Dolores Aleixandre

SEPT VERBES ÉLÉMENTAIRES D’ACCÈS À L’EUCHARISTIE
CHRISTUS N°238
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Dolores Aleixandre
    Le choix de ces sept verbes ou actes – avoir faim, partager la table, se souvenir, remettre, anticiper, « avaler Jésus » et bénir – s’est fait en regardant ce qui dans la célébration de l’eucharistie apparaît rappelé, représenté, dit et reçu, et qui peut configurer la vie de ceux qui y participent. En réalité, plus que d’« accès », il faudrait parler de « circularité », car essayer de vivre ces verbes nous fait pénétrer dans l’eucharistie, même si le mystère que nous célébrons ici nous incite à les vivre dans notre existence quotidienne.  Avoir faim Dans une très nombreuse assemblée de religieuses, au cœur d’une maison en pleine campagne, un évêque célèbre l’eucharistie. Tout était d’une extrême solennité. Les rubriques de la cérémonie étaient scrupuleusement observées et l’homélie traitait de l’Église une, sainte, catholique et apostolique, à raison de dix minutes par adjectif. Dans le jardin, les oiseaux piaillaient en s’installant dans les arbres à la tombée du jour, et je me suis mise à penser que si Jésus avait été assis parmi les fidèles en...
BAPTISÉS AVEC DU FEU.
05 AVRIL 2013
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Dolores Aleixandre
Vous pouvez retrouver ce texte en accès libre pendant tout le mois d'avril. Extrait :  C’est qu’à force de styliser les symboles, de respecter les rites et de soigner la liturgie, nous courons le risque d’oublier qu’à l’origine de ce que nous célébrons, il y eut un repas d’adieu et que ce à quoi nous sommes invités n’est ni un spectacle, ni une représentation, ni une conférence, mais un repas fraternel. Et pour manger, la première chose dont on a besoin, c’est d’avoir faim. Cette réalité de la faim, effrayante dans les deux tiers de notre monde et qui devrait empêcher le tiers restant de dormir, a beaucoup à voir avec un certain « état de veille » qui maintient le désir éveillé. Parmi toutes les stratégies pastorales auxquelles nous prêtons main-forte pour motiver les gens à participer à l’eucharistie (et nous motiver nous-mêmes, s’il y a lieu), celle qui invite à prendre contact avec l’authenticité de notre désir est la grande oubliée. Et pourtant, c’est celle qui touche la zone la plus profonde de notre être. Il est vrai qu’elle requiert un travail d’élagage que nous ne sommes pas toujours disposés à effectuer, tant le Désir – avec une...
LETTRE ADRESSÉE À FRANÇOIS, ÉVÊQUE DE ROME.
03 JUIN 2013
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Dolores Aleixandre
Dans le journal «La nation» du 14 mars, j’ai lu que ton élection «dégageait un parfum balsamique » : cet adjectif m’a paru particulièrement adapté pour exprimer ce qui nous arrive depuis que tu as pris contact avec nous du haut du balcon, sur un ton où se mêlaient timidité et confiance. Premier effet balsamique : nous te découvrons détendu et même doté du sens de l’humour (quelle merveille qu’un pape ayant le sens de l’humour… !) sans donner le moindre instant l’impression d’être écrasé par le poids de cette responsabilité accablante et démesurée que les papes ont pris l’habitude d’endosser, comme s’il leur revenait de porter à eux seuls le poids de l’Eglise universelle. Comme s’il n’existait pas d’autres pasteurs ; comme si le peuple de Dieu était un fardeau à traîner sur leurs épaules et non une communauté d’hommes et de femmes capables d’initiative et désireux de participer et d’apporter leur collaboration, selon le rêve que le Concile avait éveillé en nous. Toi, en revanche, tu es en train de nous annoncer que, le chemin que tu entreprends, tu vas le parcourir accompagné par nous tous. C’est bien une manière franciscaine dans sa simplici...
« IL LEUR ÉCHAPPA TOUT NU » (MC 14,52)
CHRISTUS N°244
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Dolores Aleixandre
L’extrême simplicité de Jésus traversant sa Passion, jusqu’au dénuement total du lavement des pieds et de la Croix, met aussi à nu la complexité des hommes et des pouvoirs qui le tuent. Le geste le plus beau croise la lâcheté la plus vile. On préfère alors s’enfuir dépouillé de tout, comme le jeune homme chez saint Marc. « Il était aussi suivi d’un jeune homme enveloppé d’un drap à même la peau. Ils l’attrapèrent ; mais lui, relâchant le drap, leur échappa tout nu » (Mc 14,51-52). Dans ce personnage mystérieux propre à l’évangile de Marc et au-delà des questions qu’il éveille (pourquoi apparaît-il ici ? quel type de disciple représente-t-il ? que signifie cette toile de lin qu’on lui arrache ? annonce-t-il l’autre jeune qui apparaîtra plus tard dans le sépulcre ? etc.), il nous est possible de contempler une métaphore de Jésus lui-même qui, dépouillé de tout, traverse libre et nu sa Passion. Il connaissait les préceptes qui accompagnaient la célébration de la Pâque : « […] La ceinture ajustée, les sandales aux pieds, un bâton à la main […] »...
L’HUMOUR DE JÉSUS
CHRISTUS N°251
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Dolores Aleixandre
« Jean Bouche d’or a dit que le Christ n’a jamais ri. » « Notre Seigneur Jésus Christ ne raconta jamais de comédies ni de fables, mais seulement de limpides paraboles qui nous instruisent allégoriquement sur la façon de mériter le paradis. » « Il n’a pas eu besoin de tant de sottises pour nous montrer le droit chemin. Rien dans ses paraboles ne porte au rire, ou à la peur. » « Le rire est chose fort proche de la mort et de la corruption du corps. » « Le rire ébranle le corps, déforme les linéaments du visage, rend l’homme semblable au singe. » Tels sont certains des arguments brandis par Jorge de Burgos, le moine du Nom de la rose 1 , pour nier la légitimité du rire et rejeter la possibilité que Jésus ait ri. Face à lui, le franciscain Guillaume de Baskerville défend le contraire. Imaginons que nous assistions à la discussion comme si nous y étions et que nous prenions parti pour la seconde posture. Quelles raisons alléguerions-nous ? Oserions-nous affirmer que l’humour et le rire habitaient Jésus ? Ma réponse à cette dernière possibilité est affirmative et, dans les pages qui suivent, je tâcherai d’exposer mes arguments face aux austères et a...
TU VOIS CETTE FEMME ?
CHRISTUS N°255
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Dolores Aleixandre
Jésus posa un jour cette question à Simon le Pharisien qui, incapable de voir au-delà des apparences, jugeait durement la femme qui versait du parfum sur les pieds de son invité. Il nous pose également la question à nous, qui sommes habitués à lire les textes des évangiles mille et une fois – « sans compter les femmes et les enfants » – ou qui regardons les personnes comme l'aveugle qui ne distinguait que des arbres en mouvement. Où est ta sœur ? Nous pouvons imaginer, avec une petite marge d'erreur, quelle serait la réponse à cette question de la part de la majorité des hommes contemporains de Jésus. Les femmes sont là où elles doivent être, dans les lieux qui leur ont été attribués selon nos traditions et nos lois. Leur place est à l'intérieur de la maison et elles ne doivent pas en sortir si elles ne sont pas accompagnées par l'un d'entre nous. Elles n'ont pas le droit de parler en public, ni d'étudier la loi et aucun rabbin ne les acceptera comme disciples. Il est dangereux pour nous de les fréquenter car elles peuvent nous souiller de leur impureté, comme nous met en garde le Lévitique (Lv 15,19-33). C'est pour cela qu'elles doivent être éloignées du culte, qu'elles doivent occuper un espace à part dans le Temp...