Claude TUDURI

CINQ POÈMES URBAINS
CHRISTUS N°228
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Claude TUDURI
Le pas Rien que la résistance d’un pas dans la nuit de l’hiver et la nuit n’est déjà plus la nuit. C’est comme s’il avait neigé, mais ce manteau de blancheur qui l’a enveloppé est seulement une soif conquise à l’improviste au coeur de l’insomnie. Dehors, dans la rue, les vitrines des boutiques continuent de se surveiller à l’envi, mais le linceul de la nuit laisse monter une lumière de désert plus imprenable que les miradors de la ville. Un homme marche : il est seul, la plaine est immense et la route noire et salée. Le ciel s’est rétréci, devenu à peine une vieille auréole amassée autour d’un petit coin de lune, mais le passant le voit et l’accueille comme la rose blanche de la nuit. Il marche contre le vent pour oublier sa migraine et ses soucis, mais avec son haleine, flottant au-dessus de l’ombre et de l’asphalte, il trace bon gré mal gré l’espoir d’une liaison entre l’appel du jour et la nuit des faubourgs. Rien ne peut effrayer le pas du marcheur quand son coeur se réchauffe du pas unanime qu’il entend dans la nuit. Il le précède depuis les siècles des siècles et ne lui appartient pas plus que la vie de son propre corps, luttant contre la glace de décembre dans son manteau rêche e...
Mots clés : Art (cinéma, peinture, sculpture) Imagination Spiritualité ignatienne
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L'EXIL ET LA DEMEURE
31 MARS 2011
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Claude TUDURI
Beaucoup d’hommes et de femmes subissent un exil qu’ils n’ont pas choisi et parler de l’exil, c’est d’abord faire silence devant tous ces visages malmenés par la tyrannie de l’histoire. La mémoire d’un père de famille me revient ce soir à l'esprit. Il venait du Vietnam avec un fils de six ou sept ans et vivait dans un foyer de réfugiés en Avignon. Il n’avait plus aucune nouvelle de sa femme et ne savait pas si elle l’avait volontairement laissé partir seul sur son embarcation de fortune ou si les circonstances de ce départ précipité au mépris des autorités l’en avaient empêché. Plus de nouvelles, plus de certitude : la terre perdue avec tous les privilèges du travail et de la sécurité, ne demeuraient plus que la promesse de l’enfant, fruit d’une alliance devenue invisible et l’espérance de retrouver un jour le visage qui l’avait engendré. Sans doute n’est-ce là qu’une analogie  mais la situation de cet homme à l’égard de son épouse est révélatrice de la fragilité de tout enracinement et de toute alliance, y compris de celle que l’homme resserre invariablement avec Dieu au plus intime de sa conscience. Oui, l’homme est soumis aux mille accidents de l’existence et...
LE SENTIMENT ESTHÉTIQUE
CHRISTUS N°231
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Claude TUDURI
Claude Tuduri s.j. Artiste multimédia, webmaster du site www.revue-christus.com Dernier texteparu dans Christus : « Cinq poèmes urbains » (n° 228, octobre 2010).   À la fin de son combat avec l’ange, Jacob boite, mais il a reçu la bénédiction de Dieu. L’artiste est sans doute comme Jacob, un impatient qui veut arracher à Dieu une étincelle de son nom, de sa voix, de son visage. Il lui faut se mesurer à l’ange pour qu’en Dieu naisse la soif de connaître davantage les profondeurs de son humanité, pour qu’entre eux s’instaure l’amitié d’un corps à corps de lutte et de vérité et la grandeur d’un face-à-face dont l’homme ne ressorte pas écrasé. Dans cette perspective, impossible de se contenter d’un « Il » en forme de « On », d’une table de la Loi ; impossible de consentir à une divinité neutre et lointaine qui régirait le monde à la manière d’un grand architecte. Pour l’artiste, Dieu est sensible au coeur ou il n’est pas. Du fétichisme au sentiment esthétique Mais qu’est-ce que ce sensible veut dire et serait-il fatalement condamné à l’impatience ? Encore une fois, le langage est piégé, laissant penser à une opposi...
Mots clés : Affectivité Art (cinéma, peinture, sculpture) Discernement Images Pardon Passion
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DU DÉTACHEMENT
02 JUILLET 2011
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Claude TUDURI
Respirer, guérir, s’alléger : consentir à ne pas tout exprimer, à la liberté d’une mise à plat du monde pour en laisser affleurer le sel, la résistance et la lumière. Son relief vient à moi sans qu’il soit né de lui. Patience de Dieu et patience des choses, joie de leur indestructible accord à ne rien fausser: «Justesse et sûreté, les œuvres de ses mains, sécurité, toutes ses lois.». Mieux qu’une accalmie avant l’orage, une oasis de gratitude que rien ne peut aigrir. «Ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni le présent ni l'avenir, ni les puissances, ni les forces des hauteurs ni celles des profondeurs, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu manifesté en Jésus Christ.» Se recueillir en Dieu comme Dieu se recueille dans le tassement des ombres et la blancheur de la lumière. Le monde devient respirable: là où l’étau du «social» se desserre, le prochain peut prendre place en moi avant même que je ne l’y invite: il y a déjà son assiette avant que je ne le croise. Il est connu de moi en Dieu avant même tout signe de ralliement et de reconnaissance. Creuser et conserver en moi cette liberté qui me fait éprouver l’autre comme l’...
Mots clés : Bible Charité Consolation Contemplation Expérience spirituelle Grâce Images Louange Paix Désert Architecture
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BERNARD FOUCHER À LA BIENNALE D'ART SACRÉ DE LYON
21 SEPTEMBRE 2011
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Claude TUDURI
Bernard Foucher est un artiste engagé. Engagé ne veut pas dire inféodé à un parti ou à un esprit de chapelle. Engagé signifie que l'art est inséparable chez cet homme d'une expression et d'une expérience de l'Incarnation. Pas de querelles de mots pour en parler, mais un style, des couleurs, des formes, des matières qui laissent respirer la liberté infinie du réel. Dieu parle à travers elle quand les artistes ne sont plus condamnés à produire pour produire. Entre art contemporain et art « sacré », un art qui s'inscrit dans la plénitude de la liturgie catholique, Bernard Foucher construit une oeuvre originale et forte. Marqué par l'art roman et l'hospitalité des moines de saint-Benoît sur Loire, il sait jouer avec joie des relations tendues entre peinture et sculpture, légèreté de l'imaginaire et monumentalité du mémorial. On peut le constater en allant visiter l'église Notre-Dame des foyers à Orléans. Les vitraux éclairent ce lieu de célébration avec limpidité et profondeur ; ils racontent la vie des cisterciens de Tibherine en insistant sur la couleur du ciel et la couleur du sable. Entre elles se tisse, indéchirable, une solidarité analogue à celle de l'Esprit et de la chair, une solidarité d'...
Mots clés : Expérience spirituelle Grâce Imagination Esprit-Saint
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BIENHEUREUX LES INDÉCHIFFRABLES
20 AVRIL 2012
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Claude TUDURI
"Le pardon – pourvu que l’on tienne pour seconde la relation qu’il entretient avec la faute – reste un mot à privilégier pour dire la nature de ce liant qui s’incarne plus volontiers dans des personnalités humaines que dans des idées. Récit d’un Noël, ainsi, où il avait été convenu de manger les entrées avant de laisser le champ libre à ceux qui souhaitaient participer à l’office religieux de la nuit, dans l’église voisine. Participation bienvenue pour Maurice L. qui découvrit là, à l’occasion du geste de paix, une opportunité insoupçonnée pour embrasser avec fougue toutes les sœurs en humanité à sa portée. Le repas devait reprendre son cours ensuite. Au retour de la célébration, les revenants dont nous faisions partie découvraient une table qui était devenue un chantier, des convives déjà totalement déjantés. L’esprit de fête avait quitté la route. Aussitôt, je congédie tout ce petit monde. Au milieu de la désolation, surnageait un reste d’humour : voici qu’au cœur de cette nuit unique où se célébraient le souvenir et la pratique de l’accueil de toutes les pauvretés, nous-mêmes avions renvoyé...
Mots clés : Amitié Catholicisme Charité Communion Croix Ecoute Incarnation Jésus-Christ Miséricorde Pardon
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DANS LA RUMEUR DES VILLES ET LE REPOS DES CHAMPS
CHRISTUS N°239
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Claude TUDURI
 Depuis que le Verbe s’est incarné, il n’y a pas de lieu si profane qu’il ne puisse porter l’homme à une rencontre plus entière de son Créateur et Sauveur : l’accomplissement pascal du Christ ouvre tous les espaces à une visibilité des œuvres du Père offertes en partage à tous les croyants. Il n’y a pas non plus de lieu intérieur libre de tout soupçon de « fable mystique » ; l’esprit du monde et son imaginaire de toute-puissance hantent aussi bien les traversées de l’homme au cœur des villes que les incursions de son âme dans les espaces les plus retranchés de sa vie spirituelle. C’est pourquoi nous nous proposons de voir comment des lieux bien réels peuvent aider, par leur symbolique géographique et sociale, chacun des passants et des habitants que nous sommes à vivre en bonne entente avec le Dieu de la paix et de la vérité amoureuse de notre prochain.   La poétique des paysages Chacun obéit à une logique de perception des paysages qui lui est propre, mais on peut cependant tracer quelques lieux communs du sentiment géographique qui apaise et vivifie. Pour beaucoup, le repos participera d’une mise en œuvre de l’espace à travers une transformation d’échelle : l&r...
REVUE NUNC
21 NOVEMBRE 2013
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Claude TUDURI
Fondé en lien étroit avec les éditions Corlevour par Reginald Gaillard et Frank Damour, (collaborateur régulier à la revue Christus) ce périodique illustré risquait dès le commencement un pari difficile à tenir, puisqu'il s'agissait de rassembler  philosophie, poésie, peinture, cinéma et... théologie ! A force de raison et de passion, de persévérance et de créativité, ce trimestriel a réussi à inscrire avec tact mais sans timidité une note singulièrement engagée dans le paysage culturel contemporain. Pas de prêchi-prêcha, mais la liberté d'établir des passerelles authentiques entre poésie et spiritualité, théologie et philosophie, arts et sagesse de foi. Une hospitalité sans complaisance à  l'aujourd'hui de notre culture et sans réserve aux richesses d'une tradition catholique en perpétuelle transformation rejoint en profondeur l'expérience humaniste des Exercices spirituels et s'il ne s'agit pas d'amalgamer une revue littéraire à une sensibilité d'Eglise, il n'est pas surprenant de voir que cette revue a largement ouvert ces tribunes à des écrivains jésuites, de René-Claude Baud à Gerald Manley Hopkins ainsi qu'au rédacteur en chef adjoint de Christus, Yves Roulli&egrave...
QUAND IGNACE SE LAISSAIT POUSSER ONGLES ET CHEVEUX
01 JANVIER 2014
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Claude TUDURI
Les excès d’ascétisme d’Ignace de Loyola à Manrèse ont souvent été interprétés comme l’expression d’une transition et d’une rupture nécessaires avec un passé acquis aux prestiges stériles de la mondanité : abandonnant le souci d’une tenue séduisante, le pèlerin renonce d’un même élan à la recherche de sa propre image et de sa propre gloire. En méprisant le soin de sa nourriture, de son sommeil et de son apparence extérieure, l’apprenti-saint, tout à l’école de Dieu, tranche avec les manières d’une société du spectacle où l’on peut pécher en toute impunité, pourvu que le mal ne se voie pas.  En se laissant pousser les cheveux et les ongles, Ignace se libère d’une soif de reconnaissance sociale aliénante et consent pour un temps à s’identifier au misérable et à l’errant par son abord rebutant et sauvage. Dans cette monstration publique de l’animalité se donne à voir une forme de pénitence familière aux Pères du désert et à de nombreux récits de conversion. Nous allons tenter de voir de plus près quelles expériences conduisent Ignace à consentir à donner à nouveau au...
Mots clés : Saint Ignace de Loyola
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UN ENFANT NOUS EST NÉ
23 DÉCEMBRE 2013
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Claude TUDURI
A gauche de cette image, une simple spirale. Agrémentée de quelques flocons d'une lumière discrète. A droite, Marie, Joseph et deux anges musiciens.A l'horizon, une colline toute bleue sur un ciel noir piqué d'étoiles blanches. Il en faut peu pour évoquer la présence et la nouveauté de Noël.Une promesse, un style de vie plus simple et plus beau, une espérance pour tout ce qui s'enfante dans le secret et la vérité des cœurs, une joie réservée à tout ce qui souffre et grandit patiemment.« La lumière n'est pas inaccessible, elle est à hauteur d'enfant » écrivait frère Christophe, de son monastère de Tibhirine.Laissons-nous gagner par le sel de cette lumière : les plaintes, les revendications du ressentiment, les égoïsmes collectifs et les passions narcissiques, tout cela va disparaître. Accrochons-nous à ce qui est vraiment, au Mozart de la bonté qui sommeille en chacun de nous et à ce qui nous rend vraiment libres et disponibles pour Dieu, nos soeurs et nos frères. « Un enfant nous est né, un fils nous est donné » (Isaïe 9, 6). C'est maintenant que nous pouvons l'accueillir, c'est maintenant qu'il peut tout changer en nous et en dehors de nous. Le Verbe s'est fait chair et il habite encore parmi nous,...
Mots clés : Amour Enfant Espérance Incarnation Jésus-Christ
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UNE HUMANITÉ RÉCONCILIÉE PAR LE CHRIST AVEC DIEU
24 FÉVRIER 2014
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Claude TUDURI
En marge du numéro sur L'homme et l'animalité, une frontière à discerner, nous proposons la lecture de ce texte de saint Athanase d'Alexandrie. La profondeur et l'authenticité de la paix est bien ce qui distingue radicalement l'homme de la bête, une humanité réconciliée par le Christ avec Dieu des passions jalouses et des superstitions haineuses de l'animalité livrée à elle-même. Le Verbe fait chair purifie le cœur de ses idoles et éveille la conscience du sujet à un travail de la raison qui le rend libre des errances et des soubresauts d'une vie sensible séparée de Dieu, c'est-à-dire aliénée par l'appétit de l'imaginaire, un imaginaire à la fois social et individuel. « Quel homme [sinon le Christ] a pu parcourir de telles distances, et aller chez les Scythes, les Ethiopiens, les Perses, les Arméniens, les Goths, chez ceux qui habitent, dit-on, au-delà de l'Hyrcanie, chez les Egyptiens et les Chaldéens, peuples qui pratiquent la magie, superstitieux outre mesure, aux mœurs sauvages, pour leur prêcher la vertu, la continence et l'abandon du culte des idoles, - comme l'a fait le Seigneur de tous, la puissance de Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui non seulement leur a prêché par ses disciples, mais les a persuadés dans leur âme d'abandonne...
Mots clés : Paix Parole de Dieu Parole d’homme Prière Animalité
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VIES MINUSCULES DE PIERRE MICHON
CHRISTUS N°244
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Claude TUDURI
Le recueil de nouvelles intitulé Vies minuscules, publié en 1984 par l’écrivain Pierre Michon, manifeste avec beaucoup de force et de profondeur la capacité de l’écriture littéraire à rendre justice à la liberté spirituelle du sujet. De même que chez Flaubert, Dostoïevski ou Faulkner, les simples n’y sont pas les seuls jouets d’un déterminisme économique et politique. Une pièce manque au puzzle, l’inachèvement de ces destins miniatures lève une béance, une faille dans toutes les grilles d’interprétation qu’on leur peut appliquer. Ce petit parcours à l’intérieur de cette œuvre cherche à voir comment la fiction littéraire peut faire passer du superficiel au simple par les détours nécessaires d’un style infiniment ouvragé, un style qui creuse l’avènement d’une présence et d’un trésor de parole sous l’écorce ingrate d’existences définitivement tronquées. La fiction littéraire et l’évocation des humbles Il n’y a pas de pire insulte aux « pauvres » que de les réduire à un besoin économique, à la cupidité normative d’une insertion sociale. Dans cette perspective, les Vies minuscules ne...
LES DÉSERTS DE DIEU
24 FÉVRIER 2015
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Claude TUDURI
Il s'agit d'un ouvrage d'Yves Raguin (1912-1998) intitulé Les déserts de Dieu (suivi de L'attente de la vision)  édité par les bons soins d'Yves Roullière et Michel Masson et préfacé par Benoît Vermander. C'est un livre au style ample et incisif, à la fois très humain et très spirituel. Il peut nous amener à mieux comprendre de l'intérieur les dépouillements et les épreuves nécessaires à une plus profonde et plus universelle participation et union à la vie de Dieu selon une science expérimentale  qui fait droit à toutes les dimensions de l'Incarnation. Sans ésotérisme, mais avec une finesse et une lucidité marquée par l'altérité des sagesses de  l'Extrême-Orient et un enracinement au cœur de la mystique chrétienne, (un alliage heureux entre celle de saint-Ignace et  celle de saint-Jean de La Croix), Yves Raguin trace des pistes, ouvre des portes, multiplie les suggestions qui aideront plus d'un lecteur à chercher et trouver Dieu en toutes choses . « […] mon être, même dans la possession la plus intime de Dieu, a toujours soif de lui. Ainsi est l'amour : plus il possède, plus il aspire à une possession encore plus intime. Or, je sais que mon Dieu est plus grand, plus haut, plus profond, plus saint, plu...
LAISSER ENTRER LES PAYSAGES
22 MAI 2015
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Claude TUDURI
Dans l'ouvrage lumineux qu'elle a consacré à la poésie d'Anne Perrier, Jeanne-Marie Baude précise sa façon d'interpréter la poésie contemporaine. Il s'agit de partir de la « sensation de bonheur offerte par le poème » et de « la garder dans la paume assez longtemps pour s'en imprégner » à la manière d'une imprévisible rosée. C'est une question de « fidélité à l'impression première (1) pour une lecture qui ne prétend pas « détenir la clé » des textes qu'elle commente. Que signifie cette « fidélité à l'impression première », n'y aurait-il pas là quelque naïveté, un désir complaisant à ne suivre qu'une vague intuition sentimentale au détriment d'une foi solide et d'une raison bien gouvernée ? Cette question reflète l'habituelle ironie que s'attire le goût de la poésie. Elle constituerait un monde utopique, une évasion dans un intérieur qui fuit la confrontation au réel et une présence responsable au fil rouge de la vie quotidienne. Or, « l'impression première » qui donne naissance au poème en s'offrant en partage au lecteur pour la lui prolonger, cette impression premi&...
SPLENDEURS ET MISÈRES DE L'ESPRIT D'ÉQUIPE
03 JUILLET 2015
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Claude TUDURI
On parle de « bonne distance » dès qu'il s'agit de trouver un compromis entre l'autre et soi, une affection fusionnelle et une autonomie orgueilleuse. Sans doute le sport d'équipe contribue-t-il à cet apprentissage de la « bonne distance ».   L'intérêt du football, par exemple, est de rendre visible l'insaisissable dialectique qui fait cohabiter l'exaltation de l'ego avec le dépassement et l'effacement de soi au service de l'équipe et du groupe.   L'esprit d'équipe et le vedettariat   Le plus grand des champions n'est rien sans l'équipe qui lui permet de déployer ses talents, et le collectif à son tour perdrait toute crédibilité s'il ne faisait que juxtaposer des individus identiquement médiocres et dénués de la « passion de vaincre ». La « vedette » rappelle ainsi à l'équipe et la merveille d'un don – on parle par exemple du « génie » de Lionel Messi- et l'émulation nécessaire à l'intensité du jeu: le champion provoque toute l'équipe à l'imiter et à le rejoindre dans le même supplément de dépense généreuse et de talent pour vaincre avec profit l'adversaire.   Aussi l'équipe doit-elle avoir un modèle charismatique, un joueur reconnu dans sa capaci...
Mots clés : Violence
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MARIE HEURTIN OU L'ÉLOGE DU TACT
CHRISTUS N°248
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Claude TUDURI
  En forme de contrepoint, le film Marie Heurtin dévoile un monde où la relation appelle à un contact intime et convoque les sens oubliés du numérique : le toucher, l’odorat et le goût… À l’heure où les nouvelles technologies risquent de nous habituer à préférer les bavardages à la conversation, l’étalage d’une surface sociale à la profondeur des relations, Marie Heurtin apparaît comme un film plein de tact et de vérité. Nous l’évoquerons d’abord comme une métaphore de la naissance au Verbe, une fiction capable de faire remonter en soi les nappes phréatiques les plus enfouies et les plus vives du langage. Entre les techniques d’un apprentissage objectif et le pari d’une relation parfaitement gratuite, comment s’accomplit l’engendrement de la petite sauvageonne à la vie symbolique et sociale ? Par quel jeu complexe d’objets transitionnels et de purs attendrissements le tact de soeur Marguerite arrive-t-il à faire exister l’humanité de la jeune Marie ?   La séduction du retrait Le 4 mai 1895 a lieu la première rencontre entre Marie et soeur Marguerite. Marie est la fille d’un artisan modeste : elle est sourde, muette et aveugle. Son père s’adresse en dernier recours au foyer de Larna...
YVES RAGUIN
CHRISTUS N°249
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Claude TUDURI
Deux ouvrages publiés en janvier 2015 permettent de mieux connaître l’originalité et l’ampleur de l’itinéraire d’Yves Raguin. Un livre de spiritualité, édité à titre posthume, et une biographie d’Isabelle Pommel soulignent la cohérence entre les écrits spirituels et l’action missionnaire de ce jésuite mort en 1998, à 86 ans. Il a consacré sa vie à chercher et trouver Dieu dans une rencontre approfondie et créative avec l’Extrême-Orient, « vingt ans en Chine, à Taïwan et au Vietnam » [1]. Les déserts de Dieu « à 95 % autobiographiques » [2] ont été commencés dès 1944, puis mis en forme entre 1960 et 1967 ; ils sont suivis d’un complément au ton très eschatologique intitulé Dans l’attente de la vision. Les déserts de Dieu racontent les différentes saisons d’un cheminement de foi à la fois linéaire et cyclique ; il est linéaire en ce qu’il évoque les différentes étapes d’une expérience spirituelle bien incarnée dans une histoire et des lieux circonscrits avec clarté. Le croyant n’est pas assis au bord du fleuve, mais il est plongé dans son courant de tout son être comme il sera bientôt immerg&eac...
LA VILLE, TERRE D'ÉLECTION
CHRISTUS N°254
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Claude TUDURI
  Marcher en ville, c'est feuilleter l'album infini de la Création à travers les visages qui se révèlent. La marche au coeur des mégapoles contemporaines peut se faire comme une prière et donner à comprendre qu'une immense bénédiction est accordée précisément en ce lieu. Des villes du Mississipi de Faulkner au Dublin de Joyce en passant par le Londres de Virginia Woolf et le New York de Paul Auster, une littérature surabondante révèle avec mélancolie le contraste entre la conscience intime du sujet et l'hypertrophie insensée d'un tissu urbain sauvage, anonyme et tentaculaire. À la fin, elles dressent une écriture de l'agoraphobie où l'homme se sent lourdement seul face à l'empire vertigineux de la cité moderne. Mais il est une autre écriture possible de la ville que l'identité narrative romanesque, une écriture vagabonde mais aux aguets d'un « intérieur » du monde, et qui, pour mieux s'y orienter, se contente de traces et d'impromptus, de gestes épars, de bribes et de miettes ; elle a pour elle la légèreté d'un voyage toujours en train de se faire et la tendance à ne pas tout noyer sous le flot ininterrompu de la fiction. Avec Walter Benjamin, Madeleine Delbrêl et beaucoup de poètes, inconnus ou célèb...
LE SACREMENT DE LA FRATERNITÉ
CHRISTUS N°259
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Claude TUDURI
Retorse à tout cadre mental convenu, magnifique en ses impromptus à la manière d'une consolation sans cause, la conversation spirituelle se glisse souvent à l'improviste dans l'ordinaire de nos jours. Au détour d'un petit détail de la vie quotidienne ou d'une attente imprévue, à la faveur d'un beau paysage ou d'une image rare, au tournant d'une douleur qui se confie ou d'un bonheur impossible à garder pour soi, nous voici les témoins de l'autre et de sa soif d'une parole vive. Hier encore inconnu ou familier privé longtemps de visage, celui qui se fait mon prochain abandonne un instant son masque, il met à nu son cœur et demande inconsciemment à revêtir le sobre et lumineux habit d'une écoute neuve. L'autre ne comprend pas ce qui lui arrive, il cherche un nouveau Nom sans trouver dans sa tradition ou au milieu des drapeaux et des clairons qui exaltent toujours davantage la puissance d'une nation, la surabondance de vie au bord de laquelle roulent ses questions. Sans le savoir, il prolonge, à sa façon, la pure donation d'un Fils qui ne sait pas retenir pour lui la Parole l'unissant à son Père. Partageant l'abîme d'un non-sens ou la splendeur d'un surcroît de vie qui l'étonne, il creuse par sa confiance le lieu du kairos : chaque mot alors, chaque geste vient frapper à la porte du destin pour l'ouvrir à la...
L'ORDINAIRE ET LE SUBLIME
CHRISTUS N°263
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Claude TUDURI
« Il faut beaucoup pardonner à cette vie incompréhensible », écrit Christian Bobin dans La nuit du cœur, en ajoutant : « Il faut tout lui pardonner pour cette douceur inouïe qu'elle exerce par surprise. »1 La douceur, comme la pauvreté, anoblit tout ce que la vie comporte de banal et d'ordinaire et, tel des pigeons des rues gauches mais fidèles, elles annoncent sur la chaussée des villes et des places publiques la blancheur et l'essor léger de colombes encore invisibles ; cherchant de leur orteil blessé quelques miettes de substance au milieu de l'asphalte, elles concourent à ouvrir le réel à davantage d'humilité. Une présence gratuite et sublime Par elle s'intuitionne le goût d'une présence gratuite. Une suite de petits rien, l'habitude d'un même lieu, d'un même travail, creusent le goût du ciel dans l'ordinaire des jours. Dieu se communique à l'homme hors des filets que nous lui préparons ; il passe à travers les mailles de nos réseaux ; et, par sa seule entremise, la veille de mille gestes monotones se change en une liberté qui ne nous appartient pas. Elle allège tout, déjoue nos petits surmoi et leur préciosité débile en découvrant la résistance du réel à tout ce qui veut le décorer, l'embellir, le cacher....