Anne LÉCU

Religieuse dominicaine de la Présentation, docteure en philosophie, autrice, médecin en maison d’arrêt, membre de la cellule de lutte contre les dérives sectaires dans l’Église catholique.
A publié Afin que vous donniez du fruit (Cerf, 2022).
DES LARMES
CHRISTUS N°238
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Anne LÉCU
Cet essai d’une grande densité, dont la tonalité pastorale utile et bienvenue n’échappera à personne, rappelle opportunément que l’expérience spirituelle s’accomplit, plus encore que dans l’espace de la pensée, dans celui des affects (cela même que réveillent ou provoquent les sens spirituels). Elle ne s’en soucie pas moins d’une attention au symbolisme qui habite le réel et le revêt de sens et de significations. On comprend dès lors que les larmes, fait banal de l’existence humaine, constituent (et peuvent être comprises comme) une manifestation spirituelle de première importance. Encore faut-il consentir au mystère qu’elles attestent, celui de l’intériorité qui, en elles, s’exprime, indéchiffrable au regard scientifique s’employant à les analyser comme pur phénomène physiologique ou, au mieux, comme indice d’un bouleversement psychologique. Ainsi sont-elles les gardiennes du mystère de l’être, dont elles rappellent l’obstinée présence, nous interdisant la tentation scopique qui saisit le discours médical en mal de systématisation explicative, à défaut de compréhension. Les larmes qu’approchent validement phénoménologie et métaphysique et, plus encore,...
MARCHER VERS L'INNOCENCE
CHRISTUS N°247
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Anne LÉCU
  L’auteure, religieuse dominicaine, exerce comme médecin depuis dixsept ans dans une maison d’arrêt. Elle a publié, entre autres, un essai sur les larmes en 2012 et propose dans cet ouvrage une lecture spirituelle de l’évangile de Jean. Écrite pour le carême, comme en témoigne l’organisation du livre en quarante chapitres et six haltes, cette lecture peut aussi bien se faire à un autre moment puisqu’elle ne suit pas la liturgie, mais va et vient dans l’évangile de Jean. Anne Lécu montre ainsi comment le lecteur peut occuper la place que dessinent l’emploi d’une périphrase « le disciple qu’aimait Jésus » au lieu de son nom, la figure polyvalente de Marie de Magdala à laquelle la tradition a assimilé plusieurs femmes de l’Évangile, ou encore les multiples visages de ceux qui se tiennent au pied de la croix : autant de procédés qui permettent à chacun de se tenir à cette place. Au terme de sa lecture, relisant la promesse de Jésus : « Je vais vous préparer une place » (Jn 14), Anne Lécu affirme que, si les demeures sont nombreuses, ce qui est offert à tous, c’est une place « près de lui », « la place royale que de toute éternité il a préparée pour nous ». Pierre,...
VA VERS TES FRÈRES, ET DIS-LEUR...
CHRISTUS N°255
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Anne LÉCU
Droit image : @wikipediacommonsAutrefois, dans l'Antiquité grecque d'Hippocrate, le pouvoir n'était pas organisé dans la maisonnée, comme il pouvait l'être dans la Cité des citoyens libres. Là, dans la maisonnée, c'était un pouvoir « nu », parfois tyrannique. Celui qui y régnait était le despote domestique. Quant à la gardienne du secret, celle qui veillait sur la naissance et sur la mort, celle qui connaissait les secrets de l'alimentation, des remèdes (et peut-être du poison ou des potions abortives), c'était la femme. Et, au cœur de la maisonnée, il y avait le « secret du secret », le corps de la femme, son ventre, lieu de l'intime par excellence. La sage-femme connaissait ce que les médecins entre eux ne se transmettaient que par ouï-dire. Les hommes de science, les obstétriciens, ont fini par coloniser ce domaine dont ils étaient exclus mais, s'ils ont étendu leur savoir technique au corps des femmes, il n'est pas sûr qu'ils aient épuisé ce qu'il contient de mystère et peut-être bien de sacré, fascinant et terrifiant à la fois. Il se peut que les hommes de foi aient eu parfois la même ambition. Mais l'Évangile est pour tous, et tous sont requis pour, ensemble, le transmettre et en vivre. Le corps des femmes Les femmes ont un savoir du corps qui n'est pas strictement identique à celui des hommes. Une femme apprend toute jeune que son corps saigne. Chaque mois. Qu'il y a là comme une ouverture, par laquelle de la vie, du sang, s'échappe. Ce sang l'inscrit dans une cert...
DONNER LA PAROLE À DIEU
CHRISTUS N°256
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Anne LÉCU Jean-Alexandre (de) GARIDEL RUEL Élie
Une bénédictine, une dominicaine et un carme ont été réunis par la revue Christus pour échanger librement sur le rapport à la prière de leurs familles spirituelles respectives et dire ce qu'évoque le terme « méditer » pour eux. Christus : Qu'évoque le mot « méditation » pour vous ? Quelle forme prend la prière dans votre ordre ? Sœur Élie Ruel : Je suis bénédictine à Notre-Dame de Jouarre en Seine-et-Marne depuis 1984. Ce matin, une sœur me demandait ce que j'allais bien pouvoir vous dire sur la méditation ! En principe, nous ne faisons pas de « méditation » ; en tout cas, le mot n'est pas dans notre vocabulaire quotidien. En même temps, la meditatio, pour les anciens moines, c'est la mémorisation de l'Écriture – mémoriser et laisser l'Écriture se redire en nous au fil de la journée. Pour nous, c'est le but de la lectio et de l'office. Je mets donc sous le terme de méditation à la fois la lectio et la prière liturgique, comme deux formes d'écoute de la parole de Dieu. La distinction entre lectio, meditatio et oratio mise en place par Guigues le Chartreux est rassurante car elle semble offrir une voie de progression certaine, par étapes successives. Mais, à vrai dire, je ne sui...
LE DÉMON DE MIDI
01 AVRIL 2020
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Anne LÉCU
Les moines des premiers temps du christianisme avaient un nom pour décrire ces questions : l'acédie. La pensée de l'acédie, intrusive, vise à expulser le moine de sa cellule, alors qu'il l'avait choisie comme le lieu d'unification de sa vie devant Dieu. L'acédie, qui peut frapper chacun de nous, vise à expulser du temps présent et du lieu où est celui qu'elle attaque. Elle le fait regretter le passé, remettre en cause son choix, trouver l'herbe plus verte dans le champ d'à côté. La question qu'elle pose, insidieuse, se déguise : « Ne devrais-tu pas partir, pour ton bien, pour le bien des autres, pour la gloire de Dieu ? » Alors qu'en fait, au fond, la véritable question est la même qu'au premier jour : « Que veux-tu ? »Le démon de l'acédie, qui est appelé aussi « démon de midi » est le plus pesant de tous ; il attaque le moine vers la quatrième heure et assiège son âme jusqu'à la huitième heure. D'abord, il fait que le soleil paraît lent à se mouvoir, ou immobile, et que le jour semble avoir cinquante heures. […] En outre, il lui inspire de l'aversion pour le lieu où il est, pour son état de vie même, pour le travail manuel et, de plus, l'idée que la charité a disparu chez les fr&egrave...
VIVRE L'EFFONDREMENT
01 AVRIL 2020
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Anne LÉCU
Toute existence peut connaître un jour l'effondrement : exil intérieur, rejet d'un style de vie, impossibilité soudaine à éprouver la fécondité qu'il y a à rester fidèle. Que faire quand la vocation, la vie choisie librement un jour devient un fardeau ?Une personne décide un jour d'emprunter ce qu'elle reconnaît comme un chemin de vie. Elle décide de se marier, de fonder une famille, de s'engager dans la vie religieuse. C'est un pari, concrétisé dans une parole reçue, donnée, sous la forme d'une promesse : « Je me donne à toi pour toujours », « Entre tes mains, je fais vœu d'obéissance ». Qu'est-ce qui permet ce geste et cette parole ?La parole qui engage un choix de vie est plus réelle, plus dense que toute signature de contrat. C'est une parole qui répond à une parole. Certes, il s'agit d'un choix, incarné dans une décision libre, autant qu'il est possible. Et, en même temps, et plus profondément, c'est une réponse à une forme de nécessité intime que Michel de Certeau a su dire : « Je ne peux pas faire autrement. » Le paradoxe de toute « vocation », que ce soit celle du poète, celle du couple ou celle du religieux, tient dans ce que la plus haute liberté répond...
LE DÉMON DE MIDI
CHRISTUS N°266
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Anne LÉCU
Les moines des premiers temps du christianisme avaient un nom pour décrire ces questions : l'acédie. La pensée de l'acédie, intrusive, vise à expulser le moine de sa cellule, alors qu'il l'avait choisie comme le lieu d'unification de sa vie devant Dieu. L'acédie, qui peut frapper chacun de nous, vise à expulser du temps présent et du lieu où est celui qu'elle attaque. Elle le fait regretter le passé, remettre en cause son choix, trouver l'herbe plus verte dans le champ d'à côté. La question qu'elle pose, insidieuse, se déguise : « Ne devrais-tu pas partir, pour ton bien, pour le bien des autres, pour la gloire de Dieu ? » Alors qu'en fait, au fond, la véritable question est la même qu'au premier jour : « Que veux-tu ? » Le démon de l'acédie, qui est appelé aussi « démon de midi » est le plus pesant de tous ; il attaque le moine vers la quatrième heure et assiège son âme jusqu'à la huitième heure. D'abord, il fait que le soleil paraît lent à se mouvoir, ou immobile, et que le jour semble avoir cinquante heures. […] En outre, il lui inspire de l'aversion pour le lieu où il est, pour son état de vie même, pour le travail manuel et, de plus, l'idée qu...
Mots clés : acédie
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VIVRE L'EFFONDREMENT
CHRISTUS N°266
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Anne LÉCU
Toute existence peut connaître un jour l'effondrement : exil intérieur, rejet d'un style de vie, impossibilité soudaine à éprouver la fécondité qu'il y a à rester fidèle. Que faire quand la vocation, la vie choisie librement un jour, devient un fardeau ? Une personne décide un jour d'emprunter ce qu'elle reconnaît comme un chemin de vie. Elle décide de se marier, de fonder une famille, de s'engager dans la vie religieuse. C'est un pari, concrétisé dans une parole reçue, donnée, sous la forme d'une promesse : « Je me donne à toi pour toujours », « Entre tes mains, je fais vœu d'obéissance ». Qu'est-ce qui permet ce geste et cette parole ? La parole qui engage un choix de vie est plus réelle, plus dense que toute signature de contrat. C'est une parole qui répond à une parole. Certes, il s'agit d'un choix, incarné dans une décision libre, autant qu'il est possible. Et, en même temps, et plus profondément, c'est une réponse à une forme de nécessité intime que Michel de Certeau a su dire : « Je ne peux pas faire autrement. » Le paradoxe de toute « vocation », que ce soit celle du poète, celle du couple ou celle du religieux, tient dans ce que la plus haute liberté rép...
FACE AU DIEU VIVANT DE RUTH BURROWS
CHRISTUS N°275
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Anne LÉCU
Ruth Burrows, carmélite anglaise, est considérée dans le monde anglo-saxon comme une des plus importantes figures de la mystique contemporaine. Dans les Jalons pour la prière intérieure (Éditions du Carmel, 2021), écrit en 1975, elle expose deux voies possibles dans la vie spirituelle, celle de Claire et celle de Petra, la première excessivement rare, qu'elle appelle « pleins feux », celle des visions et des manifestations que l'on rattache aux grands auteurs mystiques connus, et l'autre, ordinaire, « tous feux éteints », qui n'est pas de moindre valeur. Sous l'alias de Petra se cache sans nul doute sa propre expérience, qui est bien souvent la nôtre, et c'est pour cela que ce livre est passionnant. La vie mystique n'est pas réservée à la voie « pleins feux ». L'on peut parfaitement vivre uni au Christ sans rien éprouver, en s'ennuyant dans la prière, en ayant le plus souvent conscience de ses propres limites et de ses insuffisances, dans l'aridité, la banalité des jours, au cœur d'une véritable pauvreté intérieure. Dans sa biographie, Face au Dieu vivant qu'il est très utile de lire en même temps que les Jalons pour mieux situer son propos, elle écrit : « L'expérience la plus courante est celle de l'absence, de l'obscurité, du néant. Quelle sottise que d'en conclure que cela dénote un ratage, que nous autres modernes avons perdu quelque chose, que Dieu semble moins se soucier de nous que de nos prédécesseurs. » (p. 171). Dans les Jalons, Ruth Burrows n'hésite pas à pro...
TOUT EST-IL PARDONNÉ ?
CHRISTUS N°277
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Anne LÉCU
Parler du pardon revient à considérer le drame de l'existence humaine. La volonté de pardonner ne suffit pas. Au pire, l'injonction à pardonner conduit au désespoir ou à la culpabilité. Au mieux, le pardon est le fruit d'un désir humble et puissant, celui du Christ. Tu as vingt ans et te retrouves au tribunal. Tu conduisais trop vite, ou mal, tu avais bu (un peu) et fumé des pétards (beaucoup). La voiture que tu as percutée a fait des tonneaux et la conductrice est désormais en fauteuil. Elle est là dans les rangs des parties civiles. Tu la vois. Elle pleure. Ton avocat a insisté, il faut que tu lui demandes pardon. Mais tu ne sais pas comment faire et tu pressens bien que les mots que tu vas dire ne pourront rien pour ses jambes. Si tu ne dis rien, ou si tu demandes pardon sans y croire, ta peine en sera peut-être alourdie. Tu veux bien tout, demander pardon comme il faut, mais, au fond de toi, tu sais qu'il y a là de l'impardonnable et celui à qui tu ne pardonnes pas, c'est toi-même. Et tu ne sais que faire de cette injonction de ton avocat, désormais incontournable pour qui se retrouve dans ta situation : « Il faut demander pardon. » Tu as trente-huit ans. La vie ne t'a pas malmenée. Tu as de beaux enfants, un mari soutenant, une activité professionnelle plutôt épanouissante et, pourtant, en toi, quelque chose semble bloqué, comme si la vie n'arrivait pas à faire son chemin. Une amie t'a invitée à un groupe de prière. Tu y es allée sans grande conviction et voilà qu'un...