Sylvie GERMAIN

LE SENS DE L’ADORATION
CHRISTUS N°227
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Sylvie GERMAIN
Toucher, voir, écouter « Petits enfants, gardez-vous des idoles. » 1 Jn 5,21 Adoration : un mot dense et imposant, qui désigne un sentiment d’amour extrême, une attitude toute de ferveur et de dévotion. Un mot d’emblée superlatif, comme ceux de passion, de vénération, de fascination qui gravitent dans le même espace mental et affectif. Et comme ceux-ci, il est équivoque. Il est même fondamentalement équivoque : son sens dépend de la voix qui parle (aussi discrète, voire muette, puisse-t-elle être) dans la personne adorante. Car la voix ici est en jeu ; la voix, donc l’esprit, le coeur, les pensées et les désirs de l’adorateur. L’étymologie populaire relie le mot adoration au latin os, oris, signifiant « bouche ». Exacte ou contestable, cette origine avancée offre un éclairage intéressant sur ce qu’est l’adoration : une louange montée des profondeurs de l’être, se mêlant à son souffle et s’exprimant par sa bouche, ou se ruminant en elle. Mais que dit, et que veut cette voix en crue, en émoi, en extase ? D’où vient-elle, et à qui s’adresse-t-elle ? Selon la provenance et le destinataire de l’adoration, la valeur de celle-ci change de tonalité, et d’ampleur. Au seuil br&ucirc...
Mots clés : Amour Corps Démon Dieu Ecoute Jésus-Christ Résurrection Tentation Littérature
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SOUFFLE DE LA MÉMOIRE, GRÂCE DE L’OUBLI
CHRISTUS N°219
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Sylvie GERMAIN
«Il faut éteindre la démesure plus encore que l’incendie. » Cette pensée d’Héraclite, qui souligne la nécessité de la modération et de la pondération, garantes de l’harmonie du monde et des sociétés humaines, peut s’appliquer au couple « mémoire et oubli » – un couple antagoniste qui, comme toutes les forces contraires en jeu dans la nature et dans l’homme, n’est dynamique qu’au prix d’un subtil dosage de ces énergies et d’une répartition en souplesse de leurs rôles. La « démesure » qui brise l’équilibre entre la mémoire et l’oubli n’est pas toujours évidente, elle advient parfois de façon paradoxale, par retournement, par négligence, par usure, par orgueil ou par honte, ou encore, plus gravement, au fil d’un long et pervers travail de sape ourdi par une volonté de trafiquer la mémoire de tel ou tel événement. Le risque d’hypermnésie Quand la mémoire se dilate, récoltant et conservant tout ce qui advient, amoncelant en vrac les souvenirs, elle s’asphyxie. Saturée de « données », elle ne parvient plus à les examiner, à les évaluer et à les trier en conséquence ; l’hypermnésie ne pen...
Mots clés : Art (cinéma, peinture, sculpture) Ascèse Foi Grâce Mémoire Péché
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PRÉSENCE DES MUSULMANS I
CHRISTUS N°214
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Sylvie GERMAIN
« Depuis trente ans que je porte en moi l’existence de l’islam comme une question lancinante, j’ai une immense curiosité pour la place qu’il tient dans le dessein mystérieux de Dieu. (...) En laissant cette question me hanter (...), j’évite de figer l’autre dans l’idée que je m’en fais, que mon Église peut-être m’en a transmise, ni même dans ce qu’il peut dire de lui actuellement, majoritairement » 1.  Nous ne savons pas lire — pas nous lire les uns les autres. « Qui peut se flatter qu’il lira juste ? », demande Simone Weil 2 qui donne ici au mot « lecture » le sens de : évaluation de l’autre, interprétation affective de son comportement, de son apparence, jugement de valeur porté sur autrui. Personne, ou presque, ne sait lire autrui (et bien souvent soi-même) avec justesse, donc avec justice.   De l’ombre à la pleine lumière La présence des musulmans en France est très ancienne, mais pendant longtemps, trop longtemps, on ne l’a guère remarquée. Ces gens « autres » demeuraient à la limite du visible, ne suscitant qu’un maigre intérêt, donc peu d’effort de « lecture ». Mais au fil des décennies, leur présence s’est élargie, pluralis&eac...
Mots clés : Dialogue interreligieux Esprit Humanisme Islam Pédagogie Religions
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BLASONS DE LA PATERNITÉ
CHRISTUS N°202
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Sylvie GERMAIN
Il y a dans les Évangiles quelques figures remarquables de la paternité. Elles sont d'autant plus fortes qu'elles sont mentionnées fugacement, voilées de discrétion, certaines ne portent même pas de nom. Des figures paternelles qui passent ainsi que des étoiles filantes et dont l'intensité lumineuse, à première vue assez faible lors de leur apparition dans le texte, s'accroît et s'aiguise indéfiniment après leur passage. Zacharie, la première de ces figures, se tient au levant de l'Évangile de Luc. Il n'est pas encore père, sinon « en creux », dans le chagrin du manque Son désir de paternité est en souffrance — son épouse Élisabeth est stérile et tous deux sont déjà âgés. Mais soudain l'inespéré survient : un ange lui apparaît pour lui annoncer que sa longue prière a été exaucée, Élisabeth va enfanter un fils. Sur le coup, c'est moins la joie qui l'envahit que la surprise, le doute même. Il a attendu si longtemps, en vain, que son attente a fini par béer dans le vide. Et il reçoit l'enfant de sa chair non comme un dû, une évidence, aussi tardive soit-elle, mais comme un don, une grâce. Ainsi instaure-t-il dès l'origine une distance au sein de son amour paternel ; une distance f&eacut...
Mots clés : Evangile Père Paternité Silence
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L'ANGOISSE DE L'AU-DELÀ
CHRISTUS N°235
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Sylvie GERMAIN
« L’au-delà est un au-dedans, il n’est pas “après”, il n’est pas derrière les nuages ou au-delà des étoiles, il est ici, maintenant, dans un présent qui demeure et peut demeurer éternellement. » Maurice Zundel   Le problème que nous sommes Étrange mot que celui d’au-delà, composé de deux prépositions et d’un adverbe de lieu. Un mot à la fois statique (là, équivalant alors à ici) et dynamique (il y a dépassement du là, écartement, éloignement, donc sortie, désignation d’un ailleurs). Un mot dont la valeur spatiale est saturée de tension ; au là familier (notre ici terrestre, notre terreau et territoire, notre socle, notre environnement physique et culturel, vital) s’oppose un outre-là (là-bas, làhaut, là-loin, là-où ?) totalement inconnu, que l’on ne peut désigner que du bout de mots privatifs : cet outre-là de l’absolu lointain est incommensurable, insondable, immatériel, insituable… Mais tout en sachant que, précisément, on ne peut rien savoir de lui tant que nous sommes en vie, nous savons qu’il existe, diffus autour de notre ici-bas, immense nulle-part qui nous cerne de toutes parts et où nous sommes voués à dispara&i...
Mots clés : Courage Crainte Démon Espérance Mémoire Prière Conscience au-delà
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LA DYNAMIQUE DE L'ALTÉRITÉ
CHRISTUS N°240
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Sylvie GERMAIN
Avant d’envisager la fraternité-sororité hors du champ familial, considéré comme naturel, il est intéressant de s’arrêter sur quelques adjectifs qualifiant les frères et les sœurs biologiques : tous renvoient au corps, surtout à la représentation-symbolisation qui en est faite. « Qui sont mes frères ? » Sont appelés « frères et sœurs germains » les enfants nés des mêmes père et mère : « germain » dérive du latin germen, d’où provient le mot « germe », terme assez vague désignant aussi bien les cellules reproductrices, l’embryon, la graine, la semence, la cause, l’origine… Les liens qui unissent les germains sont originels, séminaux et doubles, ils forgent une parenté totale qui peut culminer en gémellité. Sont nommés consanguins les enfants nés d’un même père ; le géniteur est donc considéré comme la source d’un sang commun. Au père revient le don du sang, avec celui du nom. Le sang : ce qui circule, flux et véhicule de la vie même, symbole du feu, de l’abondance, de l’énergie, et qui s’apparente au soleil. Le nom : toujours pénét...
TOUT COMMENCE AUJOURD'HUI
CHRISTUS N°249
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Sylvie GERMAIN
La bienveillance : un vocable à la sonorité fluide évoquant un bruissement d’eau, un discret chatoiement ; un mot que l’on n’utilise et n’entend prononcer pourtant que rarement, comme s’il était un peu suranné, voire saugrenu, que l’on avait perdu de vue sa signification, et surtout que l’on mésestimait sa valeur, méconnaissait son efficience. Depuis quelques années cependant, des auteurs se sont penchés sur cette disposition à témoigner aux autres de la bonté, de l’obligeance, à traiter toute personne, proche ou non, avec respect ; ainsi le moine bouddhiste et écrivain Matthieu Ricard, la théologienne Lytta Basset, le philosophe Michel Terestchenko, parmi d’autres. Deux millénaires et demi auparavant, Lao Tseu soulignait déjà la force salutaire et féconde de la bienveillance, apte à « arrêter le mal avant qu’il n’existe, calmer le désordre avant qu’il n’éclate. »    Une attention irriguée de sollicitude La bienveillance : le mot est formé sur le participe présent ancien du verbe vouloir – voillant, veillant – dérivé du latin bene volens : « qui veut du bien, favorable à ». Tout verbe exprime une énergie, qu’elle soit d’act...
Mots clés : Bien-être Bonheur Bienveillance Sollicitude Solidarité
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SERVITEURS QUELCONQUES ET OPINIÂTRES
CHRISTUS N°257
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Sylvie GERMAIN
Tout récit qui fait mémoire ouvre son auditeur à une temporalité plus profonde que celle de son vécu immédiat, il l'introduit dans une communauté plus vaste que celle de son « clan » et ainsi élargit son humanité. Il nous faut naître continûment, sinon le risque est de végéter. L'expulsion hors du corps maternel marque notre entrée dans le monde, et cette arrivée est un départ, riche de tous les possibles. Commence alors le long processus de notre approche du monde, de notre enfoncement dans ses méandres, ses profondeurs, de notre exploration de sa chair. Commence notre patiente traversée du temps, jour après jour scandés de nuits. Commence notre lente accession à ce monde, aux autres, à soi et à l'idée de Dieu. Commence et sans fin recommence notre ascension de la vie, notre aventure de vivant. L'assomption et le déploiement de notre humanité. Tous ces mouvements sont liés, indissolublement. Cette aventure, nul ne peut l'accomplir seul, ni en « hors-sol » temporel, historique, culturel et spirituel. Sans la poussée (non la pesanteur) d'une mémoire, sans l'aiguillon (non urticant) d'un récit du passé, sans le partage (non imposé ni figé) d'un héritage de sens, de valeurs, notre présent ne p...