Martin STEFFENS

Professeur de philosophie en khâgne (Strasbourg), chroniqueur à La Croix.
A notamment publié Petit traité de la joie (Salvator, 2011), La Vie en bleu (Marabout, 2014), Marie comme Dieu la conçoit (Cerf, 2020) et Faire face. Le visage et la crise sanitaire (avec Pierre Dulau, Première Partie, 2021).
DE RIEN
CHRISTUS N°236
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Martin STEFFENS
Dans ma contrée natale, la Moselle, il arrive que l’expression courante : « De rien. » soit remplacée par ce seul mot : « Service. » Il s’agit, sans aucun doute, d’une contraction de la locution bien connue : « À votre service. » La chose est toutefois intéressante : quel lien entre le service qu’on rend et ce « rien » qu’on répond au « merci » ? Et d’abord pourquoi répondre à ce qui, déjà, était une réponse ? Pourquoi donc la politesse se rend-elle à elle-même, comme pour se dédire (« De rien ») ? Il y va sans doute de ce que Nietzsche nommait « la pudeur du donateur » (die Scham des Schenkenden 1) : si l’on peut donner sans rien retenir à soi, on ne doit le faire sans retenue. Car la dette créée chez le donataire est d’autant plus grande que le don est généreux. On ne peut en outre ignorer que la main qui donne est au-dessus de celle qui, humblement ou honteusement, s’ouvre et reçoit. Ainsi, répondre à la réponse, dire : « De rien », c’est faire comme si le don ne nous avait pas coûté : pour ne pas empoisonner le cadeau, on ne s’appesantit pas sur son geste. Il y a au contraire « maldonne » chaque fois que, aliénant son bi...
LA SOUSTRACTION DES PAINS
CHRISTUS N°272
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Martin STEFFENS
Témoignage de confiné Entre la boulangerie et le théâtre, s'échelonnait l'ensemble des biens dits « essentiels ». Parce qu'on y servait du pain, nul n'a jamais imaginé que les boulangeries puissent être fermées, même pour raisons sanitaires. À l'inverse, bien qu'une certaine distanciation sociale s'y pratiquât bien avant la crise, peu de voix se seront élevées contre la fermeture des théâtres. Entre ces deux extrêmes, où situer la messe ? À la droite du théâtre, moins essentielle que lui parce qu'elle relève du cultuel, qui touche une communauté particulière, et non du culturel qui s'adresse potentiellement à tous ? Ou bien à gauche de la boulangerie, plus essentielle que tout puisque l'homme, par essence, est aussi, et peut-être surtout, un esprit qui ne se nourrit pas que de pain ? Au premier abord, la messe est plus proche du théâtre que de la boulangerie puisque, sans ce cérémonial de la consécration qui n'est que du théâtre pour celui qui n'y croit pas, le pain n'a aucune valeur. En effet : entre l'hostie non consacrée et une bonne baguette sortie du four, le choix est vite fait… Mais la messe s'éloigne d'autant du théâtre puisqu'il y faut tout de même du pain, mangé, « manduqué ». Il faut ce lien charnel avec un Dieu qui fait tomber son corps et son sang dans la bouche des bons et des méchants. La messe n'est ni la boulangerie, ni le théâtre et, cela étant vraiment dit, elle mêle l'une à l'autre et bouleverse ainsi notre échelle des biens essentiels. Il fut en effet...