Benoît Vermander

MATTEO RICCI S.J. (1550-1610)
CHRISTUS N°225
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Benoît Vermander
L’anniversaire des 400 ans de la mort de Matteo Ricci, intervenue le 11 mai 1610, est marqué par un grand nombre de célébrations : colloques internationaux à Rome, Paris, Pékin, Shanghai et Taipei, entre autres villes. On peut voir là des raisons « politiques » : Ricci est un trait d’union entre l’Europe et la Chine – et le symbole d’une réconciliation possible entre le Vatican et Pékin comme entre des communautés catholiques chinoises divisées. En même temps, le succès de « l’année Ricci » est dû à l’attrait, à la fascination même, que suscite un homme dont la destinée fut hors du commun.   Dans le dynamisme de l’humanisme dévot   Faut-il rappeler les grandes étapes de la vie de Matteo Ricci ? Né en 1550, originaire de la ville de Macerata, il entre au noviciat jésuite de Rome en 1578. Il poursuit dans cette ville des études humanistes et scientifiques. Le savoir qu’il acquiert nous semble aujourd’hui encyclopédique, caractéristique d’un « humanisme dévot », lequel fait alors pleine confiance aux capacités morales, cognitives et intellectuelles d’un homme créé à l’image de son créa­teur 1. Encyclopédique, le savoir dispens&e...
Mots clés : Amitié Dialogue interreligieux Evangélisation Humanisme Réconciliation (confession)
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TERRES JAUNES, TERRES DU SONGE...
CHRISTUS N°221
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Benoît Vermander
Peu après son séjour en Chine et autres pays asiatiques (1916-1921), le poète Saint-John Perse (Alexis Léger) publiait le recueil Anabase. Si l’on retrouve là bien des images évoquant ses randon­nées équestres en Mongolie et autres lieux, l’oeuvre n’entendait rien évoquer d’historique ni de géographique. Le titre, indiquait plus tard l’auteur, « pris dans sa double acception étymologique, signifie tout à la fois “montée en selle” et “expédition vers l’intérieur” » 1. Anabase, pourtant, s’enracine bien dans la rencontre avec un terroir revisité, transformé, universalisé par la puissance de l’imagination créatrice. Durant le cours de son périple, le poète se prend à mur­murer : « Nous n’habiterons pas toujours ces terres jaunes, notre délice… » Intuition d’impermanence paradoxalement éveillée par la contemplation de l’immensité environnante : « La terre vaste sur son aire roule à pleins bords sa braise pâle sous les cendres » (Chant VII). Mais c’est la conscience même d’être « gens de peu de poids dans la mémoire de ces lieux » (Chant I) qui provoque la mise en branle du songe créateur et mobilis...
Mots clés : Art (cinéma, peinture, sculpture) Imagination Liberté Louange Désir
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L'ASSISE QUIÈTE
CHRISTUS N°207
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Benoît Vermander
Comment traduit-on « recueillement » en chinois ? La réponse n'a rien d'évident. Un terme s'apprécie dans le contexte linguistique qui est le sien. « Recueillement », pour nous, évoque « cueillir », « accueillir », « re-cueillir »... Des assonances et des renvois étymologiques dont on ne trouvera pas aisément des équivalents exacts au sein d'une autre tradition, surtout lorsque cette tradition s'appuie sur une structure de langue entièrement différente de la noue, comme c'est le cas pour le chinois.   Les mots du recueillement Qu'on me permette donc de partir de la langue pour évoquer ce à quoi le « recueillement » peut bien renvoyer en contexte chinois. Donnons toute leur place aux mots et aux caractères employés, car ce sont eux qui ouvrent le registre sémantique par quoi l'expérience chinoise prend pour nous aussi sens et saveur. Qui ouvre un dictionnaire pour trouver la réponse à noue question d'ouverture a bien des chances de trouver là plusieurs définitions Ainsi, « recueillement » peut se traduire par Jingxin (un assez bon équivalent) ou bien par Chensi (moins précis, mais évocateur) Comme il est habituel, chacun de ces mots est formé de deux caractères dont les sens se précisent et se complè...
Mots clés : Cœur de Jésus  Contemplation Dialogue interreligieux Discernement Expérience spirituelle Méditation Paix Prière Religions
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LA LAMPE ET LA VOIX
CHRISTUS N°234HS
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Benoît Vermander
Benoît Vermander s.j. Fudan University, Shanga . A récemment publié aux Presses Universitaires de Louvain : La Chine ou le temps retrouvé. Les figures de la mondialisation et l’émergence chinoise (2008), et chez Desclée de Brouwer : L’Empire sans milieu : essai sur la « sortie de la religion » en Chine (2010) et À taire et à planter (2010). Dernier article paru dans Christus : « Matteo Ricci s.j. (1550-1610) : un portrait spirituel » (n° 225, janvier 2010). Parution initiale du présent article : janvier 1999.   Trois occurrences, toutes survenues en novembre 1997, ont été à l’origine de ce texte : je tenais un colloque et une exposition à Pékin avec des artistes de Chine continentale ; puis je me rendais dans le sud de la province du Sichuan pour y poursuivre des recherches sur une minorité du sud-ouest de la Chine, les Yis ; enfin, Philippe Charru s.j., présent à Pékin, me faisait don d’un livre de Raymond Court, Le voir et la voix (Cerf, 1997), qui m’accompagnait durant mon voyage au Sichuan. Le texte qui suit se situe à la confluence de ces diverses rencontres. L’expérience est mienne. Les concepts qui la traduisent doivent beaucoup à la lecture de Raymond Court. Un homme gravit lentement les pentes d’Emeishan ou l’une de ces autres mon...
FACE AU PACIFIQUE
CHRISTUS N°234HS
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Benoît Vermander
Où commence, où finit l’océan Pacifique ? Le détroit de Béring et l’Antarctique en déterminent les extrémités nord et sud, et les deux Amériques en constituent tout naturellement l’un des rivages – mais il est plus difficile de circonscrire l’extrémité qui leur fait face. Ce qui constitue l’océan Pacifique, c’est d’abord la ceinture de feu qui l’enserre : chaînes et cordillères volcaniques continentales, arcs volcaniques insulaires. Sur le versant asiatique de l’océan, ce sont ces arcs insulaires plutôt que la masse du continent chinois qui en tracent les limites – des îles Aléoutiennes vers la mer de Béring, puis vers les îles Kouriles, et ensuite vers l’archipel japonais, les îles Ryukyu, Taïwan, les Philippines… Cette chaîne d’îles constitue la limite convergente des deux grandes structures géologiques formées par la plaque tectonique eurasienne et celle du Pacifique. À l’est de cet arc, se dissimulent les grandes fosses océaniques. Bien entendu, la question de savoir où commence, où finit l’océan n’a guère de sens. Tous les écosystèmes marins sont en flux constant, affectés par des influences extérieures, par des perturbations...
LES JÉSUITES ET LA CHINE
CHRISTUS N°237
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Benoît Vermander
Ce livre tente de répondre, avec intelligence, à une question fondamentale pour tout apôtre de l’Évangile : comment aborder « l’autre » avec empathie et trouver un langage à la fois compréhensible et révélateur d’une réalité qui les transcende tous les deux ? Pendant son séjour au Japon, François Xavier pressent l’importance de la Chine pour tout apostolat en Asie orientale. Cette impression se voit confirmée par Matteo Ricci, Ruggieri et leurs compagnons dès les premières rencontres avec les Chinois de Macao, de Canton et des villes du Guangdong. Ils constatent que tous les modes d’organisation de la société – de la famille jusqu’aux sphères du pouvoir – sont de forme pyramidale, strictement hiérarchisés par la naissance et le savoir. Une stratégie s’élabore : atteindre le sommet pour agir sur l’ensemble. Il faut apprendre la langue parlée, déchiffrer les idéogrammes, percer la symbolique des couleurs, des insignes, des gestes, des rites. Pendant des années, on écoute et on parle, on lit et on écrit et surtout on traduit, à la recherche d’un terrain neutre où on pourra se comprendre. Ce terrain, ce sera la science : mathématiques, astronomie, cartographie. On peut alors parler, en...
LE LANGAGE NOUVEAU DE LA TENDRESSE
08 AVRIL 2013
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Benoît Vermander
Ici, je voudrais ajouter une chose: prendre soin, protéger exige de la bonté et requiert une certaine tendresse. Dans les Evangiles, Joseph apparaît comme un homme fort et courageux, un homme travailleur; cependant, nous voyons dans son cœur une grande tendresse; elle n’est pas la vertu des faibles mais plutôt un signe de force d’esprit, une capacité d’attention à autrui, de compassion, d’ouverture authentique à autrui, une capacité à aimer. Nous ne devons pas avoir peur de la bonté, de la tendresse! » Ce qui va suivre paraîtra déconcertant à beaucoup : je crois que François a appris quelque chose de la tendresse non seulement par sa famille et à travers toute sa vie (ce qui est manifestement le cas) mais aussi avec Saint Ignace, le fondateur des Jésuites… Etrange en effet! La plupart du temps, les Jésuites n’ont pas la réputation de se complaire dans la tendresse. Le cliché veut jusqu’à aujourd’hui que ce soit d’austères et rigides intellectuels - et je dois avouer que, parfois ce cliché n’est pas dénué de vérité. Et pourtant, j’ai trouvé en beaucoup de mes frères une discrète, réelle et authentique tendresse. J’aimerais évoquer ici le souvenir de René-Claude Baud, un j&...
Mots clés : Affectivité Catholicisme Charité Compagnie de Jésus Expérience spirituelle Saint François d’Assise Saint Ignace de Loyola Esprit-Saint
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DANS LA RÉGION D’ORDOS
CHRISTUS N°244
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Benoît Vermander
En août 2013, nous fûmes une quinzaine à nous rendre dans le district d’Ordos, en Mongolie intérieure, sur les pas de Pierre Teilhard de Chardin. Teilhard, en 1923, avait conduit là des fouilles, en compagnie de son confrère Émile Licent. Dans la vallée où nous campions pour quelques jours, il avait composé « La Messe sur le monde ». Nous venions presque tous de Shanghai, enseignants et étudiants de troisième cycle de l’université Fudan, membres de l’Académie des sciences sociales de Shanghai ou de l’équipe rédactionnelle de la revue des écrivains de cette ville. Voyageaient aussi avec nous trois membres de l’Institut Ricci de Taipei, en charge de la réalisation d’un documentaire sur Teilhard et la Chine. Double équipée : il s’agissait de lire, en un lieu privilégié, les textes d’un penseur qui avait fait de « l’infini de complexité » le lieu paradoxal de la recherche du plus simple et fondamental ; il s’agissait aussi d’apporter un peu de simplicité en nos vies par la magie propre du lieu comme par l’observance d’un partage quotidien dont le thème évoluait de jour en jour en fonction des troubles ou des intuitions dégagés dans l’échange du...
« UNE RACE Y MONTAIT COMME UNE LONGUE CHAÎNE »
CHRISTUS N°263
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Benoît Vermander
Pendant longtemps, l’entreprise missionnaire n’a distingué que malaisément la foi qu’elle annonçait de la civilisation dont elle provenait. Elle a pu ainsi contribuer à détruire les fidélités et les sensibilités ancestrales des populations qu’elle rencontrait, alors même que l’Évangile commence par replacer Jésus dans une longue généalogie. L’auteur livre ici quelques réflexions, fruits de sa rencontre avec des populations autochtones de l’Asie du Sud-Est et du Pacifique. C’est le 5 février qu’en cette année 2019 l’on fêta le Nouvel An lunaire chinois et, du même coup, le têt vietnamien. Quelques jours après, je me trouvais dans un village situé à une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Hanoï, dans une région de collines habitée par des membres de la minorité Muong. Je ne m’y trouvais pas pour les festivités qui marquent le premier mois lunaire, mais pour observer le début des travaux dans les rizières1. J’eus le privilège de loger toute une semaine dans la maison d’une des familles du village. Dans la grande salle commune où nos nattes étaient déroulées pour la nuit, se dressaient un lourd buffet et, presque adossé à lui, un...