «?saint aux oiseaux?» ne doit pas faire oublier que François n’en est pas moins un ascète, et des plus rigoureux. Sa relation avec les animaux ne peut donc pas être lue dans les termes d’un simple retour à la nature. Le seul fait que François, avec insistance, ait pu appeler son propre corps «?Frère Âne?» montre très manifestement que son but n’était pas de suivre ou de retrouver la fraîcheur de ses instincts, quand bien même ils auraient relevé de la simple animalité et non de la bestialité de l’homme pécheur. À cet égard, le fameux épisode de la tentation charnelle surmontée dans la morsure de la neige est sans équivoque. Le but du Poverello était bien plutôt de tendre, avec Frère Âne et avec tout ce qui peuple le cloître du monde, vers la source transcendante de la nature, à savoir le «?Seigneur Dieu?», «?qui seul est bon?». Il n’y a là aucune contradiction avec l’état quasi permanent de louange dans lequel se trouvait François, en particulier en compagnie des animaux. Ce paradoxe nous indique simplement que la relation du Poverello avec les...
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