A-t-on vraiment besoin de la liturgie quand on mène une vie de prière personnelle ? La liturgie nous fait en effet entrer dans une forme ritualisée et codifiée qui pourrait rapidement nous sembler enfermante. Pourtant, l'étymologie du mot nous réoriente : le terme vient du grec signifiant « l'action du peuple ». Ainsi, là où nous voudrions glisser notre subjectivité, la liturgie nous incite à en casser la carapace et à passer et penser au collectif, à parler en « nous ».

Il est certain que nous sommes toujours des personnes qui prient les unes avec les autres et qui n'en restent parfois qu'à prier les unes à côté des autres, en oubliant que nous sommes là pour faire corps. Le rituel nous aide pourtant à faire un pas de plus vers l'autre, comme une grammaire esquissant un langage pour grandir en vie fraternelle : en effet, si nous nous focalisons sur la messe, par exemple, le pronom « je » en est quasiment absent ! Nous ne parlons à la première personne qu'à deux moments. Il s'agit de deux actes qui engagent profondément notre intimité avec Dieu et où nous ne saurions engager notre voisin : le « Je confesse à Dieu » et le « Je crois en Dieu ». En réalité, nous disons « je » une troisième et dernière fois mais en joignant notre voix à celle du centurion biblique : « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir », ce qui nous replace dans le flot des croyants nous ayant précédés.

Sommes-nous pour autant dépossédés de ce qui nous habite ? Ce n'est pas exactement cela : tout d'abord, j'arrive en portant le poids de ma semaine, ce qui me fait vivre, et nous allons le porter ensemble, en nous laissant façonner par la parole de Dieu puis en présentant nos vies dans la prière universelle, comme dans la présentation des offrandes. De plus, comme nombre de liturgistes le soulignent, la liturgie est aussi là pour nous donner les mots qui expriment, avec une forme de pudeur, ce qui nous habite : nos plus grandes joies comme nos plus grandes détresses. Nous n'oserions pas prononcer de nous-mêmes certains mots de la liturgie s'ils ne nous étaient pas donnés. En outre, si tout le reste de la messe est en « nous », cela vaut certainement la peine d'y prêter attention ! Ainsi, je ne suis pas là seulement pour moi mais bien pour entrer dans une dynamique qui me dépasse où je suis appelée à aimer et à me reconnaître frère ou sœur de ceux qui m'entourent, enfant d'un même père que nous osons prier comme « nôtre ».

En réalité, la liturgie est foncièrement dialogale. Elle réalise dans nos mots humains ce grand dialogue entre nos vies et l'Autre qu'est Dieu. C'est pour cela aussi qu'elle se déroule comme dans un orchestre où chacun a sa partition à jouer, tant les ministres que toute l'assemblée. Dans cet orchestre joue continuellement la voix de Celui qui nous rassemble. Ainsi, quand le diacre dit : « Acclamons la parole de Dieu », nous faisons bien réponse à un « tu » : « Louange à toi, Seigneur Jésus », nous exclamons-nous. Nous reconnaissons sa présence au milieu de nous, tant dans sa manière de nous « ouvrir les Écritures » et de nous « partager le pain » que dans les silences qui ponctuent le dialogue liturgique. Pour Dieu, nous oscillons en effet entre le « il » et le « tu » : Il est celui dont nous parlons mais aussi celui à qui nous parlons, comme les disciples d'Emmaüs. Peut-être alors qu'au-delà des premières apparences, la liturgie n'est pas rigidité, tout comme elle n'a pas à être la propriété du clergé, d'une personne ou d'une tendance. Sans doute que, habitée et célébrée ensemble, elle devient bien un exercice d'assouplissement de nos raideurs individualistes pour grandir en communion, dans une vie de disciple.