Nicole Jeammet

LE LIEN MATERNEL
CHRISTUS N°229
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Nicole Jeammet Emmanuelle Maupomé
Christus : Le rôle de la mère n’est-il pas d’abord engagé dans la chair, alors que celui du père le serait davantage dans la loi, donc dans une certaine séparation d’avec la chair ? Nicole Jeammet : Au départ, la mère doit faire croire à l’enfant que c’est lui qui fait advenir les choses qu’il désire, qui crée le monde – illusion, en quelque sorte, du même que lui. S’il désire le lait, aussitôt le sein arrive dans la bouche. S’il est mouillé, aussitôt la mère le change, etc. C’est, selon Winnicott, la « préoccupation maternelle primaire ». Mais la mère ne sera « suffisamment bonne » que si, ensuite, elle peut « désillusionner » l’enfant. C’est aussi bien le rôle de la mère que du père. Car pour accepter l’altérité, accepter la différence, accepter que je ne crée pas le monde, et qu’à un certain moment c’est exactement le contraire de ce que je désire qui se passe, il faut avoir fait des expériences suffisamment sécures. C’est la sécurité qui permet la confiance. Emmanuelle Maupomé : Il me semble que les deux, père et mère, sont engagés dans un rapport à la chair et à la loi vis...
Mots clés : Amour Chair Discernement Ecoute Enfant Famille Femme Indifférence Jésus-Christ Loi Mère Paternité Pédagogie Psychologie Désir
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L’AUTORITÉ SE REÇOIT
CHRISTUS N°218
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Nicole Jeammet
« Tu honoreras ton père et ta mère, mais s’ils te demandent de transgresser la loi, rappelle-leur qu’eux-mêmes sont soumis à la loi. » Talmud Il y a encore une cinquantaine d’années, un consensus social existait quant au bien-fondé d’une autorité des parents ou des professeurs, et il ne venait à l’idée de personne de leur demander au nom de quoi ils se sentaient ainsi justifiés à exiger telle ou telle chose. Or, peu à peu, ce consensus a éclaté au bénéfice d’une volonté de « comprendre » les enfants, et nous sommes passés du droit parfois excessif des parents à poser des règles et des interdits à un autre excès, celui du droit des enfants à être entendus dans leurs revendications d’autonomie. Or il me semble que toute « vérité » ne vit que d’être paradoxale, et que l’oublier expose aux dangers qu’on voulait éviter.   Des parents en quête de réassurance Il n’est que d’écouter des parents venant en consultation au sujet d’enfants en difficulté pour constater combien il est devenu difficile à la plupart de poser des limites, avec un leitmotiv : « Je ne veux pas que plus tard mon enfant ait quelque chose à me reproch...
Mots clés : Amitié Bible Catholicisme Famille Humanisme Justice Liberté Paternité Pédagogie Psychologie
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APRÈS FREUD, EN QUEL DIEU CROIRE ?
CHRISTUS N°197
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Nicole Jeammet
Quelle image de Dieu peut encore faire sens pour nous aujourd'hui, si nous entendons les radicales critiques de Freud ? Mais aussi quelle image de nous-mêmes nous reste-t-il ? En effet les questions : « Qui est Dieu ? », « Qui est l'homme ? », ne sont-elles pas entièrement liées ? Ces questions, pour beaucoup d'hommes et de femmes de ma génération, n'ont pas été d'abord philosophiques mais existentielles. Si nous appartenions à la fois à des milieux de vie et chrétien et psychanalytique 1, nous avons été forcément déchirés entre ces deux milieux hostiles l'un à l'autre déchirés entre des modes d'intelligibilité de l'homme et du monde qui tous les deux nous semblaient à bien des égards justes et féconds, mais qui, peu à peu, se révélaient inconciliables. Qui, d'ailleurs, lors d'une psychanalyse personnelle n'a pas ressenti comme une évidence la vacuité du mot « Dieu » ? Un décalage ne pouvait que se creuser entre l'expérience vive d'une vérité de soi-même découverte derrière et en deçà de ses intentions conscientes, et une Parole de Dieu qui, étant précisément liée à ces intentions conscientes, devenait de plus en plus floue et désincarnée&helli...
Mots clés : Amour Démon Dieu Ecoute Images Mère Psychologie Vérité Désir
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L’EXPÉRIENCE D’UN NOUVEL AMOUR
CHRISTUS N°236
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Nicole Jeammet Philippe Jeammet
Christus : Comment, après avoir connu une vie de couple très longue, une nouvelle expérience peut-elle naître ? Nicole Jeammet : Précisément quand on a longtemps vécu avec quelqu’un et qu’on a connu l’ennui, la routine, certaines formes d’incompréhension, une rencontre amoureuse fait brusquement émerger l’espoir d’un renouveau et fascine par la promesse d’une vie qui serait toute différente. Dans La double vie d’Irina 1, Lionel Shriver raconte l’histoire d’une femme qui vit depuis quatorze ans avec Lawrence et qui, un soir, attirée par un ami de son compagnon, se laisse embrasser par lui. À partir de cette expérience inattendue et bouleversante qui tout à coup « fait voler la relation à son compagnon en éclat », l’auteur a alors l’idée de nous raconter en alternance deux histoires différentes : dans l’une, elle refait sa vie avec cet autre homme ; dans l’autre, elle reste avec son compagnon – avec dans les deux cas l’expérience d’un « désenchantement » qui l’accable :   « Elle était aujourd’hui obsédée par l’instant meurtrier où Lawrence avait franchi la porte et où elle n’avait rien éprouvé. Ce désenchantement l’a...
Mots clés : Accompagnement Amour Choix de vie
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COMMENT TROUVER SA JUSTE PLACE
CHRISTUS N°240
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Nicole Jeammet
D’avoir les mêmes parents nous fait frères et sœurs, créant un lien tout à fait unique qui porte en lui-même et à la même mesure les germes potentiels du meilleur… comme du pire. En effet, ce qui nous lie aux parents, dans le besoin que nous avons tous d’être reconnus et aimés, devient le lieu même d’une rivalité qui peut se faire féroce si pointe le sentiment (subjectif ? objectif ?) qu’un « autre » est préféré. Or, pour le petit enfant, le monde se présente au départ en tout ou rien, en tout-bon ou tout-mauvais : jusque-là, dans un besoin fusionnel, « lui » (le parent), c’est « moi », et voici que désormais, avec cet intrus, pointe l’évidence inverse : si c’est « lui » (le petit frère), ce ne peut plus être « moi ». Le psychanalyste J.-B. Pontalis écrit : Mieux qu’être le préféré, l’élu – comment en être sûr ? –, être l’unique. Et mieux qu’être l’enfant unique, devenir unique. […] Comme il est tenace le désir d’être le préféré, l’élu ! Co...
QUELLE BIENVEILLANCE ?
CHRISTUS N°249
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Nicole Jeammet
« Traiter tous les hommes avec la même bienveillance et prodiguer indistinctement sa bonté peut tout aussi bien témoigner d’un profond mépris des hommes que d’un amour sincère à leur égard. » Rémy de Gourmont, Pensées inédites.     Le Petit Robert donne de la bienveillance cette définition : « sentiment par lequel on veut du bien à quelqu’un ». Mais cette définition de « vouloir du bien à quelqu’un » garde une certaine ambiguïté car elle ne précise ni pourquoi je veux ainsi du bien à celui que je rencontre – ni surtout quel bien je lui veux. Est-ce mon « bien » que j’impose à l’autre afin, par exemple, de me prouver à moi-même que je suis bon et généreux ? Ou ai-je suffisamment d’estime de moi-même pour ne pas être obligé d’utiliser l’autre comme un miroir à mes besoins de réassurance, l’enfermant dans ce que, moi, je décide être « bien » pour lui ? Écoutons ce qu’écrit Emmanuel Levinas : « Est violente toute action où l’on agit comme si on était seul à agir ; comme si le reste de l’univers n’était là que pour recevoir l’action. Est violente p...
Mots clés : Affectivité Amour Service Bien commun Bien-être Bienveillance Accueil
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D'OÙ NAÎT LA CONFIANCE ?
CHRISTUS N°267
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Nicole Jeammet
La capacité à s'abandonner à quelqu'un repose en grande part sur les expériences relationnelles vécues dès la naissance. Ont-elles ouvert à la confiance ? La vie et les combats intérieurs d'Edith Stein, rapportés dans cet article, viennent éclairer cette question. Abandon et lâcher-prise sont des notions actuellement très à la mode qui sont souvent perçues comme un degré ultime de prise d'autonomie et de « liberté ». Lâchant prise, c'est comme si je ne dépendais plus de rien, ni de personne, devenant ainsi maître de ma propre vie. Mais le terme d'« abandon » renvoie à deux sens opposés, l'un passif, l'autre actif : être abandonné (j'y subis l'action d'un autre) et s'abandonner (cette fois, c'est moi qui décide). Sauf que (et c'est tout le paradoxe) cela dépend aussi et surtout des expériences relationnelles sur lesquelles je m'appuie : m'ont-elles ouvert, ou non, à la confiance et vais-je alors pouvoir m'abandonner, non plus comme je l'évoquais au début à un sentiment de bien-être, mais à quelqu'un ? D'où naît la confiance ? Or cette confiance nous vient d'avoir été primitivement vu par un autre : avant de nous voir nous-même et donc de nous aimer ou non, nous avons été un bébé regardé par sa mère1 : « Je suis regardé, donc je regarde », énonce Donald Winnicott. Mais, précisément, comment ai-je été regardée ? Autant l'intelligence peut se développer grâce à l'acquisition de connaissances, autant la confiance ne peut naître que d'un attachement sécure dans la relation à qu...