L’ histoire nous apprend, hélas, que la guerre s'inscrit bien souvent dans les relations que les religions instaurent entre elles. Mais l'amitié ? Le dialogue interreligieux peut-il se moduler sur ce registre ? On peut lire dans Ecdesiam suam cette conviction : « Le climat du dialogue, c'est l'amitié » (n° 90). Dans les pages qui suivent, je voudrais m'arrêter sur une expérience d'amitié qui me paraît exemplaire, celle qui s'est vécue dans l'orbite du monastère de Tibhirine, en Algérie. Nous pouvons nous demander ce qui a permis que se développe cette page d'histoire du dialogue interreligieux et ce qu'elle signifie encore pour aujourd'hui. Peu de choses, à vrai dire, préparaient une telle expérience. Le monastère vécut longtemps au même rythme et sur le même mode que tous ceux qui étaient installés sur le territoire français de métropole. L'ouverture à l'islam se fit progressivement après l'indépendance, et non sans débats, ouverture engagée par quelques hommes entrés dans la vie monastique pour jouer en ce sens leur existence. On peut dire que l'oeuvre des moines s'est inscrite entre fidélité et créativité. Fidélité, car la tradition cistercienne leur a fourni les cadres et le sens de l'expérience ; créativité, car ils ont fait bouger ces cadres et les ont rechargés d'une signification nouvelle en s'ouvrant au dialogue avec l'islam. J'ai choisi de donner assez largement la parole aux acteurs de cette aventure exemplaire, notamment à celui qui s'est le plus exprimé par oral et par écrit : Christian de Chergé. Les pages qu'il a laissées révèlent en effet de riches capacités à mettre en mots une réalité qui rejoint le lecteur aux lieux de sa propre recherche intérieure.
 

Des étrangers dans un monde de violence


Les moines se sont trouvés, sans l'avoir cherché, sur une ligne de fracture et entraînés dans ses secousses telluriques. Or, ce qu'ils auraient pu vivre seulement comme un malheur et un drame (tout d'abord le départ d'un grand nombre de chrétiens au moment de l'indépendance de l'Algérie, puis la dégradation progressive du climat social et politique du pays, et enfin l'installation d'une lutte armée meurtrière) a donné lieu à des choix successifs qui ont dessiné petit à petit un sens nouveau à leur présence, une présence qui s'est voulue solidaire et fraternelle. Ils ont porté la tragédie sanglante dans laquelle s'est enfoncée l'Algérie à partir du milieu des années 80 à l'intérieur même de leur expérience spirituelle, inscrivant une réponse originale dans les cadres de vie religieuse propres que leur fournissait la tradition cistercienne. Ce fut la recherche, souvent tâtonnante et pas toujours explicitée, d'une cohérence entre leur vocation propre et le lieu où elle s'inscrivait, jusqu'au sang versé.
A l'intérieur des relations déséquilibrées au bénéfice du Nord et travaillées par les puissants flux migratoires du Sud vers le Nord, ces hommes ont ouvert un che...
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