J'entends un appel à mieux écouter et accompagner ceux qui sont à la marge de nos sociétés et de nos Églises, j'entends quelque chose de l'ordre d'une urgence, car ces personnes ont souvent une expérience douloureuse de non-écoute. Je vous propose d'écouter quelques prises de paroles de personnes en situation de grande précarité sur cette question de l'écoute :

Au sein de l'Église, on peut avoir la parole, mais c'est comme partout ailleurs, ça ne suffit pas de parler, il faut être écouté.
Écouter, ça sert à apprendre. En prenant le temps d'écouter les autres, on apprend beaucoup de choses, même sur soi-même. Il faudrait apprendre à tout le monde à partager, en écoutant, et apprendre comment recevoir ce qu'on dit.
Au sujet de la « place » des pauvres, c'est celle qu'on veut bien nous donner. Et si on ne nous la donne pas, si on ne nous dit pas : « J'ai besoin de toi, j'ai besoin de tes qualités », eh bien, on n'a pas de place, et on ne peut pas s'en sortir.
Il faut libérer la parole, il faut permettre aux gens de parler et il faut les écouter, parce que, si on n'est pas écouté, on n'a pas de parole. C'est parce qu'on n'a pas été écouté qu'on n'arrive pas à parler. Il faut prendre le temps de libérer la parole de ceux qui ne l'ont jamais.
L'important de cette parole, c'est qu'on va dire selon les dons que l'on a reçus et on n'a pas reçu les mêmes dons que les autres. Et puis on va parler selon notre expérience et on n'a pas l'expérience des autres, et les autres n'ont pas notre expérience. Donc c'est important que cette parole soit libérée. Refuser de donner la parole à l'autre, c'est lui refuser d'exister.
Maintenant qu'on a ouvert les portes de l'Église à Diaconia, il faut les laisser ouvertes. Et la question que ça pose : comment les gens vont y être reçus. Il ne suffit pas que les portes soient ouvertes. En fait, c'est un chemin semé de ronces et d'épines. Il faut travailler ça : l'accueil. C'est la même chose que l'écoute. Il faudrait que, dans l'Église, on soit un peu plus attentifs aux petits. Il faut qu'ils soient mieux accueillis. Parce qu'il y a des gens qui ont un drôle de regard sur nous. Pas seulement ouvrir la porte, mais aller plus loin. C'est bien beau de dire qu'on ouvre les portes, mais il faut être accueillis, être remis en confiance. Cela fait partie de notre mission de chrétien1.

En tant que baptisés et lecteurs de Christus, nous sommes invités, me semble-t-il, à nous positionner comme écoutants et comme accompagnateurs, c'est-à-dire choisir de nous faire proches et de faire alliance avec les personnes des marges, tout en ayant conscience que nous ne sommes pas, pour la majeure partie d'entre nous, des gens des marges. Nous ne vivons pas la misère. Nous ne sommes pas des gens du seuil de l'Église ou en quête de Dieu sans savoir du tout comment nous y prendre. Nous ne sommes pas de très grands malades, des personnes en fin de vie ou très enfoncées dans le handicap. Nous ne sommes pas brisés par notre situation matrimoniale ou des questions d'identité et de genre, même si cela ne veut pas dire que tout est simple dans nos vies.

Il me semble important de garder vif à l'esprit que souvent nous sommes porteurs d'une profonde méconnaissance de ces mondes : nous n'en sommes que les hôtes lorsque nous écoutons des gens qui sont parties prenantes de ces mondes.

Cela va donc supposer, de notre part, de durer et de durer dans la bienveillance même si l'autre met à l'épreuve notre bienveillance, c'est-à-dire nous apprivoiser mutuellement, prendre le temps de l'initiation.

Et puis cela va supposer que nous décidions d'enlever nos mains qui cachent nos yeux et d'arrêter de nous boucher les oreilles pour écouter et pour apprendre.

Car souvent, on dit que les gens des marges sont sans voix ou invisibles. Cette perspective me semble inexacte2. Les personnes pauvres et marginalisées parlent et souvent elles parlent même très fort : elles crient leur souffrance et font tout ce qu'elles peuvent pour se faire entendre.

Mais nous, en Église ou dans la société, nous mettons nos mains sur nos oreilles et nous détournons le regard, car cela nous dérangerait beaucoup de voir et d'entendre ce qu'ils disent, il nous faudrait entrer en conversion. Alors souvent, nous préférons nous tenir en retrait.

Là, se présente un enjeu de conversion pour les uns et les autres… Il va s'agir d'entrer nous-mêmes en conversion et d'accompagner ceux qui sont aux marges pour qu'ils entrent en conversion. Mais nous n'avons pas la même conversion à vivre.

Pour ceux qui sont aux marges, quelle est la conversion qu'ils ont à vivre ? Nous, comme alliés, il nous revient de nous faire proches, de créer des espaces de bienveillance où les personnes marginalisées vont pouvoir accéder à leur pensée et pouvoir la formuler tout haut, car ils n'auront pas peur d'être rejetés, humiliés, regardés de haut, mais ils se sentiront soutenus et encouragés. Et là, il va s'agir de devenir des guetteurs : guetter leur parole, tendre l'oreille, nous attendre à entendre une parole inouïe3 et leur manifester cela par notre proximité et notre intérêt.

La conversion que ceux des marges ont à vivre, c'est de se risquer à la confiance en la bienveillance reçue, de faire crédit à cet espace hospitalier et à ceux qui le suscitent. C'est une conversion très difficile à vivre, car les personnes ont subi tant de paroles mensongères qui leur disaient de faire confiance et qui ont été suivies de trahison et de maltraitance. La conversion qu'ils ont à vivre demande de notre part beaucoup de soutien et une fidélité dans la bienveillance.

Pour ceux qui font alliance avec ceux des marges, quelle est la conversion à vivre ? D'abord, décider que nous ne savons pas ce qui va émerger et être dit, et, du coup, nous mettre véritablement à l'écoute pour apprendre, pour entendre quelque chose de neuf, d'in-ouï encore, et travailler notre hospitalité du cœur, la cordialité dans la relation, l'humble fraternité vécue dans un apprivoisement mutuel.

Et puis, partager ce que nous apprenons des personnes aux marges avec les autres alliés et le rendre aux personnes des marges en leur signifiant notre gratitude pour les « paroles de vie » que sont, pour nous, leurs vies et leurs paroles qui attestent une force et une résilience indicible face à l'adversité. Ils proclament la croix et la résurrection à même leurs existences marquées par l'humiliation, la souffrance, l'exclusion qui devraient les faire sombrer dans la mort. Ces gens, par leurs vies, sont signes du mystère pascal en plein monde. Finalement, il y a une sorte de don mutuel de la vie.

Lorsque les alliés choisissent d'entrer en bienveillance et suscitent un espace d'hospitalité, il est possible que des personnes en situation de précarité accèdent à leur parole et puissent relire leur vie pour y lire la vie et Dieu plus forts que la mort. Alors cela leur permet de se relever et de prendre confiance en elles-mêmes et cela permet aux alliés d'être évangélisés au contact du mystère pascal qui prend chair au cœur du monde. Dès lors, les alliés sont initiés au discernement du mystère pascal dans leur propre vie, dans les lieux où il se déploie plus en discrétion.

Cette hospitalité alimente chez les uns et les autres la gratitude mutuelle pour la vie reçue et oriente chacun vers la louange et l'action de grâce pour le Dieu de vie présent en toute vie. Dieu est à l'œuvre mystérieusement en toute vie, mais il se dévoile seulement aux yeux qui ont appris à voir, aux oreilles qui ont appris à entendre et aux cœurs qui se sont ouverts grâce à la rencontre de l'autre.

1 Place et parole des pauvres, Église, quand les pauvres prennent la parole, Éditions franciscaines, 2014, pp. 116-123.

2 J'ai été sensibilisée à cela par l'intervention de Giacomo Costa, « Comment ceux que l'on n'entend pas peuvent-ils participer à un synode ? », dans François Odinet (dir.), Les derniers seront les premiers, La parole des pauvres au cœur de la synodalité, Éditions de l'Emmanuel, 2023, pp. 101-118.

3 Cette perspective s'inspire de ce que disait Jean-Claude Caillaux, lors d'une intervention au colloque de la fondation Jean-Rodhain, en novembre 2015, sur « les conditions de l'expression et du recueil d'une parole des plus pauvres » : « Écouter pour entendre. Et pour entendre vraiment, il faut s'attendre à entendre quelque chose, et croire qu'il y a quelque chose à entendre. Être dans l'ouverture de l'attente et la capacité de recevoir. Il s'agit d'une quête qui, paradoxalement, ne peut que se recevoir. » Cette réflexion lui a été inspirée par Joseph Wresinski dans Les pauvres sont l'Église, Le Centurion, 1983, p. 220 (nouvelle édition de 2011, p. 256).