François Marxer

SIMONE WEIL
CHRISTUS N°225
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François Marxer
Cerf, « La nuit surveillée », 2009, 153 p., 18 euros En ces temps de crise et de « pros­périté du vice », on trouvera dans ce petit ouvrage motifs d’admiration et raisons d’espérer. Simone Weil, en effet, dessine les objectifs spirituels d’une politique qui conjoint amour de la patrie (considérée comme trésor de l’âme, loin de tout nationalisme) et une am­bition européenne, délivrée du culte de la force dont le colonialisme est la triste démonstration. Elle pointe le mal (irréparable ?) commis par la modernité : le déracinement qui accable tant la classe ouvrière que le monde paysan, faisant de l’humain, comme elle a pu en faire l’expérience, un exilé ayant perdu estime de soi et sens de la responsabilité. D’où l’urgence de penser et de mettre en oeu­vre une philosophie du travail qui réalise l’adéquation de la pensée et de l’action. Il s’agit ainsi de retrouver l’inspiration spirituelle qui permettra le ré-enracine­ment, en découvrant le sacré à tous les niveaux de l’existence. Ce n’est pas d’une appartenance à un corps (même mystique), mais d’une « inspiration chrétienne » que se réclame Simone Weil, tout en...
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SUR LES TRACES DE JEAN DE LA CROIX
CHRISTUS N°224
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François Marxer
Préf. B. Sesé. Trad. G. Grenet. Cerf, 2009, 204 p., 32 euros.   L’oeuvre de Jean de la Croix, en raison surtout de sa délicate articulation entre le dire poétique et la prose d’un commen­taire nourri de pensée scolastique, réac­tive la question que pose toute théologie spirituelle : dans quelle mesure ce qui s’y énonce traduit-il, se réfère-t-il à une expérimentation de l’auteur ? Probléma­tique occultée dans le cas sanjuanesque par les amplifications légendaires des ha­giographies officielles, fables (au sens où l’entendait Michel de Certeau) qui fabri­quent la figure du saint selon les normes canoniques et stéréotypes en vigueur dans l’univers baroque (par exemple, les origines aristocratiques indispensables pour faire un saint convenable, et que l’on invente donc au besoin). Admirable est le présent essai qui entreprend de faire justice de ces fic­tions en privilégiant la voix des archives. Ainsi se restitue un paysage, un contexte tant culturel et religieux que social, éco­nomique et surtout institutionnel (les querelles dans l’ordre carmélitain dont Jean aura certes fait les frais, mais ici analysées avec impartialité ; plus encore, essentiels, ces réseaux où se communi­que, se partage et s’enric...
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À LA MÉMOIRE D’UN ANGE
CHRISTUS N°223
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François Marxer
Le déferlement des désirs, le cataclysme du désastre, l’émotion déchirante ; l’harmonie et la rigueur, une musique construite, cal­culée : voilà tout Alban Berg. Avec Schönberg, le maître, et Webern, l’ascète, Berg forme la seconde École de Vienne, héritière fidèle (parce que créatrice) de la première (Haydn, Mozart, Beethoven). Une vie brève : 1885-1935, qui se déroule toujours à Vienne et alentours, dédiée à la composition et à la défense de la Nouvelle Musique. Un catalogue restreint, voué au chef-d’oeuvre : les Altenberg- Lieder, les trois Pièces pour orchestre, la Suite Lyrique et surtout Wozzeck, l’opéra qui le consacrera tardivement comme ma tre de l’art lyrique, ce que confirmera Lulu hélas ! inachevé. Début 1935, le virtuose américain Louis Krasner lui commande un concerto, Berg s’engage dans la composition quand il apprend la mort, le 22 avril, à l’âge de quinze ans, de Manon Gropius, fille d’Alma Mahler, des suites d’une maladie foudroyante : il dédie son oeuvre à la mémoire de la jeune fille, y évoquant les facettes de sa personnalité et le cours tragique de son destin… Co ncidence étrange, lui-même mourra, le 24 d&eacute...
Mots clés : Art (cinéma, peinture, sculpture) Ascèse Mal Mémoire Miséricorde Mourir Musique Prière Résurrection
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LETTRES À MA MÈRE BIEN-AIMÉE (JUIN 1897) & L’AUTOBIOGRAPHIE DE THÉRÈSE DE LISIEUX & THÉRÈSE DE LISIEUX ET MARIE-MADELEINE
CHRISTUS N°223
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François Marxer
LETTRES À MA MÈRE BIEN-AIMÉE (JUIN 1897), Cerf, coll. « Sciences humaines et religions », 2007, 416 p., 34 euros. L’AUTOBIOGRAPHIE DE THÉRÈSE DE LISIEUX, Mêmes éditeur et collection, 2009, 591 p., 50 euros. THÉRÈSE DE LISIEUX ET MARIE-MADELEINE, Jérôme Millon, coll. « Golgotha », 2009, 238 p., 20 euros. Encore un coup de génie ! Dans son précédent Poème de septembre (Cerf, 2002), Claude Langlois avait dégagé le Manuscrit B de sa gangue de piété sirupeuse et révélé un poème vigoureux qui attestait en Thérèse un écrivain incontestable et un théologien subtil, audacieux autant que lucidement prudent. Le Manuscrit C connaît à son tour pareille métamorphose : ce long fleuve composite, fourmillant d’anecdotes où chacun allait butiner le miel de sa doctrine thérésienne, s’avère être la suite parfaitement orchestrée de 27 lettres adressées à la perspicace et pénétrante Marie de Gonzague, rédi­gées et relues en 27 jours (du 3 juin au 1er juillet 1897), et qui constituent le testament de Thérèse. Elle a conscience de vivre un itinéraire mystique singulier et elle possède – elle le sait – toute la comp&eac...
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EDITH STEIN (1891-1942)
CHRISTUS N°222
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François Marxer
Cerf, coll. « Épiphanie », 2007, 370 p., 25 euros. Le travail de Cécile Rastoin, mené avec une probité exemplaire et une ferveur communicative, délivre heureusement Edith Stein des clichés, voire des légendes, dans lesquels on a coutume de la momifier, en particulier son allégeance définitive au néo-thomisme, sans doute gage pour beaucoup d’une orthodoxie de la pensée, mais dont doutait un Jacques Maritain fort perspicace. Cette biographie, en effet, retrace scrupuleusement, et avec un rare talent pédagogique, l’itinéraire intellectuel, et par là même spirituel, de la carmélite de Cologne. Si la conception thomasienne de la vérité lui permit de se dégager de l’emprise d’un Husserl revenu à l’idéalisme, son parcours était loin d’être achevé, découvrant la pensée mystique (Denys, Jean de la Croix) et franciscaine (Duns Scot), quand l’extermination nazie y mit un terme brutal. Parcours singulier d’ailleurs, puisque c’est par le prisme de l’expérience chrétienne qu’Edith (re)découvre son judaïsme originaire. Seule réserve : ce parcours intérieur est reconstitué dans une linéarité parfaite, lissant les échecs, gommant les obstacles, tous absorbés pa...
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MÈRE ÉGLISE...
CHRISTUS N°218
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François Marxer
Marie Noël, paroissienne docile et fidèle qui aura connu, dans l’Auxerre du début du XXe siècle, l’atmosphère d’un christianisme jansénisant, avoue sa peine à « faire passer – difficilement – mon chameau et ses bosses par le trou de l’aiguille bourgeoise, paroissiale ou familiale ». Dans ses Notes intimes (Stock, 1959), elle s’en explique dans une manière de parabole : Seigneur, comme l’époux amène sa jeune épouse dans la maison qu’elle ne connaît pas et que la belle-mère gouverne, Tu m’as emmenée pour vivre avec Toi dans la maison de Mère Église. La jeune épouse doit vivre avec sa belle-mère, et la loi de la belle-mère est souvent plus dure que celle de l’époux. La belle-mère parfois commande plus qu’elle ne devrait, elle abuse de son âge, de son expérience, de son autorité, du respect qu’elle inspire. Et la petite bru la craint. Elle n’ose pas respirer à sa guise à côté d’elle. Mais, pour l’amour de l’époux, silencieuse, elle se soumet. Ainsi, Seigneur, chez Mère Église je n’ose guère être moi-même. Je me tais. J’ai peur d’elle dès que je pense – je redoute ses mains humaines qui sont dures et in...
LA MYSTIQUE BIEN TEMPÉRÉE
CHRISTUS N°218
-
François Marxer
Cerf, coll. « S ciences humaines et religion », 2006, 381 p., 39 euros. Vous intéressez-vous à la mystique féminine ? Si oui, précipitez-vous sans retard sur cet ouvrage capital, et qui sera désormais votre vade-mecum. Au fil de ces sept portraits qu’il brosse avec une évidente sympathie (Marie- Aimée de Jésus Quoniam, Élisabeth de la Trinité, Marie Odiot de la Paillonne, Cécile Bruyère, Élisabeth Lesoeur, Jeanne Schmitz-Rouly, Marie Kahil, Camille C.), au gré de ces destins qu’il scrute d’une plume enlevée et d’un charme irrésistible, Dominique-Marie Dauzet, religieux prémontré, reprend quelques-uns des dossiers, parfois conflictuels, où a pu s’enliser l’histoire de la spiritualité et nous ouvre des horizons prometteurs et apaisants. Ainsi sommes-nous délivrés, avec toute la rigueur souhaitable, de l’illusion de la « psycho-histoire » – qui mêlait psychanalyse et sociologie historique – pour rendre compte des faits mystiques. L’auteur ne sacrifie pas pour autant la psychanalyse sur l’autel de la dévotion, mais il la maintient courtoisement dans son site d’autorité propre. De ce fait, il donne des aperçus décisifs sur le couple formé par la femme mystique et son directeur, autrement...
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THÉRÈSE DE LISIEUX : ENFANTINE OU INFANTILE ?
CHRISTUS N°217
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François Marxer
Ouvrons les Cahiers de Simone Weil : « C’est par la force et la fixité du désir que nous devons devenir des enfants. Un enfant tend les mains et tout le corps vers ce qui brille, fût-ce la lune. Un enfant crie avec sa voix et tout son corps, inlassablement, pour demander du lait ou du pain, s’il a faim. Les adultes s’attendrissent et sourient, mais lui est totalement sérieux. Tout son corps et toute son âme sont uniquement occupés à désirer. Rien n’est moins puéril qu’un petit enfant. Les adultes qui jouent avec lui sont puérils. (Je crains bien que la petite Thérèse de Lisieux n’ait ressemblé plus souvent à un tel adulte qu’à un petit enfant) » 1.Constat accablant dont je voudrais bien exonérer Thérèse, mais les experts le confirment cruellement quand ils se penchent sur les déboires d’une enfance maladive, réputée névrotique, et plus encore sur les dernières semaines de cette carmélite de vingt-quatre ans qui va mourir – et elle le sait – et qui, en ces heures graves, se dépense en billevesées gamines : la voilà qui parle « bébé », de « lolo » et de « dodo » ! la voilà qui patoise, qui infantilise ! Perspicace, Claude Langlois aura remarqué que ce p...
Mots clés : Amour Charité Combat spirituel Eglise Enfant Miséricorde Mystique Péché Sainte Thérèse de Lisieux Spiritualité monastique
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THÉRÈSE DE LISIEUX, DOCTEUR DE L’ÉGLISE
CHRISTUS N°217
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François Marxer
Desclée de Brouwer, 2007, 300 p., 27 euros. En 1984, Noëlle Hausman nous avait donné une remarquable étude, publiée chez Beauchesne, qui mettait l’expérience thérésienne de l’enfance en regard de la méditation nietzschéenne : ainsi se faisaient face Deux poétiques de la modernité – l’athéisme de Nietzsche (la mort de Dieu) et la théologie de Thérèse (la Gloire du Père), dessinant l’alternative qui commande notre univers spirituel contemporain. L’auteur récidive avec le même bonheur en nous proposant un ouvrage de plus grande ampleur, mais d’ambition plus modeste, puisqu’il nous offre un survol d’ensemble du monde thérésien, comblant ainsi une regrettable lacune éditoriale. Dans ces pages qui reflètent un cours professé à l’IET de Bruxelles, chacun trouvera une mine de renseignements sur la biographie thérésienne et sur le corpus publié, intelligemment distribué et minutieusement analysé. Le plus intéressant est cependant l’organisation de la problématique et son approfondissement qui souligne une cohérence de l’« oeuvre-vie », que la seule analyse des oeuvres estomperait évidemment. La clef de l’univers que Thérèse explore et éd...
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L’HISTOIRE LITTÉRAIRE DU SENTIMENT RELIGIEUX DE L’ABBÉ BREMOND
CHRISTUS N°211
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François Marxer
M’autoriserez-vous, ami lecteur, la seule objectivité qui vaille, celle de l’admiration, et parviendrai-je à susciter en vous curiosité et sympathie pour cette monumentale Histoire littéraire du sentiment religieux, dont la réédition 1, à près d’un siècle de distance, a de quoi intriguer ? Certes, l’abbé Bremond, dont le propos est littéraire, n’a guère souci des critères de rigueur scientifique qui ont cours aujourd’hui ; n’empêche, il a posé la pierre de fondation d’une discipline nouvelle, l’histoire de la spiritualité, à une époque où la question mystique battait son plein : les médecins et aliénistes du XIXe siècle avaient établi leur diagnostic sans complaisance ; les philosophes (Bergson, Blondel et d’autres) s’en mêlent, scrutant les capacités insoupçonnées de l’esprit et, à l’invitation des religieux (les jésuites de la Revue d’Ascétique et Mystique et du Dictionnaire de Spiritualité, les carmes des Études carmélitaines, les dominicains de La Vie spirituelle), la théologie prend part à ce débat décisif. Il valait donc la peine qu’une équipe d’historiens vous introduisît à cet univers dûment...
Mots clés : Expérience spirituelle Humanisme Jésus-Christ Mystique Spiritualité ignatienne Littérature
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AVEC ETTY HILLESUM
CHRISTUS N°203
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François Marxer
Labor et Fides, coll. « Petite bibliothèque de spiritualité », 2002, 128 p., 19 € On ne peut que recommander ce parcours digne de tout éloge qui nous restitue la figure si attachante d'Etty Hillesum, avec une rigueur impressionnante qui tranche sur le lyrisme facile et approximatif de bien des commentaires. L'auteur écoute attentivement la résonance biblique qui parcourt le Journal et les Lettres de Westerbork et qui rythme l'écriture de manière de plus en plus dense. Sans doute l'importance de Rilke est-elle sous-estimée, qui est pourtant une référence majeure de l'évolution d'Etty. Cependant, E. Frank ne la « christianise » pas comme certains l'ont fait imprudemment. Non seulement elle montre comment une annexion de ce « chemin inattendu » au monde chrétien est préjudiciable et injustifiée, mais, avec un discernement spirituel et « pastoral » certain, elle souligne que le vrai danger est la récupération d'Etty par la mouvance New Age. Etty ne propose-t-elle pas (en bon thérapeute qu'elle est) les « éléments d'une sagesse pour être plus heureuse », ce dont la « recherche de soi » contemporaine est fort friande et qu'elle obtiendra au prix d'une lecture laïcisée ou « athéiste » de cet itinéraire hors-norme ? À...
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LA JOIE PRÉCAIRE DE MARIE NOËL
CHRISTUS N°201
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François Marxer
Malicieuse, délicieuse Marie Noël, qui, avec ses allures de « petite fille sage » et cette « espièglerie angélique » qui ravissait tant l'abbé Bremond 1, trompe si bien son monde. Tenez, feuilletez Les Chansons et les Heures, égrenez Le Rosaire des joies, régalez-vous du bonheur de Petit-Jour ou de quelque Conte de Noël : la joie fleurit sous sa plume comme évidence printanière Ce qui s'accorde avec sa « nature joyeuse » 2 et ce tempérament de ses compatriotes bourguignons qui « ont de bons pieds solides, bien en terre, mais [qui] suivent la joie de leur tête » 3. La cause est donc entendue : Marie Noël, « poète de la joie », ou mieux, des joies simples, enfantines et quotidiennes, mais aussi des joies de l'âme, de la création littéraire, sans parler de celle de la foi. Pourquoi pas ? Cependant, on entend aussi dans les Chants et Psaumes d'automne, le thrène lugubre de l'Office pour l'enfant mort ; des Chants de la Merci, l'inexorable détresse ; enfin, le ressassement de la douleur qui monte des Chants d'arrière-saison. Poète de la joie, oui, mais de quelle joie ? De cette gaîté mièvre dont on aura affublé cette âme lucide et implacable, ainsi défigurée en paroissienne bien-pensante et poète de patronage ? Certes non ! La...
Mots clés : Amour Espérance Joie Liberté Mourir Promesse Réalité
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DE L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST
CHRISTUS N°200
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François Marxer
Trad. E. CItudijan Saint-Anfré. Postf. Q. Epiney-Burgard. Cerf/Jaca Book, coll. « Histoire du christianisme », 2002, 143 p., 19 €. Délicieuse est la lecture de ce petit ouvrage. L'auteur en consacre près du tiers à réactiver la thèse combien aventureuse qui attribue ce classique de la spiritualité à l'hypothétique bénédictin Jean Gersèn, thèse qu'en une courte postface Georgette Epiney-Burgard démonte avec autant de courtoisie que d'érudition définitive. Néanmoins, l'essentiel de ces pages reste l'examen méthodique des thèmes spirituels où, bien évidemment, l'attribution à l'improbable auteur du XIIIe siècle interdit de reconnaître la sensibilité de la Devotio moderna et l'héritage de Ruusbroec, mis à la portée de tout chrétien honnête et soucieux de perfection. C'est par le biais ascétique, associé à la dévotion à l'humanité souffrante du Christ, que se fraye le chemin de l'intériorisation vers « la douceur du paradis intérieur » (P. Verdeyen). On appréciera la rapide évocation qui est esquissée de l'influence de ce chef-d’œuvre sur la spiritualité moderne. On aurait aimé un regard plus substantiel sur l'usage qu'en fit Thé...
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LE SOULIER DE SATIN DE PAUL CLAUDEL
CHRISTUS N°200
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François Marxer
Prés. D. Millet-Gérard. Ad Solem, 2002, 79 p., 20 €.   Ce livret, postface que Balthasar donna à sa traduction allemande du Soulier publiée en 1939, est à classer à Balthasar plutôt qu'à Claudel. Après l'exhaustive et éclairante présentation de Dominique Millet-Gérard, on goûtera la virtuosité théologienne de cette admirable lecture, qui se déploie, telle une sonate, en quatre mouvements : l'horizon, l'amour, le monde, l'amour et le monde — première esquisse de l'esthétique théologique qui trouvera son accomplissement dans La Gloire et la Croix. On se demande cependant si ces pages qui déplorent « la fragmentation du monde moderne et sa prétentieuse autosuffisance » et dénoncent aussi bien « l'avènement du discours critique » que « la complaisance au laid », ont réellement pris la mesure de la crise culturelle et religieuse de la modernité, endeuillée par l'absence de Dieu si prégnante dans L'Otage : radicalité ascétique qu'érode, dans le Soulier, l'émergence de l'« éros métaphysique », indispensable au déploiement de l'amour
Mots clés : Livres
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LE POÈME DE SEPTEMBRE
CHRISTUS N°199
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François Marxer
Cerf, coll. « Sciences humaines et religions », 2002, 241 p., 24 €.   Attention, chef-d’œuvre ! Dieu sait si l'on a commenté avec piété ce Manuscrit B dans lequel Thérèse condense la « petite doctrine » que lui réclame indiscrètement Marie du Sacré-cœur en septembre 1896 ! Or Claude Langlois, comme précédemment avec les Dernières Paroles (Salvator, 2000), nous apprend à lire le texte, scrutant sa matérialité si contraignante : les lignes serrées, les points de suspension interminables, les mots soulignés, pour en restituer le mouvement et l'interpréter comme une stupéfiante tentative poétique en vers libres, à l'heure même où cette nouvelle modalité d'écriture advient sous la plume de Rimbaud et de Claudel ! Claude Langlois ne s'arrête pas à cette magistrale découverte : en historien, il reconstitue l'intrigue de ces quelques jours où Thérèse, hésitante, finit par donner satisfaction à la requête de son aînée, non sans lester sa réponse d'un prudent mode d'emploi, ce qui n'empêchera pas de laisser sa destinataire déconcertée. Une analyse minutieuse permet ensuite de comprendre comment ce texte s'inscrit au cœur de l'épreuve nocturne, dont on...
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OEUVRES COMPLÈTES
CHRISTUS N°199
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François Marxer
Préf. F.-X. Mguyen van Thuan et C. von Schônborn. Trad. A. Boucher. Saint-Paul, 2 vol., 2000 et 2001, 454 et 469 p., 23 € chacun. Né en 1928, Joachim Nguyentân- Van, mieux connu sous son nom religieux de Marcel Van, est un frère rédemptoriste qui mourra en 1959 dans un camp du Nord-Vietnam. Inspiré par Thérèse de l'Enfant-Jésus qu'il considère comme sa « petite sœur », Marcel Van se veut « l'apôtre des âmes », et « plus particulièrement des enfants » : il sera « l'Apôtre caché de l'Amour ». L’Autobiographie, rédigée à la demande de son directeur et d'une méticulosité parfois fastidieuse, nous découvre l'évolution psychologique et spirituelle d'un garçon choyé et affectueux, tôt affronté aux apprentissages de la vie pauvre et à un monde adulte décevant et impitoyable jusqu'à l'injustice et à la cruauté : d'une sensibilité excessive certainement fragile, Marcel se révèle cependant d'une remarquable fermeté et d'une détermination farouche dans sa conduite chrétienne. Le récit des visions et phénomènes extraordinaires ravira les amateurs de merveilleux et d'atmosphères apocalyptiques ; il reste cependant d'une heureuse sobri...
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LA THÉOLOGIE GERMANIQUE & LE PETIT LIVRE DE LA VIE PARFAITE
CHRISTUS N°198
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François Marxer
La Théologie germanique, Jérôme Millon, coll. « Atopia », 2000, 206 p., 9,15 €. Le Petit Livre de la Vie Parfaite, Prés. A. de Libéra. Trad. G. Pfister. Arfuyen, 2000, 173 p., 18,29 €.   Opuscule anonyme du XIVe siècle, apprécié de Luther qui l'éditera partiellement en 1516, puis totalement en 1518 (ce qui tempéra l'ardeur anti-mystique fréquemment répandue dans les milieux protestants), la Theologia Deutsch reprend et diffuse les thèmes néoplatoniciens de la mystique eckhartienne, centrant son propos sur le renoncement et l'abandon, conditions de l'union à Dieu de l'âme parvenue à la parfaite nudité. Ce livre reflète les préoccupations du mouvement des « Amis de Dieu » qui, consternés par la dégénérescence de l'Église d'alors, se présentaient comme une alternative spirituelle afin de redresser la situation. En 1983, Jean-Jacques Anstett nous avait donné, aux PUF, la traduction d'un manuscrit de 1497, assez différent de l'édition de Luther de 1518. Sous le titre du Petit Livre de la Vie Parfaite, la traduction élégante et soignée de Gérard Pfister, fondée sur la plus récente édition critique, ne fera pas double emploi et introduira avec profit à la connaissance de ce courant...
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ETTY HILLESUM OU RILKE AUX ENFERS
CHRISTUS N°197
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François Marxer
Eh bien, allons-y ! Moment pénible, barrière presque infranchissable pour moi : vaincre mes réticences et livrer le fond de mon cœur à un candide morceau de papier quadrillé. (...) Je n'ose pas me livrer, m'épancher librement et pourtant il le faudra bien, si je veux à la longue faire quelque chose de ma vie lui donner un cours raisonnable et satisfaisant » 1. Ainsi commence une aventure spirituelle des plus singulières du XX siècle où se risque une jeune juive néerlandaise supérieurement douée et qui le sait mais qui sait aussi, pour en souffrir, qu'il y a au fond d'elle-même « quelque chose qui [la] retient dans une poigne de fer ». Aventure d'une élucidation de soi, d'une honnêteté exemplaire : on pourrait dire tout aussi bien guérison, dans la mesure où, au long de cette exploration de l'intérieur par la médiation de l'écriture la « pauvre godiche peureuse », comme die se désigne sans ménagement advient à sa vérité propre délivrée de la peur. Cette odyssée psychique autant que spirituelle est scandée par l'apparition régulière au fil du texte de « la fille qui ne savait pas s'agenouiller » 2. Cette figure anonyme qui n'est autre que son double l'autre d'elle-même surgit curieusement &agrav...
Mots clés : Bible Dieu Judaïsme Mystique Littérature
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CLAUDEL
CHRISTUS N°195
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François Marxer
Sedes, coll. « Questions de littérature », 2000,126 p., 17 €. L'esthétique théologique de Claudel qui, en adversaire résolu de l'esthétisme, constate l'impasse où s'est enfermé le symbolisme de Mallarmé, interroge le rapport entre l'art et la religion, réciprocité qui conjugue le Beau et le Vrai : est-il vrai que la beauté sauvera le monde ? Et de quelle beauté s'agit-il ? Pour Claudel, c'est celle de l'Incarnation où se lient nature et surnaturel et pour laquelle il convoque, comme références, la peinture hollandaise (art de l'intériorité de l'âme, de la réceptivité méditative) et la splendeur baroque (expression exubérante de la communion et de la puissance d'affirmation) : Ammus ici, et là, Anima. Dans l'atelier de l'artisan Claudel, deux établis pour mettre à l'œuvre cette conviction chrétienne. Le théâtre, nourri de ses modèles antiques et shakespearien, irrigué de sève liturgique, théâtre du combat intérieur où rien n'est épargné de la complexité réelle de l'histoire humaine, sert une apologétique du salut ; il donne à voir la Communion des saints comme effet de l'Alliance L'exégèse biblique ensuite, dont le pivot est la figure christique —...
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L'INTELLIGENCE ET L'AMOUR
CHRISTUS N°192
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François Marxer
Beauchesne, 2000, 222 p., 150 F. Un livre bâti en triptyque, et d'une indiscutable utilité. L'auteur retrace d'abord l'itinéraire spirituel de Simone Weil en nous restituant l'admirable lettre qu'elle adressa en mai 1942 au Père Perrin, page hallucinante de pénétration et bouleversante de grandeur spirituelle, où elle justifie son choix de rester sur le seuil, entre deux : entre ce qui est l'Eglise et ce qui ne l'est pas. Même si l'évaluation enthousiaste que fait S. Weil du phénomène cathare doit être sérieusement corrigée à la lumière de l'historiographie contemporaine, l'éloge qu'elle fait de la civilisation occitane mérite l'attention. S'y réalise en effet, selon elle, le mariage de l'esprit grec et du pur évangile, à rebours de la romanité (que S. Weil exècre pour son culte de la force) et de la judaité (orgueilleusement crispée sur l'idée de peuple élu à laquelle elle, pourtant juive, est farouchement hostile). La périlleuse opposition de la douceur évangélique et de la force fait craindre un gnosticisme simplificateur et quelque insuffisance de la théologie de la Croix. De même, l'universalité, la catholicité à laquelle aspire S. Weil, ne manque pas de nous interroger, puisqu'elle absorbe et refoule toute culture di...
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LES VISIONS
CHRISTUS N°191
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François Marxer
Ed. et trad. G. Epiney-Burgard. Ad Solem, 2000, 116 p., 105 F. On accueille avec reconnaissance et bonheur cette nouvelle traduction des Visions d'Hadewijch, texte essentiel de la spiritualité béguinale, indispensable complément des Poèmes et Lettres. Sa fluidité, son élégance, son évidence en font autant un ouvrage indispensable à qui approfondit l'histoire de la spiritualité qu'un livre apte à nourrir la vie spirituelle. En dépit de l'absence de tout suivi chronologique, ces Visions permettent de dresser un portrait intérieur d'Hadewijch et de goûter, au-delà de l'enchantement des Poèmes, la doctrine de cette femme audacieuse qui, traversant la crise rationaliste du XIIe siècle, tire de son expérience et de la lecture de Guillaume de Saint-Thierry une vertigineuse théologie de l'amour, dont Maître Eckhart et les rhénoflamands feront grand profit.
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LES DERNIÈRES PAROLES DE THÉRÈSE DE LISIEUX
CHRISTUS N°189
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François Marxer
Salvator, coll. « Pierres d'angle », 2000, 173 p., 89 F. Tout thérésien averti connaît le procès instruit de longue date contre l'oeuvre de Mère Agnès, experte en re-writing des écrits de sa soeur. L'issue de l'instruction menée avec pugnacité par Jean-François Six ne faisait guère de doute : le Carnet jaune comme les Derniers entretiens étaient par trop suspects pour être légitimement convoqués par quiconque voulait pénétrer la pensée de Thérèse. Or le dossier est repris par Claude Langlois qui use de toutes les ressources de la critique pour nous faire entendre, de façon plausible, dégagée du commentaire un peu trop dévot et convenu de Mère Agnès, la parole même, les ipsissima verba de Thérèse. La méthode critique, ici exemplairement appliquée, loin de desservir ou d'édulcorer le propos thérésien, comme on pourrait le craindre, le restitue en son audace et mystère. Elle met aussi en lumière les principes qui auront guidé Mère Agnès et ses soeurs dans leur entreprise éditoriale et les objectifs qu'elles poursuivent. La procédure de canonisation ouverte en 1910 détermine en effet une stratégie : susciter une Thérèse « populaire », celle...
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THÉRÈSE ET L'ILLUSION
CHRISTUS N°188
-
François Marxer
Desclée de Brouwer, 1998, 113 p., 87 F. Après la déferlante éditoriale provoquée par le Centenaire, on attendait le grand ouvrage sur Thérèse : le voici sous la plume de Maurice Bellet. Pour ses fidèles lecteurs, ce sera une manière d'accomplissement. L'aventure fulgurante de Thérèse cristallise en effet l'unité de tous ces domaines que Bellet aura hardiment explorés, depuis La peur ou la foi jusqu'à L'Eglise morte ou vive, en passant par L'épreuve ou La force de vivre. Les autres y découvriront la grandeur sublime de la petite carmélite, car l'auteur, et c'est sa force nous présente Thérèse en son entièreté : non pas un enchaînement de séquences biographiques, d'épisodes qui s'emboîtent, ni un assemblage de facettes psychologiques ou doctrinales, mais le mouvement, la vague de fond qui draine ses vingt-quatre années, la « logique » qui les soutient ; non une fatalité, mais un « vouloir aimer ». Quête de vérité de Thérèse entre deux abîmes. Si l'abîme de l'« extrême amour » est bien là, insistant, inaliénable, l'autre, celui de la « grande épreuve », ne désarme pas, comme s'il en était la doublure. Cette détresse terrifiante qui s'empare...
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LA CONVERSION PAR LA LECTURE
CHRISTUS N°187
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François Marxer
Noël 1886. Un jeune homme entre dans Notre-Dame de Paris à l'heure des vêpres : « J'ai plein mon coeur d'ennui », pourrait-il dire comme le Cébès de Tête d'Or. Ce n'est guère la piété qui le pousse : après le « plaisir médiocre » éprouvé à la grand-messe, son « dilettantisme supérieur » vient chercher maintenant « un excitant approprié et la matière à quelques exercices décadents » 1. Il n'apporte, en cette « noire après-midi de pluie sur Paris », que le désastre d'une âme ravagée par « les infâmes doctrines » distillées par « l'infâme lycée » qu'était alors Louis-le-Grand : le monde explicable, démontable « comme un appareil de tissage », et donc « fort triste et fort ennuyeux ». L'honnête M. Burdeau a essayé en vain de lui faire digérer « l'idée du devoir kantien », sans plus de succès d'ailleurs qu'avec le jeune Barrés quatre ans plus tôt à Nancy — Barrés que bouleversera la lecture de Pascal. Les livres ont saccagé son âme : avec Taine, « Renan régnait », lui qui avait prononcé le blasphème absolu : « Après tout, la vérit&eacute...
Mots clés : Catholicisme Dieu Eglise Evénement Expérience spirituelle Foi Mystique Théologie Conversion Littérature
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HABITER LA NUIT
CHRISTUS N°233
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François Marxer
François MARXER Centre Sèvres, Paris. Dernier article paru dans Christus : « Thérèse de Lisieux : enfantine ou infantile ? » (n° 217, janvier 2008).     Il y a deux nuits : la nuit et une autre Nuit. L’on aurait plaisir à reconnaître dans la première la nuit romantique, somptueusement enveloppée d’une « ombre tiède et trouble » : l’obscurité y est « translumineuse, dit Roland Barthes, dans l’intérieur noir de l’amour ». Les mystiques, eux – Jean de la Croix en tête –, nous confirment l’autre Nuit où s’éprouve « le froid glacial du vide absolu ». Mais, ajoutent-ils, au-delà de cette nuit, ils ont retrouvé la lumière, « une lumière véritable. La nuit n’est qu’une étape nécessaire et une épreuve. Après elle, la “vraie vie commence” » 1. Leur assurance nous émeut, voire nous bouleverse, mais la commune et pusillanime médiocrité de nos états d’âme, feu roulant de nos fols enthousiasmes ou langueur de nos résignations impossibles, nous laisserait en retrait, comme sur nos gardes. L’expérience de la nuit n’est pas simple, elle est courageuse. La nuit, nous le savons tous, est disparition de la lumière...
Mots clés : Art (cinéma, peinture, sculpture) Epreuve Exercices spirituels Foi Parole d’homme Connaissance
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THÉRÈSE DE LISIEUX AU RISQUE DE LA PSYCHOLOGIE
CHRISTUS N°233
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François Marxer
THÉRÈSE DE LISIEUX AU RISQUE DE LA PSYCHOLOGIE Préf. J. Arènes. Presses de la Renaissance, 2010, 208 p., 18 euros.   Les temps où psychanalyse et théologie ferraillaient à qui mieux mieux semblent aujourd’hui révolus. Et le « cas » Thérèse de Lisieux aura été au coeur de cet affrontement : plus qu’un armistice entre des disciplines jadis arrogantes, c’est la convergence de deux logiques de l’humain qu’illustre cet ouvrage, de l’humain unique et nullement fragmentable, en dépit de ses disparités et tensions intérieures. Les deux approches ne sauraient se hiérarchiser, l’une, centrale, toisant l’autre, périphérique. Toutes deux sont centrales (comme dans un ovale), et cependant inabouties et scellées d’incomplétude. Entre elles deux subsiste un écart, un hiatus ineffaçable, faille ou fissure qu’on devine fondatrice, car c’est le lieu inappropriable d’où émerge la puissance du désir. Expérience d’une souffrance (sans jouissance, précise Denis Vasse) que l’on tente d’adoucir par les puissances de l’imaginaire : illusion, dira-t-on, et pourtant nécessaire – rappelle Maurice Bellet – à l’« invention » du désir. Ce n’est qu...
Mots clés : Livres
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BIENHEUREUSE MARIE-CÉLINE DE LA PRÉSENTATION
CHRISTUS N°234
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François Marxer
Préf. T. Matura. Éditions franciscaines, 2011, 223 p., 15 €. Danièle Gatti nous fait découvrir l’itinéraire exemplaire d’une jeune femme (1878-1897) qui termine sa vie on ne peut plus brève sous le voile des filles de sainte Claire. La documentation qui permet de restituer ce parcours de Germaine Castang, devenue Marie- Céline de la Présentation, est sans doute laconique (une maigre correspondance, les témoignages recueillis au cours du procès de béatification, au style inévitablement convenu voire hyperbolique) ; aussi l’auteur s’emploie-t-elle à lui donner une substance romanesque, apte à susciter empathie et émotion. On aurait malgré tout préféré que le destin de la famille Castang, grevé de deuils et de malheurs, fût replacé dans le contexte de paupérisation que connaît le monde rural à la fin du XIXe siècle, et qui le contraint à s’exiler en milieu urbain où il se prolétarise. L’évolution spirituelle de Germaine n’est pas spécifiquement marquée par la voie franciscaine. Son entrée chez les Clarisses qui exauce son voeu de vie religieuse (où elle trouvera la stabilité institutionnelle d’une « famille », échappant aux turbulences de la misère) rel&eg...
LE RETOUR DE L'ÂME PRODIGUE
CHRISTUS N°235
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François Marxer Lilian STAVELEY
On penserait à Marie de la Trinité, la dominicaine, mais en plus tempéré et en plus suave (en plus modeste aussi). Lilian Staveley (1878-1928), femme cultivée qui vient de la meilleure société britannique (Bergson est de ses lectures) ne renonce nullement aux obligations ni aux charmes de la vie mondaine. Elle n’en déploie pas moins une expérience spirituelle de haut vol, qu’épargne heureusement la tentation de l’anarchisme illuministe. À défaut d’accompagnateur fiable (elle avait vite évalué ce qu’elle pouvait attendre du monde clérical, si bien intentionné soitil), elle trouvera en Angèle de Foligno et en Richard Rolle (le mystique anglais du XIVe siècle, qui influença Julienne de Norwich) les références qui lui permettront de déchiffrer un parcours singulier où elle avance sous la gouverne d’un Dieu attentionné et pédagogue. Condescendance initiale de ce Dieu qui la mènera à une union intime de tout instant, sans hallucination aucune, que traduit au mieux la métaphore de la vie conjugale (en laquelle, par ailleurs, ellemême fut merveilleusement heureuse). C’est une mystique de l’énergie que nous propose Lilian Staveley, énergie non pas cumulative, mais immédiatement plénière, et qui se donn...
Mots clés : Littérature
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COMMENT TERESA DE AHUMADA DEVINT TERESA DE JESÚS
CHRISTUS N°236
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François Marxer
La vie de Thérèse s’inaugure sur un mentir-vrai, un porte-à-faux formidable, probablement ineffaçable. Un faux certificat de hidalguía, acheté à prix d’or et censé faire taire les rumeurs médisantes (mais bien informées) sur les origines des Cepeda, commerçants prospères en laines et tissus (et en finance) en la ville de Tolède, mais soupçonnés de s’obstiner clandestinement dans leur judaïsme originel : des marranos, catholiques d’apparence, juifs qui entendent l’être mais ne savent plus comment l’être. Chrétiens ils sont, mais pas de « vieux-chrétiens ». La honte du san-benito En 1485, le grand-père, Juan Sánchez, dénoncé à l’Inquisition, dut supporter l’humiliation de déambuler sept vendredis de suite dans les rues de Tolède revêtu du san-benito, cette collerette jaune qui ensuite, exposée dans l’église paroissiale, estampillée du nom de famille, perpétue l’infamie indélébile pour les générations à venir. Il a fallu quitter Tolède pour Avila, où la rumeur publique épargnait ces nouveaux venus (qui, pour plus de sûreté, avaient choisi le patronyme de la branche maternelle). À défaut de prouver sa bonne...
LA VOIE ET LE VOYAGEUR
CHRISTUS N°237
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François Marxer YSABEL DE ANDIA
Dans le précédent numéro de Christus (pp. 496-498), Dominique Salin célébrait avec enthousiasme et avec combien de raison l’ouvrage de Christian Belin, Le corps pensant, qui ouvrait la voie à une nouvelle manière de proposer une anthropologie spirituelle. L’ouvrage que nous offre Ysabel de Andia – une somme de plus de mille pages – ne lui fera pas concurrence, mais n’en constitue pas pour autant un complément. Avec Chr. Belin, notait D. Salin, on était « loin des déductions dogmatiques et aristotéliciennes qui font habituellement la trame des traités de spiritualité ». Ce n’est sans doute pas la voie qu’aura suivie Ys. de Andia, trop acquise qu’elle est à la cause platonicienne, mais l’on a affaire à un traité et donc à cette autre manière de concevoir et de constituer une anthropologie spirituelle. Ce traité ne cache rien de ses origines : un cours professé à l’École cathédrale de Paris sur les étapes de la vie spirituelle et l’on retrouve avec bonheur toutes les qualités d’un travail académique : un souci d’exhaustivité, un ordre clairement structuré, animé par le dynamisme de la figure de l’homo viator, une thématique permanente de l’expérience spirituelle...
Mots clés : Littérature
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MARIE NOËL
CHRISTUS N°239
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François Marxer
 Ces pages sont un libre commentaire des Notes intimes de Marie Noël, lues remarquablement par Jeanne-Marie Baude (Cerf, coll. de l’Abeille, 2012, 165 p., 15 e).   Les Notes intimes (1962) de Marie Noël (1883-1967) sont un ouvrage singulier, puisque ce n’est, semble-t-il, qu’une sélection de réflexions et de méditations dont Marie Noël aura autorisé, non sans réticence, la publication : elle y mettait son âme à nu, mais n’était-ce pas, comme le lui recommandait l’abbé Mugnier, son mentor spirituel, pour le bien et le réconfort des « âmes troublées » de notre temps ? L’on n’a donc pas affaire à un journal proprement dit, mais à d’amples bouquets de pensées cueillies et rassemblées selon l’amplitude d’un rythme décennal, sans que le passage d’une période à une autre soit justifié par quelque événement survenu ou seuil franchi. Sans doute des thématiques finissent-elles par affleurer au fil des pages, puis se confirmer, s’imposer même avec insistance. Prendre le parti de les condenser, comme le fait Jeanne-Marie Baude, conduit à systématiser l’univers de Marie Noël, ce qui est d’autant plus difficile que n’y manquent ni paradoxes ni contr...
ETRE CHRÉTIEN
CHRISTUS N°256
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François Marxer
Cette anthologie de sermons, qui s'apparentent plus à des conférences qu'à nos coutumières homélies, nous laisse pénétrer la personnalité d'une figure éminente du XIXe siècle catholique en terre britannique. Stimulé par l'étude de l'Écriture et des Pères de l'Église, John Henry Newman quittera l'Église anglicane dont il avait tenté de restaurer le dynamisme théologal et spirituel : ce à quoi il échouera, le libéralisme issu des Lumières ayant conquis les esprits, réduisant la démarche religieuse à une simple opinion acceptable par le conformisme bourgeois. Il gagnera donc l'Église catholique romaine, où Léon XIII l'élèvera au cardinalat ; cependant, sa théologie n'en restera pas moins audacieuse (certains modernistes se réclameront de son patronage). Tactiquement, il ne tente pas d'entrer en polémique ou en controverse, mais d'incliner son auditeur à donner son assentiment qui est certes approbation cordiale de l'intelligence, mais aussi une pratique, soutenue par la prière et aiguillée par un exercice de la conscience, soucieuse d'un style de vie, d'une éthique où sera perceptible la « beauté de la sainteté ». Programme complet engageant tout l'être, dans leq...
MAÎTRE ECKHART
CHRISTUS N°258
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François Marxer
Les esprits gourmands de cette chose indéfinissable appelée « spiritualité », voire friands d'exotisme mystique, se précipiteront sur le dernier chapitre qui a de quoi faire penser au fameux et désormais canonique « lâcher-prise ». On les comprend, mais ils auront tort. Il faut en effet, pour ne pas commettre d'erreur d'aiguillage, bien saisir l'univers métaphysique de Maître Eckhart qui est autant lesemeister que lebemeister, autant docteur réputé tant à Paris qu'à Cologne que virtuose de l'enseignement spirituel, dans les prédications qu'il donne, en langue vulgaire, aux béguines et aux laïcs préoccupés de s'unir à Dieu. Eckhart défend un mysticisme de la naissance du Verbe, qu'illustre au mieux l'ensemble des sermons allemands 101-104 – déjà réunis et publiés par Marie-Anne Vannier (De la naissance de Dieu dans l'âme, Arfuyen, 2004). Naissance qui a lieu dans le « fond » (le grunt), lieu stratégique de cette épopée mystique, puisque c'est là que se consomme, dans la superposition du temps et de l'éternité, l'insurpassable jouissance d'une coïncidence de Dieu et de soi. Cette perspective, savamment argumentée par une puissante métaphysique du « flux » (jaill...
J'AI SOUVENT DE LA PEINE AVEC DIEU
CHRISTUS N°260
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François Marxer
Il est donc question de béatifier Marie Noël : bien plus qu'un honneur dû à une femme de lettres, connue pour sa conviction chrétienne autant que pour son génie de poétesse, ce serait la reconnaissance d'un itinéraire spirituel solitaire et tourmenté, celui d'une paroissienne ordinaire et provinciale, pétrie d'inquiétude et d'angoisse devant la mort toute-puissante qui ravage le monde des vivants, mais qui, toujours menacée d'effondrement intérieur, maintient sa fidélité au Christ, « Dieu des soumis et des humbles ». Ses Notes intimes, publiées en 1963 chez Stock (hélas, pas de manière exhaustive), nous donnaient de suivre cet itinéraire, jalonné de crises de révolte et de tentative de compréhension du malheur qui afflige les humains : une philosophie implacable de rigueur et une théologie aventurière y apportaient leur concours. Si les Notes intimes, ce bréviaire des âmes en peine, ne nous laissent recueillir que des fragments par grandes étapes, la correspondance de Marie Noël avec l'abbé Arthur Mugnier, figure connue des milieux littéraires et qui sera à la fois son mentor, son confident et son père spirituel, nous restitue la continuité de cet itinéraire et, de plus, à l'intime de son âme ballottée...
LE TEMPS DES MOINES DE DANIÈLE HERVIEU-LÉGER
CHRISTUS N°263
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François Marxer
Le sous-titre de l'ouvrage dit à lui tout seul l'objectif et l'écueil de l'entreprise monastique, singulièrement en ses refondations modernes au XIXe siècle. L'histoire est retracée de trois d'entre elles : Solesmes, la Pierre-qui-Vire et le Mesnil-Saint-Loup, dont les intuitions spirituellement et pastoralement ambitieuses ne sauraient faire oublier les motivations et attendus idéologiques qui les sous-tendaient face à la modernité sécularisée, fragilisant du coup des tentatives de recréation à partir d'une tradition souvent rêvée. Or c'est le lot de toute intuition d'avoir à se traduire (et trahir !) en une institution. La clôture dessine une frontière qui protège l'institution monastique pour lui laisser pleine liberté d'élaborer ses règles de gouvernance et d'organiser une société à l'écart de la société ambiante : les procédures en vigueur visent à réguler le pouvoir et à désigner celui qui le reçoit (et qui n'est pas forcément le plus digne), en usant de l'art des conseils et de la délibération en vue de parvenir au compromis. Ainsi se met en place une utopie où tout ce qui est commun est préférable à ce qui ne l'est pas et où l'exercice du pouvoir (rappeler que c'est un service ne...
UNE AVENTURE RISQUÉE
CHRISTUS N°263
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François Marxer
Les maîtres spirituels de la tradition chrétienne en appellent à une quête incessante de la présence de Dieu. Pourtant, l'expérience mystique témoigne d'un paradoxe : Dieu se laisse saisir par ceux qui le cherchent, tout en leur échappant sans cesse. On ne peut mettre la main sur Dieu.   En 1692, puis en 1694, paraissait un ouvrage connu sous le titre de Pratique de la présence de Dieu, dû au frère Laurent de la Résurrection, frère convers du couvent des Carmes à Paris. Cette méthode de vie spirituelle, affichant des sympathies ouvertement mystiques, et donc suscitant la méfiance des autorités ecclésiastiques, connaîtra malgré tout quelque succès, surtout avec la troisième édition de 1710. Laurent de la Résurrection ne faisait nullement œuvre originale : il puisait dans la tradition carmélitaine, en particulier chez Thérèse d'Avila qui, en son Chemin de perfection ainsi qu'aux sixièmes Demeures1, recommandait de rechercher incessamment la présence de Dieu, ce qui répondait à l'injonction de l'Apôtre (« Priez sans cesse » ; 1 Thessaloniciens 5,17) et faisait écho à l'avertissement de l'Évangéliste (Luc 18,10) contre un possible découragement. On ne saurait oublier l'influence...
THÉRÈSE À PLUSIEURS MAINS, DE CLAUDE LANGLOIS
CHRISTUS N°264
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François Marxer
La vie de Thérèse après sa mort (1873-1897) est une vie de gloire… grâce à un livre, paru un an après, l'Histoire d'une âme, best-seller du XXe siècle spirituel, dont la durée de parution fut pourtant fort courte (cinquante ans) avant de céder la place aux manuscrits originaux. Claude Langlois, au long d'une enquête passionnante, raconte les péripéties de cette aventure éditoriale, semée de multiples recompositions et transformations pour répondre aux attentes d'un public immédiatement conquis. Succès paradoxal, a priori improbable : dans un carmel provincial récent, sans prestige, la vie banale d'une moniale qui meurt jeune (elle n'a rien fait et elle n'est pas la fondatrice de son couvent). Mais elle a conscience d'être une maîtresse spirituelle qui délivre sa « petite doctrine » (simplifiée et défigurée en « enfance spirituelle ») et qui, elle le sait, fera du bien aux âmes. Le peuple chrétien lui en saura gré, recevant avec enthousiasme et gratitude cette vision d'une sainteté possible pour tous, dans la confiance au quotidien, sans exigence héroïque, ni accablement de culpabilité pénitentielle. Pourtant les objections ne manqueront pas : il n'y a nul témoin de ce qu'elle présente...