Deuils, dépressions, maladies, ruptures amoureuses, sidération collective les lendemains d'attentat, etc. (la liste est longue, hélas !) : parfois la vie se fait dure, voire terrible. Prostrés, nous n'apercevons plus d'issue à ces situations accablantes. Dans ces ténèbres, toute possibilité de lumière semble exclue, et la question de la survie se pose de façon brutale et tragique. Un psaume évoque ce type de situation de façon saisissante, avec l'image d'une personne en train de couler au fond d'un puits, perdant petit à petit tout contact avec la clarté du jour : « Que les flots ne me submergent pas, / Que le gouffre ne m'avale, / Que la gueule du puits ne se ferme pas sur moi1. »
Pour les besoins d'un livre récent2, j'ai recueilli et analysé les témoignages de chrétiens qui ont connu de telles nuits et sont, vaille que vaille, parvenus à les traverser. Ces témoignages montrent que, pour ces personnes, la foi chrétienne, en particulier la foi en la résurrection de Jésus, a constitué un secours dans l'épreuve. Cet état de fait est parfois envisagé de façon critique par toute une tradition intellectuelle qui identifie dans la foi une béquille à destination des gens trop faibles pour se sortir de façon autonome des problèmes de la vie. Le point mérite d'être discuté.
Que ce soit ou non dans le domaine religieux, lorsque des gens croient quelque chose, les philosophes distinguent deux façons d'interroger ces contenus de croyance. On peut adopter une approche aléthique (du grec aletheia, « la vérité ») en demandant : cette croyance est-elle vraie, quels sont les arguments qui la justifient ? On peut aussi utiliser une approche pragmatique (du grec pragmata, « les actions », « ce qui se produit ») en demandant : quels effets cette croyance produit-elle dans la vie de celui qui y adhère ? Ainsi, si je dis : « Je crois qu'il va pleuvoir demain », on peut, selon l'approche aléthique, demander pourquoi je le crois : parce qu'un voisin me l'a dit, parce que j'ai confiance dans le bulletin météorologique, etc. On peut aussi, selon l'approche pragmatique, chercher comment cette croyance modifie ma vie : demain, en sortant de chez moi, je prendrai mon parapluie ; chez certains, une telle croyance suscite de la mauvaise humeur, etc. Concernant la foi chrétienne, Benoît XVI expliquait donc que « le message chrétien n'est pas seulement informatif, mais performatif. Cela signifie que l'Évangile n'est pas uniquement une communication d'éléments que l'on peut connaître, mais une communication qui produit des faits et qui change la vie3 ».
Quels peuvent être les effets d'une croyance qui nous implique davantage existentiellement qu'une croyance météorologique, comme la croyance en la résurrection de Jésus ? On peut le comprendre en se figurant l'état d'esprit des disciples le Vendredi saint, à la troisième heure, au pied de la croix : la tonalité générale de ce moment devrait être celle, entre toutes nocturne, d'un échec absolu, du « tout est fichu ». Mais le dimanche qui suivit, par des voies imprévisibles, une issue lumineuse à la catastrophe du Vendredi saint finit par s'ouvrir. La croyance chrétienne en la résurrection véhicule ainsi un potentiel d'espérance transformante qui peut être une aide dans les épreuves de la vie : aussi bouché que nous paraisse l'horizon, aussi sombre que soit la nuit, une heureuse issue demeure envisageable. Et ce n'est pas parce qu'on voit, ou prévoit, la lumière d'un avenir meilleur qu'on croit que cela va aller mieux. C'est parce qu'on croit que les forces des ténèbres ne l'emportent pas toujours qu'on voit alors des issues se dessiner même au plus profond des catastrophes existentielles. Dans l'acte d'espérance, l'avenir ne saute pas aux yeux, déjà net, tracé et lumineux. Il s'esquisse au mieux comme la dimension envisageable d'un patient chemin de reconstruction à partir de ce que la vie a saccagé.
Précisons ce point. Nos bibles en français traduisent par le même mot, « ressusciter », deux verbes grecs au sens voisin mais pas identique : anistanai (« faire se lever », « relever ») et egeirein (« réveiller », « tirer du sommeil »). Ainsi, « Jésus est ressuscité » signifie à la fois : Jésus, qui avait chuté aussi bas qu'on peut le faire puisqu'il était mort, fut pourtant relevé de cette chute ; et : Jésus, qui dans la mort était engourdi autant qu'on peut l'être, fut pourtant réveillé de cette torpeur et il accéda ainsi à un état supérieur à celui où il se trouvait avant cette chute et cet engourdissement. Telle peut être, dans les nuits de nos épreuves, l'efficacité existentielle de la foi placée en la résurrection de Jésus : avoir cette foi, c'est croire que, quelle qu'ait été la chute que nous avons connue, nous pouvons nous en relever ; que, quel que soit le degré d'engourdissement auquel nous sommes parvenus, nous pouvons nous en réveiller ; et que ce double mouvement de relèvement et de réveil peut conduire à un état supérieur, préférable à celui où nous nous trouvions avant la chute et l'engourdissement.
J'ai ainsi rencontré un chrétien ayant connu une profonde dépression. Il m'a expliqué que, dans l'impasse absolue où il avait le sentiment de se trouver au plus sombre de sa maladie, terrassé par le sentiment qu'il ne s'en sortirait jamais quoi qu'il fasse, sa foi en la résurrection lui avait permis de conserver malgré tout l'espoir d'une amélioration, l'avait ainsi aidé à accepter de prendre des médicaments et à solliciter l'aide d'un psychiatre, ce qui lui ouvrit le chemin de la guérison. Une épouse chrétienne brutalement quittée par son mari et totalement désespérée après cette rupture m'a confié qu'elle trouva dans sa foi en la résurrection les ressources pour espérer malgré tout, dans la nuit de l'amour qu'elle traversait, et entamer alors un processus de relèvement de son couple et de réveil de l'amour conjugal qui finit par aboutir. Chez ces deux personnes, la foi en la résurrection a manifesté sa puissance « performative ».
De façon assez étonnante, l'air du temps évalue souvent de façon négative cette fonction de secours pour traverser les nuits de la vie que possède la foi. C'est en effet un reproche fréquemment adressé aux croyants : la foi serait pour eux une « béquille », par où l'on entend une consolation illusoire dont il serait préférable de pouvoir se passer, une aide artificielle apportée à des gens incapables de se dépêtrer seuls, par leurs propres forces, des petits ou grands problèmes de la vie. Cette critique banale se retrouve sous des formes plus élaborées chez Nietzsche et Marx. Dans la Généalogie de la morale (1887), le premier explique que les croyances chrétiennes sont les symptômes d'une « volonté de puissance » malade (débile) et constituent les outils de paralysie et d'extinction du désir, en tant qu'il est créateur et actif, dont se dote le troupeau des « faibles », des « esclaves » et des ratés guidés par le ressentiment afin de dominer l'aristocratie des « forts ». Dans son introduction à Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel (1844), le second mobilise quant à lui la célèbre métaphore de la religion comme « opium du peuple4 ». Elle signifie que la religion possède, comme l'opium, une triple fonction : sédative (elle engourdit, empêchant les malheureux et les exploités de se révolter comme ils le devraient), hallucinogène (elle interdit de voir le monde comme il est) et analgésique (elle atténue les douleurs).
Ces analyses nietzschéennes et marxistes ne sont pas indiscutables. En particulier, même si on concède une certaine justesse à leurs descriptions, les évaluations négatives qu'elles donnent ensuite de ce qu'elles décrivent ne vont pas de soi. Nietzsche ne cache pas qu'il défend une éthique du « surhomme » : un être exceptionnel à la volonté de puissance toujours active, capable d'encaisser sans broncher les coups durs de la vie. Soit, dira-t-on, mais un tel idéal correspond-il aux êtres humains réels, avec leurs inévitables limites et faiblesses ? À vouloir s'égaler à cette figure du surhomme superactif et inébranlable, ne risque-t-on pas une collection de fameuses névroses, voire un bon burn-out ? Au fond, Nietzsche nous lance cette injonction : « Sauve-toi toi-même », c'est-à-dire précisément, d'après les évangiles (Mc 15, 30), le défi lancé au Christ en croix par ceux qui se moquaient de lui et qu'il eut la sagesse, ou la nécessité, de ne pas relever. L'idéal nietzschéen, et moderne, est de se suffire, de se penser avant tout, et pas seulement dans le domaine économique, comme un self-made-man, de se trouver par conséquent tout entier engagé dans ce que le psychanalyste Ernest Becker appelle le causa sui project, le « projet d'être cause de soi5 ». Le rêve de l'époque est de nous commuer en supermen et wonderwomen, en prodigieuses machines autoréparantes. Et, limités que nous sommes, avec nos manques et nos insuffisances, nous allons – paradoxalement – crever de cette (prétendue) suffisance du moi. En revanche, dans les nuits de la vie, la sagesse chrétienne recommande d'accepter de nous reconnaître faibles, cabossés, blessés, et de ne pas hésiter à solliciter de l'aide – celle des hommes, celle de la foi – pour essayer d'échapper aux catastrophes qui nous frappent. De ce point de vue, les camps en présence ont été délimités dans la querelle qui, à la charnière des IVe et Ve siècles, opposa Pélage à saint Augustin : Pélage défendit l'idée que les humains pouvaient et devaient bien agir et se sortir des difficultés de la vie par leurs propres forces, sans l'assistance, donc, de la grâce divine. Augustin soutenait qu'au contraire notre nature humaine est si faible et si blessée que nous avons besoin de ce secours. Augustin l'emporta, mais ce n'est pas pour autant que nous en avons fini avec le pélagianisme, dont on peut repérer, au fil de l'histoire des idées, de nombreuses résurgences : à sa façon, Nietzsche est parfaitement pélagien, tout comme l'idéologie qui guide de nombreux ouvrages de développement personnel (on le voit mieux en anglais, où cela se dit parfois : self help).
Quant à Marx, on peut lui concéder que la religion comme opium a pour certains une fonction analgésique dans les moments difficiles de la vie. Mais on a alors envie de lui demander : en quoi est-ce un problème ? Quand je suis triste, j'ai besoin d'être consolé et j'apprécie qu'on me console. Quand je ne vais pas bien, je me procure des remèdes. Quand j'ai mal, je cherche à atténuer voire supprimer ma douleur et cela me redynamise : on peut d'ailleurs lire ainsi la référence marxiste à l'opium6. Qui me le reprochera ? Risquons une formule triviale : la vie est dure alors, oui, quand cela va mal, les chrétiens prennent des trucs, dont des « cachetons évangéliques ». Ou encore, en des termes plus choisis : la bonne nouvelle (étymologiquement : l'évangile) d'une victoire remportée sur les ténèbres de la mort et l'annonce lumineuse d'une possibilité de résurrections actuelles qu'elle véhicule se révèlent pour un certain nombre d'entre nous consolantes et bienfaisantes. Faut-il s'en plaindre ? Le philosophe athée André Comte-Sponville en convient à sa façon : « À un enfant qui meurt, et aux parents de cet enfant, ferez-vous, si la religion les console, l'éloge de l'athéisme ? Qu'on ne se méprenne pas : cela, à mon sens, ne prouve rien contre l'athéisme et beaucoup contre la religion. “L'âme d'un monde sans âme, disait Marx, l'esprit d'un monde sans esprit…” C'est la misère qui fait la religion et c'est pourquoi celle-ci est misérable. Mais qui interdirait l'opium au mourant ? Et que sommes-nous d'autres, hors l'oubli ou le divertissement, que des mourants7 ? » Qui irait reprocher à une personne à la jambe cassée de vouloir user de béquilles pour claudiquer au mieux jusqu'à la guérison ? « Bénie soit une religion qui verse dans l'amer calice de l'humanité souffrante quelques gouttes d'opium spirituel, quelques gouttes d'amour, de foi et d'espérance8. »
« La puissance [de Dieu] se déploie dans la faiblesse. […] Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort » (2 Co 12, 9-10). On trouve une profonde sagesse dans ces affirmations bien peu nietzschéennes de saint Paul : savoir se reconnaître faible est, paradoxalement, une force dans les nuits que nous traversons ; admettre que nous avons besoin d'aide, par exemple celle de la foi, dans les ténèbres de nos épreuves, est une attitude existentiellement plus juste que la démesure nietzschéenne. Il ne s'agit évidemment pas de prétendre que la foi chrétienne constitue la solution miracle pour traverser facilement et dans la bonne humeur les drames de la vie : s'il en était ainsi, cela se saurait, et tout le monde se convertirait sur-le-champ. On n'affirmera pas non plus que le christianisme est le seul à fournir l'équipement métaphysique pour tenter d'émerger des ténèbres qui nous engloutissent. Il existe d'autres métaphysiques, d'autres méthodes, d'autres styles de vie que ceux des chrétiens, et parfaitement respectables, pour accomplir ces rudes opérations. Au fond, chacun confectionne avec les moyens du bord sa tambouille pour se dépêtrer des durs moments de la vie. Disons que le christianisme est, avec d'autres (par exemple, le bouddhisme ou le stoïcisme) une des tambouilles qui manifeste une certaine efficacité dans ces rudes opérations de sauvetage de nos naufrages existentiels. Élargissant le propos, on pourrait pour conclure risquer cette hypothèse d'allure darwinienne : tous les jours ou presque, depuis des milliers d'années, de nouvelles religions apparaissent. Rares sont celles qui durent et connaissent un certain succès. Pourquoi en est-il ainsi, qu'est-ce qui explique que certaines religions demeurent quand tant d'autres sombrent vite dans l'oubli ? Indépendamment de la question de sa vérité (qui n'a pas été abordée ici), si une religion rencontre durablement l'adhésion, c'est peut-être parce qu'elle fournit à ses adeptes l'avantage sélectif d'un secours pour retrouver tant bien que mal la lumière dans les nuits de la vie.
1 Psaume 69 (68), 16, selon la traduction liturgique œcuménique.
2 Denis Moreau, Résurrections, Traverser les nuits de nos vies, Seuil, 2022.
3 Benoît XVI, Sauvés dans l'espérance, 2007, § 2 (sur ce thème du « performatif », voir aussi le § 10).
4 Karl Marx, Philosophie, édition de Maximilien Rubel, Gallimard, « Folio essais », 1994, pp. 89-91.
5 Voir Ernest Becker, The Denial of Death, Free Press, New York, 1973, pp. 43 et 115-123.
6 Voir, d'un point de vue marxiste, l'excellente mise au point de Pierre Tevanian, La haine de la religion, Comment l'athéisme est devenu l'opium du peuple de gauche, La Découverte, 2013, ch. 4, « Des bienfaits de l'opium ».
7 André Comte-Sponville, « Vérité des dimanches », dans Une éducation philosophique, Presses universitaires de France, 1998, p. 332.
8 Heinrich Heine, Über Ludwig Börne (1840), cité par Michael Löwy, « L'opium du peuple ? Marxisme et critique de la religion », Contretemps, janvier 2005, p. 79.