Quand la commande de l'article vous arrive par courriel, aussitôt vient à l'esprit cette phrase en anglais : « It's my pleasure ! » C'est bien étonnant car vous n'êtes pas du tout anglophone. Vous cherchez un temps à traduire l'expression et remontent de votre enfance ces personnes disant : « Tout le plaisir est pour moi. » Et aussi « Au plaisir », en guise d'« Au revoir ». La morale a longtemps mis sous cloche le plaisir et aujourd'hui voici le mot brandi comme un étendard, le plaisir à tout prix, partout et tout le temps, disent les publicités.
« Plaisir », du latin placere, « être agréable à, agréer ». Foin d'un égotisme, vous pensez que le plaisir est d'abord un « Je » qui rencontre un « Tu », un échange joyeux et policé à la fois : « It's my pleasure, je te fais plaisir et je me fais plaisir, en même temps. » Voilà, c'est cela, vous allez saisir la question du plaisir par le partage.
Hier, il pleuvait. Depuis cinq jours, nous sommes entrés dans le silence de Saint-Hugues de Biviers et le mystère des Exercices spirituels. Nous avons traversé, à l'écoute des textes et de la Parole, ces heures denses pour qui ouvre son cœur et ose une réponse dans l'accompagnement. Et nous l'avons fait avec le jeûne, comme moyen de creuser davantage.
Hier, il pleuvait. Nous sommes restés enfermés toute une partie de la journée. Quelques balades sur le mont Saint-Eynard, avec parapluie et bottes. Nous avons traversé la Résurrection et mis nos vies au pied de la Croix. Depuis cinq jours, tisanes, bouillons et jus de fruits comme seuls aliments. Étonnamment, nous n'avons pas eu faim. Autre chose s'est déployé dans nos corps : une capacité étonnante à puiser ce dont nous avions besoin, avec douceur et exigence à la fois. Quelques maux de tête au départ et puis, voilà, ce qui semblait l'Himalaya est derrière nous. Ce matin, nous sortons du jeûne.
Hier, il pleuvait et voici qu'au matin le soleil est de retour.
Au petit-déjeuner, la table est dressée. Il y a des fleurs et des fruits. Des pommes pour être exacte. Prendre tout le temps nécessaire pour saisir le fruit, le contempler, le sentir, l'éplucher en laissant nos doigts jouer avec les textures, caresser la peau, le granulé humide de l'épluchure, humer les odeurs qui s'en dégagent. Et puis porter aux lèvres un morceau, le laisser glisser sur la langue et commencer à le mastiquer. Peut-être fermer les yeux pour se concentrer sur le goût. Les papilles frémissent, les dents contre la chair de la pomme, la pulpe qui devient presque liquide. On nous a conseillé de mastiquer le plus possible, comme si on voulait rendre liquide l'aliment solide. Et puis, enfin, le plaisir de déglutir. Se concentrer sur les sensations et les émotions qui montent. Se bousculent la joie de retrouver la nourriture et une forme de nostalgie de quitter le jeûne ; j'éprouve de la gratitude pour ce fruit, l'arbre qui l'a porté, ceux qui l'ont cultivé, cueilli et transporté jusqu'à notre table et je me désole déjà de le voir si vite englouti. Je suis entièrement centrée sur mon plaisir et, à la fois, en communion parfaite avec ce cercle de retraitants, jeûneurs désormais masticateurs. Les regards se croisent, avec des sourires fins et complices. Nous sommes encore en silence, il reste une journée et une nuit avant de sortir de retraite. Mais cette première pomme dont je garde un souvenir ému n'aurait pu être meilleure que partagée avec vous, compagnons de retraite, sous le soleil de Biviers.
Quand on se met à l'eau, depuis la plage arrière du bateau, le froid saisit un peu. Le temps d'ajuster les masques et de régler les tubas, de fixer la longe des bouées tractées, fixées à la taille. Premiers coups de palmes et déjà la coque du bateau s'éloigne, amarrée sur la bouée F24, en face de Port-Cros. Nous n'avons plus froid. Faire le tour de l'île de Bagaud1, en été, à la nage, est pour moi le sommet de la joie. À chaque fois, je me dis qu'il est inutile d'aller au bout du monde, le paradis est là. Sous nos corps, le bleu de l'eau est presque noir, il y a encore quinze mètres de profondeur. Et puis, quand on se rapproche de la terre, les fonds marins remontent et on aperçoit les poissons qui broutent la posidonie.
Nager est un plaisir absolu. Les bras allongent le corps, en rythme, nous palmons sans effort, le souffle se régule. Quelque chose de l'apesanteur gagne l'esprit, nous sommes juste là, ici et maintenant. Les pensées, si elles arrivent, passent comme un nuage doux, nous ne les retenons pas, nous ne sommes que sensations physiques et émerveillement.
Et puis il y a le nom des poissons. Depuis que je m'évertue à les apprendre, mon divertissement à les regarder pendant que je nage est décuplé. Les castagnoles à double queue, noires, sont les points de suspension de notre route ; les saupes, jaune et brun, en troupeau, nagent lentement, le banc se défait à peine quand nous passons au-dessus, juste une inflexion vers l'extérieur et le banc se reforme, indifférent et majestueux ; et les girelles multicolores, les sars, les loups, les barracudas…
Et puis, il y a ton corps qui nage à côté du mien : je me retourne régulièrement pour voir si cela va ; un petit signe de la main et nous continuons. Ou alors la main se tend pour dire « regarde » et c'est un poulpe qui rampe dans le sable et se cache dans une anfractuosité. Ou alors la main arrête l'autre nageur, pour une méduse à laisser passer : gare au visage qui l'embrasse ou à la jambe qui la frôle, c'est la piqûre mauvaise et un retour au bateau rapidement… On tourne au bout de l'île, le mouillage et ses bateaux sont désormais derrière nous. Toute la remontée ouest se fait un peu contre les vagues. L'impression d'être dans le cœur de l'eau vive, seuls avec la mer. La nage se fait plus dense, le rythme devient routinier, on appuie un peu plus sur les palmes. Et voilà que, par dix mètres de fond, dans la transparence de l'eau, trois mérous vert intense et kaki se déplacent furtivement. Le temps de les apercevoir que, déjà, ces poissons de légende glissent dans les algues et disparaissent, avec leurs gros corps massifs et légers à la fois.
Quand nous atteignons la pointe est de l'île, un courant froid nous saisit : il nous enveloppe et nous porte à la fois. Encore quelques coups de bras, plus douloureux, et nous passons de l'autre côté. Le mouillage se dessine. Redescente de l'île, portés par un courant dans le dos. Nous avions calculé notre coup : mieux vaut avoir le courant et les vagues dans le nez quand on est encore frais et se laisser un peu porter quand arrive la fatigue. Chercher du regard notre bateau, là-bas, au bout du mouillage, autour de la bouée F24. Et puis distinguer enfin la coque, juste au dernier moment, attraper la jupe arrière, se hisser à bord. Le thé chaud nous attend, on se sèche au soleil et on ferme les yeux. Tout le plaisir est pour moi quand je t'emmène nager à Port-Cros mais nager à tes côtés le décuple.
Le chat s'étire sur la margelle en béton dans le soleil encore un peu blanc du petit matin. Son dos se courbe en arrière, ses pattes s'allongent, coussinets et griffes écartés. Son mouvement se fait avec délicatesse, avant que son corps ne se retourne dans l'autre sens, dos rond et pattes repliées, tout le corps soulevé faiblement par un ronronnement tout doux. Ce chat gris qui s'étire au soleil, ce matin, est un maître en contentement : son plaisir devient mon plaisir et profite au bonheur du jour. Nous devrions tous trouver dans nos vies l'équivalence d'un ronronnement au soleil, au moins une fois par jour…
La chargée de relation avec le public est une très belle femme, la petite cinquantaine, brune et vive, les avant-bras entièrement tatoués. Elle nous dévoile la saison 2024-2025. Elle fait son travail de commerciale : parler des spectacles qui vont être accueillis, conseiller, susciter des abonnements. Mais ce qui vous habite, en l'écoutant parler, c'est l'immense plaisir qu'elle semble éprouver à présenter les pièces, les metteurs en scène et les acteurs qui vont venir à Marseille l'année prochaine. Plus tard, vous l'interrogez, d'où vient ce plaisir ? Vous l'interrogez parce que vous vivez la même chose, en emmenant des amis, des élèves ou des étudiants au spectacle.
La chargée de relation avec le public égrène, avec gourmandise et dans l'ordre du calendrier, les cinquante-quatre spectacles de la saison. Plus tard, pour répondre à votre question, elle évoque sa reconversion professionnelle tardive, elle dit son amour du théâtre et sa joie à faire partager ce qu'elle aime. En miroir, vous lui racontez la même démarche qui vous habite, votre amour du théâtre et le plaisir décuplé de voir un spectacle avec d'autres. D'où votre engagement : proposer des sorties théâtrales autour de vous, faire découvrir des metteurs en scène, oser des propositions culturelles qui sortent du conventionnel, prendre quelques risques et d'autres fois aller vers des valeurs sûres. En juin, votre plaisir consiste à prévoir en amont un parcours d'abonnement annuel dont vous pensez qu'il permettra des discussions, des confrontations des appréciations qui permettent de dépasser le simple « J'aime » ou « Je n'aime pas ». Aussi, tout au long de l'année, aller au théâtre avec d'autres permet de partager une expérience artistique qui affine les ressentis, élargit la vision et nous renvoie à notre monde dans une sorte d'école de la tolérance : ce que j'ai aimé, le plaisir théâtral qui a été le mien n'est peut-être pas celui de l'autre, qui a été touché différemment ou qui n'a pas aimé du tout le spectacle.