Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, sept moines trappistes français du monastère de Notre-Dame de l'Atlas, Christian, Luc, Christophe, Bruno, Michel, Célestin et Paul, furent enlevés, gardés prisonniers pendant plusieurs semaines et finalement assassinés par un commando se déclarant appartenir au GIA (Groupe islamique armé). Victimes des violences des « années sombres » d'Algérie, ils avaient décidé de ne pas s'enfuir du pays devant le péril, fidèles à leur vocation et à une fraternité solidaire avec ce peuple musulman victime lui aussi de tant de brutalités. Pourquoi ces hommes de Dieu avaient-ils pris cette grave décision ? C'est que leur chemin spirituel les avait conduits à un lien si profond avec Dieu et avec leurs frères en humanité que leur cœur n'aurait pas supporté une séparation. Leur vie ne leur avait pas été enlevée, ils l'avaient déjà donnée par avance.

Pour avoir une compréhension plus profonde de ce don que l'Église a reconnu comme martyre, portons avec attention notre regard sur le frère qu'ils avaient choisi comme prieur et guide : Christian de Chergé (1937-1996). Son aventure spirituelle commence pendant l'été 1959, lorsque, encore jeune séminariste, il est envoyé au service militaire en Algérie. C'était pendant la guerre. Il était officier des Sections administratives spécialisées (SAS) dont la tâche était de maintenir les contacts entre l'administration française et les populations locales.

C'est dans ce contexte qu'il rencontre Mohammed, un musulman algérien sur la quarantaine, homme de foi, père de dix enfants, qui travaillait comme garde champêtre auprès de l'armée française. Malgré la différence d'âge, Christian scelle avec lui une amitié sincère et profonde. Elle lui ouvre l'esprit au goût de Dieu qui demeure dans le cœur de l'autre :

« Parvenu à l'âge d'homme et affronté, avec toute ma génération, à la dure réalité du conflit de l'époque, il m'a été donné de rencontrer un homme mûr qui a libéré ma foi en lui apprenant à s'exprimer comme un climat de simplicité, d'ouverture et d'abandon à Dieu englobant tout naturellement les relations, les événements et les menus faits du quotidien1. »

Cette amitié est interrompue brusquement et tragiquement, lorsque Mohammed est retrouvé mort assassiné dans le champ près du puits. La veille, il avait protégé Christian d'une embuscade, au risque de sa propre vie. Ce geste sera interprété par le jeune séminariste comme le don de la vie à la manière du Christ et il marquera dans son cœur l'appel de Dieu à vivre sa foi chrétienne dans la consécration monastique au milieu des croyants de l'islam.

« Chacun de nous a son calendrier perpétuel. Le mien célèbre aujourd'hui la sainteté de l'AMI. Il y a quinze ans déjà qu'il faisait naître notre amitié à son éternité. C'était le dimanche 8 novembre 1959 que se scellait dans le sang l'appel qui m'a conduit, lentement certes, mais presque irrésistiblement, jusqu'à cette présence monastique en Algérie2. »

Une fois rentré en France, Christian reprend ses études au séminaire des Carmes à Paris et est ordonné prêtre le 21 mars 1964. Dans son cœur toutefois, l'appel ressenti en Algérie continue de retentir. Au bout de cinq ans, il prend la décision : « Je me fais moine », déclare-t-il à un ami prêtre. « Je pars en Algérie. Je me fais moine à la trappe pour aller prier avec les musulmans3. »

Le sens d'un appel

Ainsi commence-t-il sa formation monastique dans l'abbaye de Notre-Dame d'Aiguebelle, dans la Drôme, le 20 août 1969, avec le désir de l'accomplir par le vœu de stabilité à Notre-Dame de l'Atlas, monastère rattaché à Aiguebelle mais situé à Tibhirine, où il se rend le 15 janvier 1971.

L'année 1976 marque un tournant pour l'Église d'Algérie, qui est dépouillée de ses moyens visibles de service, lorsque l'État algérien nationalise les écoles. Beaucoup de communautés religieuses décident de quitter le pays. Le monastère de Tibhirine choisit, à contre-courant, de rester, en élaborant, après un discernement communautaire, une identité monastique renouvelée exprimée par la phrase : « Présence d'Église en prière à la prière de l'islam et présence monastique à l'Église d'Algérie4. » Cette décision est prise le 29 septembre 1976 lors d'une visite de l'abbé d'Aiguebelle : quatre moines encore rattachés à des monastères en France demandent en cette occasion d'appartenir au monastère algérien. Christian, quant à lui, présente sa demande de profession solennelle qu'il prononcera le 1er octobre 1976. Dans Le sens d'un appel, un texte qu'il adresse alors à sa communauté, il exprime sa volonté intense de vivre l'appel à la prière dans une communauté monastique ouverte à une présence orante des musulmans. Cela n'allait pas de soi et n'était pas dans les attentes de ses frères moines. Bientôt la crise se manifesta : comment réaliser ce projet de communion avec les croyants de l'islam par le biais de la prière ? Devait-il partir ailleurs, cherchant un lieu plus adapté, en créant lui-même une nouvelle communauté monastique selon le style désiré ? Vers la fin de l'année 1979, il prend un temps pour discerner, en se rendant une quarantaine de jours à l'Assekrem, où avait vécu Charles de Foucauld. Il rentre en communauté le 11 janvier 1980, la sérénité retrouvée : ce n'est pas ailleurs qu'il doit vivre l'appel qu'il ressent, mais à Tibhirine, au rythme de sa communauté monastique et de l'Église d'Algérie. Ainsi, écrit-il : « Les conclusions auxquelles nous avons abouti pourraient tenir en deux brèves expressions : rester ici et rester ce que je suis5. »

En effet, le Seigneur lui ouvrira les portes d'une expérience profonde de prière et d'union des cœurs à travers le groupe de partage Ribât as-Salâm, « Le lien de la paix » (cf. Ep 4, 3). Fondé en 1979 avec le père Claude Rault (qui sera plus tard nommé évêque du diocèse de Laghouat, dans le Sahara), le groupe, composé d'un petit nombre de chrétiens, religieux et religieuses travaillant en Algérie au milieu des musulmans, se proposait de partager un chemin spirituel ouvert aux croyants de l'islam. Le lieu choisi pour leurs rencontres semestrielles était le monastère de Tibhirine. Bientôt, en 1980, une confrérie de soufis demande de participer à l'initiative : « Nous voulons prier avec vous. » Le groupe accueille les musulmans et développe une méthode de communion spirituelle et de prière qui anticipe l'événement voulu par Jean Paul II à Assise, le 27 octobre 1986.

Ces quelques expériences de la vie de Christian suffisent à nous faire comprendre son désir d'union entre cœurs croyants, même de traditions différentes, notamment chrétiens et musulmans, passant par la même recherche d'union avec Dieu dans la prière. Elles nous permettent aussi de donner de l'épaisseur existentielle à sa vision théologique.

En Dieu est l'unité des cœurs

C'est en Dieu que Christian contemple la source de l'élan à l'unité des cœurs. La méditation sur l'un des noms que l'islam reconnaît à Dieu, « celui qui revient sans cesse vers le pécheur repentant6 », ouvre ainsi à Christian un regard nouveau et profond sur le mystère de la Révélation chrétienne, en reconnaissant en Dieu une tournure, qu'il appelle « conversion », non tant au sens moral, qu'au sens dérivé du latin convertere : « converger », « tourner », « se tourner vers », « revenir ». L'acte humain de conversion trouve donc sa source dans les profondeurs du mystère d'amour de la Trinité : « Toute conversion […] s'effectue à l'image de la communion trinitaire7. » Cette union du cœur de l'homme en Dieu par le Fils engage l'homme à la fraternité universelle : « La conversion au Père et la conversion au frère sont les deux clés inséparables d'un même mystère d'unité dans le Christ8. » Le chrétien ne peut pas converger vers le cœur de Dieu et demeurer en Lui sans converger vers le cœur de ses frères, car le Père, par le Fils et dans l'Esprit, ouvre son propre cœur à tous les hommes et nul n'est exclu de cette communion.

« Tout mouvement vers Dieu nous fait converger vers un peuple qui chemine, un peuple de l'Évangile, l'Église, peuple des Béatitudes, humanité entière secrètement travaillée par l'Esprit. Image du Christ tourné vers le Père et prenant la tête du troupeau9. »
Une spiritualité de l'hospitalité dans la prière

Pour Christian, la prière, dans le mouvement de l'Esprit qui prononce dans notre cœur le cri du Fils, « Abba », constitue le raccourci des voies d'unité entre les hommes, leur permettant d'anticiper l'aboutissement de la communion des saints. Cela nous reconduit directement à son expérience en accord avec l'appel de Dieu qu'il a ressenti. Frère Christian croit fermement dans la possibilité d'exercer l'hospitalité dans la prière, c'est-à-dire d'accueillir dans son propre cœur orant tout homme chercheur de Dieu, en particulier les orants musulmans au milieu desquels il a choisi de vivre sa vocation monastique.

« Notre Dieu fait bon accueil à l'Étranger dans sa maison de prière ; à nous de signifier cette hospitalité du divin aux noms de cette communauté d'origine, de destin et d'insertion qui s'écrit aux trois niveaux de notre échelle. […] Qui vit en pays musulman éprouve le besoin de retrouver dans la prière liturgique l'ouverture à l'autre qu'il a vocation de signifier10. »

Il y a trois modalités concrètes par lesquelles frère Christian accueille dans son cœur, par la prière, la tension vers Dieu des croyants musulmans : tout d'abord à travers la célébration liturgique communautaire, ecclésiale. Elle ne doit pas se limiter au cercle des seuls baptisés, mais s'ouvrir à tous, et pas seulement dans le sens physique de leur présence dans l'édifice de la prière chrétienne. La présence des autres (croyants ou non croyants) se réalise dans la tension eschatologique de la célébration (liturgie des heures, eucharistie, etc.) qui contemple l'unité du genre humain dans le cœur de Dieu : la communion des saints. Ainsi, dans la situation concrète de Tibhirine, peut-on imaginer l'attention aux fêtes musulmanes dans le calendrier liturgique, l'introduction de figures de sainteté chères aux chrétiens aussi bien qu'aux musulmans.

En deuxième lieu, l'accueil advient dans le cœur même de l'orant chrétien lorsqu'il s'engage dans la prière personnelle. C'est dans les profondeurs de son cœur, dont seul l'Esprit saint peut sonder les battements, que l'autre peut trouver une place. Il ne s'agit pas simplement d'une prière d'intercession pour lui, mais de sa présence comme peut l'être celle d'une personne qu'on aime.

La troisième modalité consiste à se réunir pour une prière partagée. Christian a vécu une fois cette expérience avec un musulman, hôte au monastère pour quelques jours de retraite spirituelle. Un soir, après complies, Christian était resté en prière silencieuse dans la chapelle. Le retraitant musulman s'était approché et les deux avaient commencé à prier Dieu en l'invoquant tour à tour. Cette expérience, unique, avait beaucoup marqué l'esprit de Christian. Il en fait un récit dans une de ses lettres aux familiers et aux amis qu'il appelait Chronique de l'espérance11. Toutefois, l'expérience plus consistante et plus prolongée de prière partagée est celle du groupe du Ribât, à partir du moment où la confrérie de soufis avait demandé d'y participer. Chrétiens et musulmans se réunissaient deux fois par an pendant quelques jours, où ils partageaient les fruits de leurs méditations sur un verset biblique ou coranique et, par la suite, ils passaient un temps de prière silencieuse, tous réunis autour d'une flamme de bougie symbolisant pour les uns et pour les autres la présence de Dieu.

« Je ne pense pas qu'il serait juste de parler de prières successives ou juxtaposées […]. Le SILENCE que nous avons vécu ensemble pouvait avoir la consistance même de celui de notre oraison et de notre vocation particulière, monastique… […] Un silence qui laisse à l'esprit le champ libre pour y gémir la prière de l'autre, de la multitude, en cris ineffables12. »

La veille de Pentecôte de 1992, Christian concentre son regard sur la communauté des disciples au Cénacle, où le Christ les a amenés « tournés vers le Père, à l'exemple du Fils, dès le commencement ». Ils attendent l'Esprit saint pour lui être dociles. L'Esprit les conduit, par la prière, dans le lieu où est parti le Fils, en présence du Père. C'est dans ce « lieu du Fils » que les disciples peuvent ainsi rejoindre tout croyant qui fait émerger des profondeurs de son cœur la prière authentique suscitée en lui, même à son insu, par l'Esprit.

À la fin de notre bref parcours d'exploration des écrits de frère Christian, laissons-lui encore une fois la parole :

« Dans le cénacle du cœur attentif, nous sommes conduits par l'oraison à ce point précis qui est d'adhérer à la Présence du Père, invisible, dans la foi, et de nous offrir, disponibles, abandonnés, confiants à l'action de l'Esprit saint. Et JÉSUS ? Nous l'avions écouté, contemplé, imaginé… et il n'est plus ici. Il nous devance. Il nous a saisis, il nous tient et nous maintient. Mais nous ne pouvons le retenir. Simplement le suivre, au plus près, jusqu'à ne faire plus qu'UN avec lui, déjà, en nous situant résolument là où sa prière nous attirait déjà : être ainsi tournés vers le Père et en désir de l'Esprit, c'est rejoindre le lieu du Fils, être fils par lui, avec lui, en lui. Jésus, quand il était parmi nous, ne nous a pas demandé de le prier… mais de prier en Son Nom. […] Et le croyant – je pense au musulman – qui se tourne ainsi vers Dieu de tout son élan, et qui ne veut plus que ce que Dieu veut, d'un cœur soumis et libre à la fois, ce croyant est conduit par l'Esprit du Fils à la place du Fils, même s'il l'ignore13. […] Ce lieu est FILIAL14. »
1 Christian de Chergé, « Prier en Église à l'écoute de l'islam », Tychique, n° 42, 1983, p. 52. Ce texte est disponible aussi dans la revue Chemins de dialogue, n° 27, avril 2006, p. 18, et dans C. de Chergé, Lettres à un ami fraternel, Bayard, 2015, p. 182.
2 C. de Chergé, Chronique de l'espérance, n° 73, Noël 1974, p. 17 du texte dactylographié ; cf. Moines de Tibhirine, Heureux ceux qui espèrent. Autobiographies spirituelles, textes recueillis et présentés par Marie-Dominique Minassian, Cerf – Bellefontaine – Bayard, « Les écrits de Tibhirine », n° 1, 2018, pp. 366-368.
3 Témoignage de son ami prêtre Xavier Lerolle, cité par Marie-Christine Ray, Christian de Chergé. Une biographie spirituelle du prieur de Tibhirine, Albin Michel, 2010, p. 85.
4 C. de Chergé, Chronique de l'espérance, n° 11, janvier 1977, p. 87 du texte dactylographié. Voir aussi Lettres à un ami fraternel, op. cit., pp. 92-93.
5 C. de Chergé, « Lettre à Dom Jean », 10 février 1980, citée dans Heureux ceux qui espèrent, op. cit., p. 430.
6 Sourate IX, 118, dans Le Coran, introduction, traduction et notes par Denise Masson, Gallimard, 1967. Cf. C. de Chergé, « Chapitre du 4 juillet 1986 », dans Dieu pour tout jour, Éditions de Bellefontaine, 2005, p. 133.
7 C. de Chergé, « Chapitre du 4 août 1986 », dans Dieu pour tout jour, op. cit., p. 141.
8 C. de Chergé, « Chapitre du 28 janvier 1987 », dans Dieu pour tout jour, op. cit., p. 161.
9 C. de Chergé, « Chapitre du 4 août 1986 », dans Dieu pour tout jour, op. cit., p. 141.
10 C. de Chergé, « L'échelle mystique du dialogue », Islamochristiana, n° 23, 1997, p. 23.
11 C. de Chergé, Chronique de l'espérance, n° 10, septembre 1976, texte publié partiellement par Bruno Chenu dans L'invincible espérance, Bayard – Centurion, 1997, pp. 33-38.
12 C. de Chergé, « Chapitre du 28 novembre 1989 », dans Dieu pour tout jour, op. cit., pp. 304-305.
13 C. de Chergé, « Chapitre du 6 juin 1992 », dans Dieu pour tout jour, op. cit., p. 398.
14 C. de Chergé, « Chapitre du 11 juin 1992 », dans Dieu pour tout jour, op. cit., p. 399.