Je ne dure qu'un instant, quelques mots qui s'envolent, quelques notes qui résonnent. À quelques oreilles, je résonne comme une musique surannée, vide de sens, vieille habitude qui a pris la poussière mais qui persiste à s'inviter dans nos vies et qu'il faudrait abandonner. Dans d'autres voix, je résonne comme une affirmation identitaire, un attachement au terroir mais sans connexion au réel. Autour de certaines tables, je suis évoqué trois fois par jour mais je suis complètement absent tant ma vitalité a laissé place à une répétition mécanique. Pour la grande majorité des convives dans le monde européen occidental, je suis complètement absent et, s'ils m'entendent, je sonne creux ou complètement étranger. Ici et là pourtant, je circule, je tournoie, je tisse du lien et je m'élève comme l'encens du soir.

Je suis un chant. Je suis trois phrases. Je suis, au plus profond, une prière et donc une expérience relationnelle. Je suis l'ancien ou le nouveau, le traditionnel ou le renouvelé. Je suis le bénédicité.

Aujourd'hui, au cœur de la crise écologique et sociale qui frappe notre maison commune, au centre de l'appel à la conversion qui résonne dans l'écologie intégrale de Laudato si' (2015), je m'invite chez vous, en vous, avec vous. Car je crois pouvoir dire, sans fausse humilité, que je suis un trésor pour vos tables, vos familles, vos communautés. C'est du moins ce que le pape François affirmait :

S'arrêter pour rendre grâce à Dieu avant et après les repas est une expression de cette attitude. Je propose aux croyants de renouer avec cette belle habitude et de la vivre en profondeur. Ce moment de la bénédiction, bien qu'il soit très bref, nous rappelle notre dépendance de Dieu pour la vie, il fortifie notre sentiment de gratitude pour les dons de la création, reconnaît ceux qui, par leur travail, fournissent ces biens et renforce la solidarité avec ceux qui sont le plus dans le besoin. (Laudato si', 227)

Dieu, la Création, vos frères et sœurs humains, vous-même : les quatre relations fondamentales de vos existences peuvent se retrouver lorsque vous me donnez vie ensemble avant de prendre votre repas. C'est un exercice de tissage et de reliance indispensable et salutaire « alors que le monde qui nous accueille s'effrite et s'approche peut-être d'un point de rupture » (Laudate Deum, 2). Entrerez-vous dans la danse avec moi ?

Nous sommes ce que nous mangeons

Le premier pas de danse est la relation à vous-même. Après tout, c'est de votre repas qu'il s'agit et donc de votre vie au sens premier, primaire et organique du terme. Vous êtes ce que vous mangez. Ces protéines, ces vitamines, ces fibres, ces sucres, ces graisses et ces sels minéraux qui sont dans votre assiette sont les « briques » de votre corps. Elles vont devenir vos muscles, vos os, vos cheveux, votre sang et votre énergie. Votre monde est assez plein de régimes, de marketing alimentaire agressif, de « cinq fruits et légumes par jour », de recommandations de santé publique et de magazines de santé privés pour que vous soyez normalement bien conscients de cette réalité. Prendre un instant avec moi, un bref bénédicité pour reconnaître que ce qui est devant vous va devenir vous semble donc le moins que vous puissiez faire. J'espère qu'alors quelques questions viendront s'éveiller en vous lors de ce premier pas de danse, ce premier regard relationnel sur le repas qui trône au milieu de la table familiale ou dans l'assiette de votre plateau de cantine. Manger cette mini-pizza surgelée ou cette salade tomates mozzarella, est-ce prendre soin de la relation à moi-même ? Est-ce une façon de soigner ce corps que Dieu m'a donné et dont saint Paul me rappelle qu'il est « temple de l'Esprit » ?

Vous êtes ce que vous mangez. C'est aussi une réalité culturelle pour vous, êtres humains. Au moment de rendre grâce et de bénir avant de manger, je vous invite à reconnaître que vous êtes français, malien, péruvien ou chinois. Peut-être même plus localement breton ou provençal. Manger un sandwich seul devant mon ordinateur ou partager une pause méridienne qui flirte les soixante minutes, c'est reconnaître une part de votre identité. Contempler sans surprise au milieu de la table un plateau de fromage ou une boule de mil dit qui vous êtes en profondeur. Humer un parfum de cuisine au beurre ou à l'huile d'olive quand vous me chantez ensemble, c'est accueillir chaque jour que vous êtes personnellement et profondément inscrit dans le bocage ou les oliveraies. Respecter le bref instant de conscience que je vous offre, c'est donc vous offrir un instant pour redire votre identité et, certains jours, accepter aussi de vous laisser déplacer et plonger par tous vos sens dans une autre identité, une autre culture.

« Le fruit de la terre et du travail des hommes »

En vous amenant vers la culture, je vous ai déjà fait faire le deuxième pas de danse sans marquer de rupture. Rien d'étonnant puisque « tout est lié », comme Laudato si' ne cesse de le répéter. De la relation à vous-même, nous voici passés à la relation aux autres humains. Je crois que, dans mes nombreuses formules « traditionnelles », c'est le lieu où s'exerce la vie relationnelle le plus développé. La cuisinière y a une place d'honneur. Les plus pauvres aussi. Les « paysans de France » peuvent y faire leur apparition. Réjouissons-nous donc ensemble ! Voilà un pas de danse que vous connaissez bien ou que les formules bien ancrées dans la mémoire collective peuvent vous aider à honorer. Mais ne passez pas trop vite au régime de l'habitude endormie. Dans cet instant de prière que je vous offre, prenez donc le temps de réellement bénir chaque enfant de Dieu qui a participé à la confection de ce repas. Tiens, par exemple, vous pourriez prendre le temps de prier pour chaque homme et chaque femme qui fait partie du long fil d'Ariane qui relie la fourchette à la fourche. La fermière, l'éleveur, la caissière, le routier, la banquière, le conseil technique agricole, la stagiaire de l'équipe marketing, le douanier, la fameuse cuisinière… Si vous faites l'exercice sérieusement, je vais sans doute grandir de quelques minutes supplémentaires. Je m'en réjouis avec vous, mais je vous conseille de mettre un couvercle sur le plat chaud, sinon il risque de refroidir ! Mais me développer ainsi de temps à autre avec vos convives ou votre famille, je peux témoigner que c'est un beau cadeau à vous faire. Car je connais des cœurs que cette façon de me « réciter » a pu changer en profondeur.

Prendre ainsi le temps de bénir des frères et sœurs humains en les nommant est un exercice qui amène à deux possibilités : soit il aiguise le cœur à l'attention à l'autre et, en définitive, au plus fragile ; soit il permet de constater qu'il est impossible de nommer quiconque et révèle alors votre propre pauvreté relationnelle. Si, autour d'un simple plat « petit pois et carottes », vous prenez le temps de bénir la maraîchère qui a fait pousser ces « fruits de la terre et du travail des hommes » et l'éleveur qui a récolté le lait des vaches qui se trouve dans le beurre de la sauce, il y a fort à parier que vous écouterez autrement la clameur des agriculteurs dans la rue et le silence de cette profession qui a un des plus hauts taux de suicide en France et dans le monde. Il est aussi tout à fait probable que vous reconnaissiez plus honnêtement que, si votre travail vous a permis d'acheter ces produits, ils ne sont cependant pas « de vous », que vous n'en êtes pas l'origine. Ces « fruits de la terre et du travail des hommes » ne posent-ils pas alors eux-mêmes la question du partage avec chacun et chacune ? « Procurer du pain à ceux qui n'en ont pas », ne devient-il pas une mission que vous partagez activement avec le Seigneur, transformant « les pauvres » en frères et sœurs à rencontrer, plutôt qu'en objets de prière d'un instant avant de se remplir la panse ?

Bénir ainsi les hommes et les femmes qui ont contribué à ce repas, c'est peut-être aussi oser un jour vous poser la question : pouvez-vous résumer ces vies à leur fonction ? La cuisinière n'a-t-elle pas un prénom ? Le fermier n'a-t-il pas un visage ? La caissière n'a-t-elle pas une histoire ? Les connaissez-vous ? Pourriez-vous les connaître ? Il n'est pas impossible que vous soyez dans l'incapacité de donner plus d'un prénom à ces « autres ». Devant ce constat qui dit une certaine pauvreté relationnelle, ne pourrais-je pas, moi, le bénédicité, devenir une invitation à sortir de l'anonymat des structures et à aller à la rencontre de personnes avec qui tisser des relations directes ?

Chanter la longue litanie des vivants

Avec cette question, nous avons encore une fois franchi paisiblement le pas de danse suivant. Le temps de bénédiction qui précède peut en effet s'étendre non seulement aux autres humains mais à toutes les créatures qui ont permis que ce poulet rôti vienne souligner la fête de notre dimanche midi familial. Au boucher et à la fermière, vous pouvez alors ajouter les pommes de terre et la gallinacée, le soleil et l'eau, les vers de terre et le grain de blé… Votre prière me transforme alors de bénédicité en litanie. Une longue litanie des vivants qui dit que ce « simple » plat dominical plonge en réalité chaque convive dans une densité relationnelle qui dépasse largement la dizaine d'êtres !

Je me souviens d'une de ces expériences où des jésuites me donnaient naissance autour d'une table. Pas de poulet, mais du canard au menu. Quand l'un d'eux s'exprima pour dire « Bénis sois-tu Seigneur pour ces deux canards qui hier encore couraient dans la basse-cour », le calme de ma prière se transforma en rire. Je ne m'en suis pas offusqué et je ne crois pas que les canards ou le Seigneur non plus. Le rire est un moyen de défense très répandu chez vous, humains. Or prendre conscience que le mets de fête sur la table cancanait encore, bien vivant, hier dans la cour de la ferme, c'est reconnaître qu'entretemps il a fallu lui donner la mort. Votre système de production industriel pourrait presque vous faire croire que le steak haché pousse dans des barquettes en polyester comme le fruit sur l'arbre. Mais, en réalité, manger de la viande implique de donner la mort. Il y a là une violence certaine qui n'était pas dans l'intention du Créateur, si j'en crois les citations du premier récit de Création (Gn 1) qui me composent de temps à autre. Cet acte est aussi une manière de canaliser la violence qui peut se faire jour dans la complexité de vos cœurs humains ; le même Créateur l'a « reconnue » quand Noé est sorti de l'arche. Cette violence n'est pas reconnue comme bonne en soi : la vision de paix eschatologique du prophète Isaïe où vache et ourse ont même pâturage le dit bien. Mais Dieu accueille votre réalité de créature dépendante d'autres pour vivre et donc devant donner la mort pour croître à sa ressemblance et à son image. Il reconnaît cette violence et il lui pose des limites strictes : si vous pouvez manger le canard ou l'agneau, ce sera sans son sang, c'est-à-dire sans sa vie que vous reconnaissez comme venant du Créateur et donc ne vous appartenant pas. Hors de question de donner libre cours à vos rêves de toute-puissance pharaonique sur les vivants qui vous entourent. M'entonner, moi le bénédicité comme chant de reconnaissance pour ces vivants qui sont morts pour vous donner la vie, c'est entrer dans cette reconnaissance de vos limites. C'est accueillir le cadeau qui vous est fait par ces vivants et, à travers eux, par le Créateur. C'est donc accepter que ce don soit limité, peut-être à réserver aux jours de fête comme c'est le cas dans la grande tradition de vos monastères. C'est aussi reconnaître que la violence et la mort qui se font jour ici doivent être limitées et, pourquoi pas, bannies. Elles ne sont en effet pas désirables en tant que telles et appellent un salut que Dieu seul peut donner.

Nous voilà ensemble dans le quatrième et dernier pas de danse, celui où je m'accomplis pleinement. En effet, c'est quand vos paroles ou vos chants avant le repas vous tournent vraiment vers Dieu source de vie et de toute bonté que je suis pleinement bénédicité. Chant de reconnaissance du don de la vie par le Créateur et attente du salut qui jaillit de la mort : me voilà pleinement prière ! Merci ! Béni sois-tu, ô Père ! Béni sois-tu, Jésus, toi qui nous montres tant de fois dans les évangiles ce chemin de l'action de grâce pour le pain, les poissons, jusqu'à l'accomplissement final dans ton eucharistie. Béni sois-tu, Esprit de Vie, qui, par ce repas, va venir donner souffle pour encore un jour aux tissus relationnels de chacune de nos vies, dans leur unicité ! Que nos vies à leur tour deviennent bénédicité !