Une ligne ténue sépare la désolation spirituelle des symptômes propres à la tristesse et à la dépression. Les distinguer requiert une écoute et un discernement attentifs afin d'accompagner les personnes de la meilleure manière possible. Cet article s'emploie à aider à faire cette distinction.

Saint Ignace de Loyola n'est pas seulement l'un des grands maîtres spirituels de l'histoire de l'Église, un des meilleurs connaisseurs des mouvements et des processus intérieurs qui dynamisent le sujet spirituel, il est aussi doté d'une puissante intuition capable de capter les mécanismes psychologiques qui mobilisent l'intériorité de l'être humain. Il est encore un expert en outils spirituels et anthropologiques pour répondre à un plus grand service de Dieu, notre Seigneur. Dans les Exercices spirituels et, plus précisément, dans les « Règles de discernement » (Exercices spirituels [ou ES] 313-336), Ignace nous offre un panorama interdisciplinaire où il intègre des éléments spirituels à des éléments psychologiques.

L'objectif de cet article est de mettre en dialogue tristesse, dépression et désolation, qui font partie de ce panorama complexe. Ces états, auxquels nous sommes probablement confrontés dans nos accompagnements, engendrent une certaine confusion théorique et pratique. En effet, quand nous abordons un terme comme la désolation, il faut prendre en compte non seulement l'adjectif « spirituelle » qui le qualifie, mais aussi sa structure psychologique sous-jacente : une émotion comme la tristesse et son déclencheur pathologique, la dépression, doivent être définis pour tenter de mieux comprendre, sans les confondre, ces états spirituels et/ou psychologiques. La mise au point terminologique puis la mise en dialogue – ressemblances et différences – pourraient aider à mieux accompagner les personnes qui se remettent entre nos mains.

Quelques éclaircissements

Pour faciliter le dialogue entre ces termes, nous avons besoin d'éclaircir en premier lieu chacun d'entre eux, la manière dont se composent leur structure interne et leurs dynamismes.

La tristesse comme émotion de base du sujet

Les émotions font partie intégrante de notre vie. Elles nous aident à nous adapter rapidement au monde. Jointes à la raison, elles nous rendent plus efficaces dans les différents contextes dans lesquels nous vivons. Elles ne servent pas seulement à régler, contrôler ou dissimuler des problèmes, mais à organiser des processus internes (elles déterminent notre manière d'interpréter la réalité). Par exemple, la peur nous prévenant que nous sommes en danger, la joie d'avoir atteint un but et la tristesse d'avoir perdu quelque chose d'important.

La tristesse est l'émotion qui active le processus psychologique ou spirituel nous permettant de dépasser pertes, désillusions ou échecs. Elle met de la distance avec des situations douloureuses pour mieux les intérioriser et les cicatriser. De la même façon, éprouver de la tristesse nous aide à montrer de l'empathie pour la tristesse d'autrui et à créer ainsi des réseaux de soutien et de consolation.

Leslie Greenberg classe les émotions de base – la tristesse, entre autres – en primaires (adaptatives ou désadaptatives), secondaires et instrumentales1.

  Les émotions primaires sont la réponse naturelle, réactive et instantanée de la personne dans une situation précise. Même si ces émotions ne nous informent pas toujours de façon adéquate, certaines pouvant être soit adaptatives, soit désadaptatives. Les émotions adaptatives répondent à une situation actuelle et nous poussent à agir en conséquence pour couvrir nos besoins sous-jacents. Une fois la situation affrontée ou renversée, l'émotion s'évapore. Quand la tristesse est saine, elle est consécutive à une perte ou à un événement qui s'achève. On peut éprouver une tristesse passagère en se soumettant lors d'un conflit, et une tristesse plus profonde à la suite de la perte d'un être cher ou de la fin d'une relation.

Les tristesses désasaptatives, bien qu'elles s'activent face à une situation présente, répondent cependant à une chose passée – émotions connues de tous, vieilles compagnes de voyage, dont on a fait préalablement l'apprentissage. La tristesse primaire non saine se produit normalement quand une situation présente évoque une profonde sensation de désarroi ou d'impuissance vécue dans une situation passée. À la base de ce type de tristesse, il peut y avoir une perte irréparable, une blessure toujours ouverte et parfois entourée de culpabilité.

Il est important de distinguer à quel moment une émotion primaire est adaptative ou désadaptative puisque, dans le premier cas, à peine reconnue, nous devons l'utiliser comme un guide d'action, alors que, dans le second cas, il est nécessaire qu'il y ait un processus pour reconnaître d'où elle provient, comment elle nous déplace et où elle nous dirige, et pour la remplacer, le cas échéant, par des émotions plus saines (ES 334).

  Les émotions secondaires sont normalement des émotions désadaptatives qui dissimulent nos véritables émotions et qui sont liées à l'image que nous avons de nous-mêmes. Elles répondent aux réactions des émotions primaires, en les interrompant ou les estompant, et aussi en réaction à des pensées dysfonctionnelles. Derrière ce type de tristesse, il y a souvent un énervement ou d'autres émotions qui lui sont rattachées (colère, agressivité, etc.). L'émotion apparaît quand le sujet sent que son énervement ne sera pas écouté, qu'il n'est pas valable ou qu'il n'aura aucune influence. Les personnes éprouvant ces sentiments adoptent une attitude victimaire, dissimulée sous la douleur et la tristesse. Ces émotions peuvent être ambiguës, puisqu'elles ne communiquent pas avec le fond de la personne et, même si elles peuvent être une voie d'accès aux émotions primaires, nous devons les reconnaître pour dévoiler ce qu'il y a par-dessous (ES 331).

  Les émotions instrumentales sont des émotions que nous utilisons pour arriver à une fin, de façon plus ou moins consciente. Elles sont intentionnelles. En effet, nous avons appris qu'en exprimant ces émotions, les autres réagiront comme nous le voulons ou l'escomptons. Par exemple, nous savons que, si l'on exprime tristesse ou chagrin, les gens s'impliquent affectivement davantage avec nous et cela peut se changer en type émotionnel. Cependant, quand c'est inconscient, cela suppose sans doute que problème, tristesse ou chagrin nous empêchent d'exprimer ce dont nous avons réellement besoin et les autres peuvent finir par se sentir manipulés (la tristesse instrumentale comme sentiment manipulateur).

Avec Greenberg, convenons qu'il est important de distinguer quelle émotion de base opère en nous, mais aussi comment elle le fait et vers elle nous mène.

La dépression comme pathologie de la tristesse

Quand les émotions primaires ou secondaires désadaptatives – ici, la tristesse – englobent toute la personnalité du sujet (le cognitif, l'affectif, le comportemental et le corporel) et qu'elles se produisent la majeure partie de la journée, plus présentes qu'absentes, persistantes des semaines voire des mois durant, on peut se trouver devant une pathologie de la tristesse ou une dépression clinique2.

L'état dépressif est une altération grave de l'état d'esprit. La personne peut exprimer son vécu dépressif de manière directe ou au moyen d'expressions comme : « Je n'ai envie de rien faire », « Je vois tout noir », « Tout m'est égal », « C'est comme si je n'avais plus de vie », « Je me vois sans espoir de sortie et j'ai constamment envie de pleurer. » La personne déprimée se sent comme au fond d'un trou où elle ne voit pas la lumière, les ténèbres recouvrent entièrement ses projets et ses désirs et, dans des cas plus graves, se pose en arrière-fond le choix de mourir ou de s'ôter la vie.

Dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux3 de l'Association américaine de psychiatrie4, un trouble de dépression majeure est diagnostiqué quand on relève en même temps et durant deux semaines au moins cinq des symptômes suivants :

Incapacité de se concentrer. La dépression est souvent comprise comme un problème uniquement émotionnel, mais les personnes qui en sont atteintes décrivent des effets plus cognitifs qu'émotionnels ; autrement dit, elles ont plus de difficultés à penser qu'à ressentir les choses. En plus de la tristesse qui imprègne tout, la personne déprimée rencontre de gros problèmes pour se concentrer, être attentive et prendre des décisions. Le niveau de traitement de la personne devient de plus en plus lourd et lent.

Changements dans la vision de la vie. Le dépressif a tendance à interpréter sa réalité comme principalement négative ou menaçante.

Rupture dans le repos et le sommeil. La dépression entraîne des difficultés à dormir (insomnie) ou le contraire (hypersomnie).

Fatigue ou perte d'énergie. Même les tâches les plus simples deviennent difficiles : hygiène de base, sortir dans la rue, monter ou descendre les escaliers.

Changements d'appétit. D'importants changements dans la perte comme dans la prise de poids sont des indicateurs de caractéristiques dépressives.

Changements des mouvements psychomoteurs. La personne déprimée peut présenter un ralentissement ou une agitation psychomotrice, comme si elle était à contrecœur dans son propre corps.

Sentiments inappropriés de culpabilité5. Bien que la culpabilité soit une émotion humaine normale, chez les dépressifs, les pensées ou les sentiments de culpabilité sous-jacente (non seulement dans le cadre de leur maladie mais dans toutes les sphères de leur vie) deviennent excessifs ou inappropriés.

Anhédonie. Elle consiste en l'incapacité de ressentir satisfaction ou plaisir à des activités qui normalement en procuraient.

Fréquentes pensées de la mort (et non de la peur de la mort). Le choix du suicide peut apparaître comme la seule échappatoire à cette situation angoissante. Il est important, et douloureux, de rappeler que des personnes qui, dans leur état normal, n'auraient jamais envisagé le suicide (pour des raisons religieuses ou morales notamment) se laissent envahir, dans des états dépressifs, par ces pensées autodestructrices, de telle manière qu'elles se changent en modes d'accueil de la réalité.

Anxiété. Dans la majorité des cas, la dépression y est associée6.

Tous ces symptômes produisent un profond mal-être qui affecte la vie familiale, professionnelle et sociale de la personne.

Il existe aussi un type de dépression connue sous le nom de dysthymie, trouble dépressif persistant également connu sous le nom de dépression névrotique, réactive ou dépression de longue durée. Elle se caractérise par des états d'esprit négatifs mais pas aussi forts que dans la dépression majeure. Les personnes souffrant d'une maladie dysthymique sont presque tous les jours confrontées à des symptômes de faible estime de soi, de désespoir et de désespérance, le principal étant un état de découragement, de tristesse et d'abattement quasi quotidien, durant au moins deux ans7.

« Entièrement privé de tout secours »

Ce morceau de phrase du Journal spirituel de saint Ignace désigne en quoi consiste la désolation pour lui8. Elle pourrait être définie psychologiquement comme une expérience de mal-être avec des caractéristiques affectives, cognitives, comportementales et corporelles ; et spirituellement comme une absence d'expériences essentielles qui renvoient à Dieu. Nous nous trouvons là par conséquent, devant une motion spirituelle. Aux numéros 317 et 329 des Exercices spirituels, Ignace la décrit affectivement comme « une obscurité de l'âme », « triste », « tiède », « comme séparée de son Créateur et Seigneur » ; il utilise aussi des caractéristiques cognitives comme les « apparentes raisons, subtilités et continuelles supercheries », et des caractéristiques comportementales à travers des symptômes tels que « trouble », « sans espérance, sans amour », « motion vers des choses basses et terrestres », « inquiétude », « inclinant à l'infidélité », « paresseuse ».

Dans les « Règles de discernement » comme dans tout le processus spirituel des Exercices, nous pouvons trouver trois « sortes de désolation ».

– La « désolation de Première semaine » est causée par le bon esprit qui agit « en harcelant et tourmentant les consciences par les objurgations de la raison » (ES 314). Autrement dit, il s'agit d'une « bonne désolation »9 qui se manifeste par un mal-être intérieur, avec des répercussions affectives et cognitives poussant le sujet à réordonner sa vie. Ces motions poussent à la conversion, bien qu'elles aient pour origine la désolation. Ignace souligne que cette « bonne désolation » peut même être réclamée et recherchée, comme le reflètent les demandes des exercices de Première semaine : « solliciter honte et confusion de moi-même » (ES 48) ou « croissante et intense douleur et larmes sur mes péchés » (ES 55) et « demander un sentiment intérieur de la peine qu'endurent les damnés » (ES 65).

– La « désolation de la Deuxième semaine » est causée par le mauvais esprit chez ceux qui progressent dans la vie spirituelle. Le dynamisme du tentateur consiste à « harceler, attrister et mettre en difficulté, inquiétant pour de mauvaises raisons qui empêchent d'aller de l'avant » (ES 315). Pour ôter joie et consolation, le mauvais esprit agit « en employant d'apparentes raisons, des subtilités et de continuelles supercheries » (ES 329). On reconnaît là de nouveau les dimensions affectives, cognitives et comportementales.

Bien que ces expériences de désolation ne soient pas directement causées par Dieu, Ignace, paradoxalement, nous dit qu'elles pourraient produire un effet positif pour suivre le Christ parce qu'elles incorporent le sérieux dans l'amitié, le désintérêt et la gratuité, qui soutiennent un véritable engagement pour le Seigneur (ES 322).

– Dans la « désolation de Troisième semaine », le sujet expérimente le terrible silence de Dieu. Une expérience qui survient sans avoir même senti ou compris la cause engendrant cette désolation. C'est ce que la tradition a recueilli sous le nom de « nuit obscure de l'âme ». Il s'agit de l'expérience de l'abandon de Dieu dont témoignent tant de saints et saintes tout au long de l'histoire : de Job jusqu'à Mère Teresa de Calcutta10. Elle survient quand le mystère du mal touche l'existence, quand la croix s'enracine dans l'histoire personnelle, sans même savoir pourquoi, ni comment. Cette désolation – que Dieu ne nous cause pas mais qui se présente de différentes manières au croyant – peut être finalement vécue comme un véritable état dépressif avec des effets pathologiques ; ou bien, mystérieusement, cette dévastation psychologique peut se changer en « moyen divin » en faveur d'une plus grande conformité avec le Seigneur Jésus Christ11. On comprend qu'entrer dans cette troisième désolation n'est possible que si l'on a expérimenté les deux premières.

Ignace, le Pèlerin, avait connu ces trois sortes de désolation avant d'arriver à Manrèse. Et il va vivre là cette sidérante expérience du silence de Dieu qui le plonge probablement dans une si profonde dépression qu'elle le mène aux portes du suicide12. Mais il éprouve aussi une consolation à ce point essentielle pour sa vie, sur les rives du Cardoner, que « toutes choses lui paraissaient nouvelles13 », et il est probable que cette expérience de désolation et de dépression a pu la favoriser.

D'un côté, comme nous le voyons, la désolation est un obstacle pour suivre le Christ : « Ce n'est pas sur ses conseils que nous pouvons prendre le chemin pour y arriver » (ES 318) ; mais, d'un autre côté, Ignace dira qu'elle fournit des arguments pour « faire une saine et bonne élection », puisqu'elle nous y aide « à travers des expériences de consolations et de désolations » (ES 176).

De plus, il propose à l'exercitant en Troisième semaine de faire une demande de « désolation ». Il doit y rechercher des sentiments à tonalité dépressive pour mieux se conformer au Christ : « Solliciter douleur avec le Christ douloureux, accablement avec le Christ accablé, larmes, peine intérieure de tant de peine que le Christ a endurée pour moi » (ES 203 ; cf. ES 167).

Mettre en dialogue désolation avec dépression

La première étape dans ce dialogue à trois est de savoir distinguer si la tristesse, comme nous l'avons dit, est adaptative ou désadaptative et s'il s'agit d'une émotion primaire, secondaire ou instrumentale. Cela nous donnera des clés pour reconnaître le début d'une désolation spirituelle ou un épisode de dépression, ou encore s'il y a un type de personnalité dépressive14 .

Quand la tristesse se prolonge dans le temps et se répercute sur toutes les aspects de la vie personnelle, nous pouvons nous retrouver devant une dépression clinique. Comment la distinguer de la « désolation spirituelle » ?

L'objet de la désolation est en lien avec Dieu ; dans la dépression, les symptômes sont manifestes. Le stade dépressif est une grave altération de l'état d'esprit dans lequel la créature se sent et se reconnaît éloignée de son Créateur et Seigneur.

La difficulté pour faire un diagnostic différentiel entre désolation et dépression est qu'un certain nombre de leurs symptômes se ressemblent. Chez les deux, on a un état d'esprit qui tend à la tristesse, à la démoralisation et au découragement, sans une vision claire de l'avenir, éloignée des motivations qui furent à d'autres moments importantes. Et, chez la même personne, peuvent coexister traits de dépression et traits de désolation.

Certaines caractéristiques nous permettent de distinguer l'une de l'autre : la dépression implique toute la personne, elle peut même immobiliser le corps, tandis que la désolation ne l'implique pas forcément.

Ignace dira que, dans la désolation, le Seigneur, pour l'éprouver, laisse le sujet à ses puissances naturelles (ES 320)15 ; autrement dit, la capacité affective, cognitive et comportementale n'est pas totalement ni nécessairement bloquée. La désolation n'influe pas forcément sur la vie relationnelle, sociale et professionnelle du sujet16. Dans la dépression, en revanche, les puissances naturelles – mémoire, intelligence et volonté – sont désajustées : la désolation n'a pas de répercussions aussi physiques que la dépression. Rappelons que la désolation est un état spirituel qui nous éloigne de Dieu ou qui, paradoxalement, peut nous rapprocher indirectement de lui.

Il est important de rappeler ici la distinction entre dépression majeure et dysthymie, puisque cette dernière peut passer inaperçue et rendre quotidienne et « habituelle » une vie à basse intensité – vie spirituelle comprise –, qui « normalise » une désaffection et une tristesse profondes. Le danger de la dysthymie réside en ce que, le plus souvent, elle n'est pas diagnostiquée cliniquement, étant dépourvue de forte intensité symptomatique : elle se confond avec la désolation et se présente comme un problème exclusivement spirituel.

Cela indique que certaines psychologies prémorbides dépressives sont à même de développer une personnalité portée à la désolation. L'accompagnement peut être aidé par l'identification de certaines caractéristiques de types de personnalité plus enclines à la tristesse, à la dépression et à la désolation. Si, une fois identifiés, leurs symptômes restent intenses et se confirment avec le temps, l'accompagnateur devra mettre le sujet entre les mains d'un psychothérapeute.

Un cas particulier est le typus melancholicus, type de personnalité étudié par le psychiatre allemand Hubertus Tellenbach17 : il s'est intéressé à des sujets enclins à la tristesse désadaptative en tant que facteur prédisposant à la dépression et à la désolation spirituelle, et que nous trouvons assez fréquemment en contexte religieux18. Quelles caractéristiques émergent en propre de ce type de personnalité ? La soif d'ordre, de perfection et de tension pour le rendement (l'ordre et la fixation perfectionniste sur l'harmonie des relations interpersonnelles ou professionnelles), l'esprit consciencieux et scrupuleux et, par conséquent, la surcharge de culpabilité et de dettes (conscience à fleur de peau). L'hypernomie et l'hétéronomie, autrement dit, la tendance à s'accrocher aux règles comme à une norme de comportement et à rendre les relations très dépendantes des demandes extérieures. Enfin, l'intolérance à l'ambiguïté et à la frustration qui créent des difficultés à admettre nuances et échecs.

Prendre conscience de cette tendance psychologique, tant pour le sujet que pour celui qui l'accompagne, permet d'ajuster la façon d'aider à la croissance spirituelle.

Le dernier point que nous mettrions en dialogue est centré sur les « demandes de désolation », surtout dans la « Troisième semaine ». Demander « douleur avec le Christ douloureux, accablement, […] larmes, peine intérieure » relève-t-il d'une motion spirituelle ou d'une pathologie ?

Ignace nous pousse à demander aux différentes étapes du chemin des Exercices « honte et confusion », « douleur de mes péchés », « injures et opprobres »… Toutes ces demandes veulent entraîner le sujet à « renoncer à son amour-propre, à sa volonté et à ses intérêts » (ES 189) de la Première à la Troisième semaine, afin que ses décisions reflètent une authentique suite et conformité avec le Christ, notre Seigneur. Autrement dit, que les puissances naturelles se rassemblent en faveur d'une plus grande identification au Christ.

Dans les Exercices, ces « demandes de désolation » pour s'identifier au Crucifié ne peuvent se faire que lorsqu'il y a un dynamisme d'amour pour Jésus Christ, procédant d'une profonde expérience de reconnaissance. Toute motion spirituelle qui va dans le sens d'une identification au Crucifié à travers ces « demandes », mais qui se ressent en marge de cette « connaissance intérieure de tant de bien reçu », doit être au moins perçue comme ambiguë et, comme telle, discernée. Ainsi, toute croix doit être mise au clair, car toutes ne sont pas forcément liées à la croix du Christ. Ni tout amour forcément discret (1 Co 13, 4).

***

Comme nous pouvons le constater, la désolation spirituelle « frôle » des symptômes propres à la tristesse et à la dépression. Un « fil ténu » les sépare et requiert un discernement délicat et attentif, afin d'accompagner les personnes de la meilleure manière possible. La distinction entre différents types de tristesse, confirmée ou non dans le temps, à haute ou basse intensité, affectant ou non les dimensions essentielles de la personne, est un trait caractéristique de l'accompagnement et elle nous fournit des arguments de grande valeur pour discerner tristesse, dépression, désolation et les types psychologiques qu'elles engendrent. Ce délicat travail d'accompagnement nécessite de s'engager à ce que la suite du Christ soit vécue de façon de plus en plus pleine et entière, comme une question qui confine autant à la psychologie qu'à la mystagogie.

1 Cf. L. Greenberg, Emotion-Focused Therapy : A clinical Synthesis, American Psychological Association, Washington, 2014.
2 Remarquable à cet égard est l'étude publiée par la revue The Lancet en octobre 2021 et consacrée à la répercussion de la Covid-19 sur l'état d'esprit des personnes dans plus de deux cents pays. Elle conclut à de très hauts indices de dépression et d'anxiété chez les jeunes adultes entre 20 et 39 ans et chez les femmes.
3 Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders ou DSM-5, 2015.
4 American Psychiatric Association ou APA. Voir aussi le manuel général de Classification internationale des maladies (CIM-10, 1993), d'après l'Organisation mondiale de la Santé (OMS). Les troubles mentaux et du comportement se trouvent au chapitre V (F00-F99).
5 La distinction entre la culpabilité et la dépression est sur le site du DSM-5.
6 Symptômes mixtes d'anxiété et de dépression (avec affect négatif) : « Anticipation du pire, préoccupation, mauvaise concentration, irritabilité, hypervigilance, sommeil insatisfaisant, plainte, culpabilité, fatigue, mauvaise mémoire, insomnie tardive, sentiment de dévalorisation, désespoir, insomnie précoce » (David H. Barlow et V. Mark Durand, Psychopathologie. Une approche intégrative, De Boeck, 2016).
7 Cf. Aaron Kheriaty, The Catholic Guide to Depression : how the saints, the sacrements and psychiatry can help you break its grip and find happiness again, Sophia Institute Press, Manchester (NH), 2012, pp. 34-44.
8 Il vaut la peine de lire la description qu'il en fait dans son Journal spirituel, dans Écrits, Desclée de Brouwer, 1991, pp. 356-357.
9 Jordi Font, « Los afectos en desolación y en consolación : lectura psicológica », dans Carlos Alemany et José A. García-Monge (éds), Psicología y Ejercicios ignacianos, vol. I, Mensajero – Sal Terrae, Bilbao – Santander, 1991, p. 147.
10 « Maintenant, Père, depuis 1949 ou 1950, j'ai cette terrible sensation de perte, cette obscurité indicible, cette solitude, cette soif continuelle de Dieu que me cause cette douleur au plus profond de mon cœur. […] Le lieu de Dieu dans mon âme est vide. Il n'y a pas Dieu en moi. Quand la douleur de la soif est trop grande, je ne regrette Dieu que de temps en temps et c'est alors que je sens qu'Il ne m'aime pas, qu'Il n'est pas là. […] Parfois, j'entends seulement mon cœur crier : “Mon Dieu” mais Il ne vient pas pour autant. Je ne peux pas expliquer la torture et la douleur » (Mère Teresa de Calcutta, Viens, sois ma lumière. Les écrits intimes de la sainte de Calcutta, Artège, 2008).
11 Cf. A. Kheriaty, The Catholic Guide to Depression, op. cit., pp. 56-77.
12 Ignace de Loyola, Récit, dans Écrits, p. 1032.
13 Ibid., p. 1035.
14 Ici, il convient de distinguer entre un type de personnalité dépressive et un trouble dépressif. Le type de personnalité renvoie à une structure de personnalité qui, sans être pathologique, tend, dans sa perception et son comportement, à la tristesse ou au découragement, avec des réponses émotionnelles désadaptatives. Le trouble dépressif, en revanche, est une pathologie qui détermine, avec une grande intensité, toutes les sphères fondamentales du sujet.
15 Cf. Rufino Meana (dir.), El sujeto : reflexiones para una antropología ignaciana, Mensajero – Sal Terrae – Comillas, Bilbao – Santander – Madrid, 2019, pp. 383-408. L'auteur affirme dans ces pages que les traditionnelles « puissances naturelles » – mémoire, intelligence et volonté – peuvent être réinterprétées de la façon suivante : conscience de soi, sens relationnel, volonté, sens et puissance.
16 Mère Teresa de Calcutta, dans son Journal, vit clairement une désolation spirituelle, qui l'empêche de développer un travail fructueux dans les rues de Calcutta et dans l'organisation de sa congrégation religieuse.
17 Cf. H. Tellenbach, La mélancolie, Presses universitaires de France, 1979.
18 C'est ce qu'on appelle le tempérament ou l'humeur mélancolique, ou les « accès d'humeur », dont parle sainte Thérèse d'Avila (Vie, 11, 15).