Serions-nous en train de perdre la bienveillance, cette disposition à nous réjouir de ce qui, en l’autre, est beau, à l’appeler à ce petit air de fête qui lui va si bien ? Sommes-nous entrés dans l’ère de la méfiance ? Ou pire, dans celle de la dérision ? Chaque proposition de sens serait alors immédiatement suspectée, soumise à la question des intérêts dont elle est l’otage pour faire la preuve de son inauthenticité, puis l’exhiber triomphalement dans le cortège des condamnés. Quel monde préparons-nous, que la bienveillance aurait déserté ? Il serait à peine plus hospitalier que celui annoncé par les climatologues du GIEC [1].
Les inquiétudes que je viens d’énoncer, pourtant, ne peuvent être le point de départ d’une réflexion sur la bienveillance car, en se limitant au constat, elles n’entrent précisément pas en bienveillance, laquelle refuse de camper en retrait et de s’en tenir aux faits. Et puis, que gagne-t-on à promouvoir l’idée d’une humanité qui partirait en lambeaux ? Quelle prise offre-t-on au noyé quand on se contente de lui apprendre qu’il est en train de se noyer ? N’est-il pas plus utile de se demander ce qui, aujourd’hui, rend la bienveillance peut-être moins facile qu’hier ? Ayant ainsi nommé ce qui obère nos capacités à approcher l’autre avec attention et respect, nous y verrons plus clair pour éviter de bannir tout à fait la bienveillance des rapports humains et nous pourrons chercher à la réveiller, même si c’est par d’autres voies que celles qui nous étaient familières.
 

_ Au coeur des seules relations personnelles ?


Une multitude de rapports furtifs


Trois évolutions profondes ont transformé de fond en comble la vie en Occident : participer aux échanges économiques requiert désormais des compétences techniques et culturelles complexes. Nous vivons dans des sociétés d’abondance et la plus grosse part de la population réside ou travaille dans de grosses agglomérations. Conséquences palpables : les rapports humains passent de plus en plus par la médiation de gestes techniques. Chacun de nous est environné d’un nombre considérable d’objets, censés faciliter toutes sortes d’opérations. En viendrions-nous à croire que vivre c’est manipuler des objets ? D’un autre côté, la condition urbaine contraint à une multitude de rapports furtifs ; dans la rue, les transports, les cages d’escalier, les couloirs des bâtiments que nous arpentons, nous ne cessons de croiser des personnes sans pouvoir lier avec elles de relations suivies.
Indépendamment de notre bonne ou mauvaise volonté donc, nos conditions de vie empêchent d’attacher à chaque personne que nous côtoyons attention et soin. D’où peut-être le sentiment d’être toujours en deçà de ce à quoi notre commune humanité nous convie. D’où encore cette tendance à développer un regard qui effleure la réalité, qui a appris à évaluer rapidement les opportu...

La lecture de cet article est réservée aux abonnés.