« Être en colère », « avoir le cœur en joie », « mon âme est triste à en mourir », « trembler de peur »… Qui d'entre nous n'a pas un jour éprouvé la vérité d'une de ces expressions ? Toute la journée, des émotions nous habitent. Elles sont plus ou moins vives, plus ou moins importantes selon les moments et les personnes. Elles sont la réponse physiologique à un événement qui nous arrive, on ne peut pas les empêcher. Elles peuvent s'accompagner de signes physiques : larmes, mains moites, rire, mal au ventre, respiration tranquille, énergie, gorge nouée… Elles sont le signe de notre sensibilité : nous sommes touchés, affectés par une rencontre, une parole. C'est bon signe : nous sommes vivants ! Nous sommes en relation avec d'autres !

Que faire avec ces émotions ? se laisser gouverner par elles ou bien les accueillir et choisir ce qu'on en fait ? Comment prennent-elles place dans la vie spirituelle ?

Se laisser accueillir par Dieu avec nos émotions

Un premier pas pourrait être d'oser nommer nos émotions devant le Seigneur, même en tâtonnant, et le laisser nous accueillir avec elles. Cela nous arrive souvent un peu spontanément dans la vie quotidienne, lorsque nous éprouvons une joie, de dire « merci » au Seigneur ou bien, lorsque nous sommes tristes ou inquiets, de l'appeler à l'aide.

Parfois, c'est moins spontané, nous pouvons éprouver de la honte devant le fait d'éprouver de la colère, de la tristesse, du dégoût… Nous jugeons nous-mêmes que ces émotions ne sont pas « dignes » d'une vie selon l'Évangile. Pourtant, Jésus lui-même n'a-t-il pas éprouvé la joie, la tristesse, la colère, la peur, la surprise ? Les psaumes eux-mêmes sont remplis de toutes ces émotions humaines, de tous ces cris de joie, d'angoisse, de colère… adressés au Seigneur. C'est souvent ce qui nous déroute dans ces prières. Il n'y a pas d'émotions négatives ou positives, bonnes ou mauvaises, mais des émotions agréables ou désagréables… Ce qui est bon ou mauvais, ce qui dépend de notre liberté profonde, c'est ce que nous en faisons.

Je peux me poser devant le Seigneur et me dire : « Tiens, qu'est-ce que j'éprouve en ce moment ? Que s'est-il passé dans cette rencontre ? Quelles émotions m'ont traversé·e dans cette journée ? » Pour les émotions agréables et les événements qui en sont la source, je peux rendre grâce à Dieu, lui dire merci. Elles m'ouvrent à la gratitude et à la reconnaissance.
Pour les émotions désagréables, je peux d'abord essayer de les exprimer au Seigneur à la manière des psaumes, comme un ami parlerait à son ami, en toute confiance. Le Seigneur peut tout entendre, même ce qui est trouble, sombre, obscur, douloureux en moi. Le premier pas dans ces cas-là est de déposer mon fardeau devant lui, humblement. Crier vers le Seigneur de cette manière est déjà une façon de prendre un peu de distance avec ces émotions, de ne pas me laisser gouverner, entraîner par elles. À la lumière du Seigneur, avec Lui, je trouverais probablement apaisement, éclairage, force, courage… et peut-être aussi le désir de demander pardon ou de lui demander son aide.
J'aurais peut-être aussi besoin d'en parler avec quelqu'un en qui j'ai confiance ou un thérapeute, si je suis trop envahi·e par la tristesse, la peur, la colère…
La place des émotions dans le discernement

Le discernement s'appuie aussi sur nos émotions comme des points de repère précieux. Nous avons une vie intérieure et Dieu y parle. Une émotion n'est pas statique. Elle est une réaction à quelque chose. Certaines émotions sont superficielles, d'autres plus profondes. Elles peuvent être le signe d'un mouvement, d'une motion spirituelle. C'est la force de l'expérience de saint Ignace d'avoir su repérer que certaines pensées provoquaient en lui une émotion et ensuite d'avoir su analyser les fruits que cela produisait en lui, un mouvement de fond : consolation ou désolation. Le discernement spirituel permet de distinguer l'émotion, la pensée ou l'événement qui l'a provoquée et la motion spirituelle dans laquelle cela m'entraîne.

Je peux me poser deux types de questions : « D'où viennent les émotions que j'éprouve ? Quelle pensée, quel événement, quelle rencontre, quel verset biblique les a fait naître ? – vers où m'entraînent-elles ? vers qui me tournent-elles ? Quel fruit cela produit en moi ? »
Toute joie n'est pas de la consolation. Toute tristesse n'est pas de la désolation. Je reconnaîtrais la consolation au mouvement profond d'ouverture à Dieu et aux autres, de décentrement de moi-même, au désir d'aimer, de me faire proche de l'autre, à la paix et à l'unification intérieure de me sentir à ma juste place dans la relation à Dieu et aux autres…
Au contraire, le mouvement de la désolation me conduit à me fermer, me centrer sur moi-même, m'isoler, m'enlève des forces pour aimer, me trouble, me fait croire à l'absence de Dieu…

Peu à peu, en me mettant à l'écoute des émotions que j'éprouve, en repérant le mouvement profond dans lequel elles m'entraînent, je pourrai reconnaître le son particulier de la voix de Dieu en moi pour choisir ce qui me rend vivant·e dans mon quotidien. Je pourrai me laisser guider par la consolation et entrer dans le mouvement profond de l'alliance, en trois mots : vivre avec Dieu !