Nathalie Sarthou-Lajus

MALÉDICTION ET SAGESSE
CHRISTUS N°216
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Nathalie Sarthou-Lajus
Dans la tragédie grecque, la haine fait partie du destin des hommes. Le héros grec a besoin de ses ennemis pour s’affirmer, la haine des autres le fait vivre. Comment vivre sans combattre ? Et comment combattre quand on n’a plus d’ennemi à poursuivre de sa haine ? Plus originaire et plus vieille que l’amour, la haine prend au sein de la communauté toute son ampleur et sa dimension destruc­trice. Paradoxalement, elle est également créatrice de lien social et permet aux hommes de fraterniser en luttant contre un ennemi commun. La haine ne se réduit pas à un emportement passager comme la colère. Elle a quelque chose de plus tenace qui défie le temps et se réveille dans des flambées de violence dès que l’on baisse la garde. La tragédie grecque révèle le vrai visage de la haine comme un atta­chement passionnel proche de l’amour, ainsi que son caractère fatal. Le héros grec découvre avec effroi l’engeance haineuse qu’il a subie sans échappatoire, sa vie durant. Comment ne pas être désarmé devant tant d’acharnement dans la volonté de nuire ? Pourquoi les hommes prennent-ils tant de plaisir à faire souffrir, à humilier et à détruire leur frère ? Ces questions qui montent de la tragédie, comme des cris de d&eacut...
Mots clés : Affectivité Amour Culpabilité Démon Faute Haine Mal Réconciliation (confession) Sagesse Violence
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SAUVER NOS VIES
CHRISTUS N°238
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Nathalie Sarthou-Lajus
C’est une méditation profondément tonique sur le Salut que nous livre ici Nathalie Sarthou-Lajus à partir d’événements personnels très pudiquement évoqués par ces brèves phrases en italique qui rythment chaque chapitre d’un sentiment, d’une pensée ou d’un mouvement intérieurs. La vie peut-elle renaître après l’arrachement, la séparation, la mort éprouvée au plus intime et au plus fort de la vie ? Et pourtant, n’est-ce pas l’amour plus que la survie qui fait ouvrir les yeux sur les accablés, les victimes de catastrophes, les parias… qui fait déjà sortir d’une prostration enfermante et stérile ? « Qui veut garder sa vie la perdra, qui la perd avec moi, la sauvera » : cette parole de Jésus, « sauveur paradoxal », est une clé de l’itinéraire proposé. L’auteur nous prend la main en quelque sorte pour traverser et relire sans concession ces situations tragiques d’amour blessé, interrompu, anéanti. La tradition philosophique s’entremêle ici à une tradition spirituelle qui se fonde sur Surin et Michel de Certeau, où le corps fait déjà sentir et parler ce que la conscience peine encore à se formuler… D’un bout à l’autre, on est por...
VIVRE À SON RYTHME
CHRISTUS N°239
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Nathalie Sarthou-Lajus
  Je n’en peux plus ! » Faut-il attendre l’épuisement pour accepter de se reposer, quand finalement nous n’avons plus trop le choix, parce que nous avons atteint les limites de nos forces et qu’un sentiment de vide nous submerge ? Le problème est que, passé un certain seuil de fatigue, le repos ne repose plus. Une forme de lassitude profonde s’installe qui rend le repos lui-même amer. L’heureuse dialectique de l’action et du repos, du travail et du loisir, de la veille et du sommeil, est ébranlée par l’accélération de nos rythmes de vie. Il devient de plus en plus difficile de se reposer vraiment, de jouir des vertus apaisantes et régénératrices du repos. Nous manquons de temps pour faire tout ce que nous avons à faire, comme si, à force de vouloir maîtriser le temps, nous avions perdu le secret du rythme des jours. Se reposer, faire des pauses dans cette course du temps, s’accompagne de la vague culpabilité de ne rien faire et de la peur d’être mis à l’écart, de ne pas pouvoir suivre la cadence. Pourtant, comme le sait un danseur, le repos n’est pas la cessation de tout mouvement, marquer des arrêts ne signifie pas tout arrêter. Le repos est un acte, une décision, pour faire de l’arrêt un moment intense de resso...
LE DÉSIR DE MÈRES VEILLEUSES
CHRISTUS N°255
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Nathalie Sarthou-Lajus
Je n'invente rien. « Les mères veilleuses » est le nom d'un café du Nord-Est parisien près du parc des Buttes-Chaumont, l'équivalent au féminin des « Pères populaires » dans le même quartier. Le genre de café où l'on se sent immédiatement chez soi, accueilli. L'accueil, décliné au féminin et au masculin, semble passer spontanément par les figures de mère et de père, de mères veilleuses (dans la sphère de l'intime et du social) et de pères populaires (dans la sphère publique). De nombreux hommes croient que « les femmes sont merveilleuses ». Faut-il alors entendre « mère veilleuse » comme une édification de la mère en déesse de la fécondité et de l'attention aux autres ? Cette élévation des mères sur un piédestal apparaît doublement suspecte. Elle s'est souvent traduite au cours de l'Histoire par une mise à l'écart des femmes de toutes les sphères publiques où s'exerçait le pouvoir. Elle a opéré un clivage désastreux entre deux figures du féminin : la mère et la putain, l'idéalisation de l'une comme figure pure et intouchable, étant l'envers du rabaissement de l'autre nécessaire &agrav...
LA TRANSMISSION OU LE "SOI" DÉPASSÉ
CHRISTUS N°264
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Nathalie Sarthou-Lajus
La transmission qui inscrit l'humain dans une chaîne de générations ne se réduit pas à un simple passage de témoin. Une transmission féconde intègre la reproduction du passé dans un mouvement de création de l'avenir. Elle se joue dans l'éducation où les parents laissent leur place aux enfants. Il n'y a pas d'éducation sans un souci authentique de transformation de l'humain, en vue de déployer et d'augmenter ses capacités. C'est par ce processus qu'un enfant devient un adulte. Le petit d'homme naît particulièrement inachevé et ne survivrait pas sans le comportement éducatif de ses proches qui lui permet de développer ses compétences. L'éducation implique une part d'apprentissage et de dressage par laquelle un être déploie ses potentialités et s'éloigne du stade primitif où il a surgi. Peut-on parler de dépassement de soi ? Sans doute, s'il s'agit de quitter un état premier de dépendance pour conquérir une forme supérieure de maîtrise de soi et d'autonomie. La visée principale de l'éducation moderne est cette expérience de la liberté qui met très tôt l'enfant face à des interdits et à des choix, lui apprenant ainsi à se déterminer par lui-même. On comprend que cette tâch...