Alain Cugno

RÊVE ET PROGRÈS
CHRISTUS N°221
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Alain Cugno
Il faut faire l’apologie de l’imagination. Il faut faire l’apologie du rêve. Mais de quel rêve ? Celui du sommeil ? C’est bien dans leurs rêves que plus d’une fois le Dieu de la Bible s’adresse aux hommes. Et il y a des rêves qui nous laissent tels « qu’il nous faudra vivre maintenant pour de longs jours comme dans une chambre familière dont la porte battrait inopinément sur une grotte » 1. Car il y a une réalité du rêve dont je ne connais pas d’exemple plus saisissant qu’au détour d’un amour de Swann, une affirmation singulière : Swann pensait qu’il ne reverrait jamais Odette. « Il se trompait. Il devait la revoir une fois encore, quelques semaines plus tard. Ce fut en dormant, dans le crépuscule d’un rêve » 2.   Du rêve à la rêverie Ou bien au contraire s’agit-il du rêve éveillé, de la rêverie bache­lardienne qui est si proche de la méditation ? « On devrait alors accumuler les documents sur la conscience rêveuse » 3. Et l’on se prend à rêver : que fait donc Descartes d’une méditation à l’autre ? Car enfin, six méditations, cela signifie clairement une semaine consacrée à régler, une fois pour toutes, les fondements de la cer­tit...
Mots clés : Action Affectivité Art (cinéma, peinture, sculpture) Contemplation Expérience spirituelle Imagination Mensonge Réalité Résurrection Saint Jean de la Croix
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CE QUI SE JOUE DANS LE SPORT
CHRISTUS N°247
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Alain Cugno
  Le sport constitue sans nul doute l’une des catégories anthropologiques les plus fondamentales qu’il convient de placer au côté de l’art, de la religion, de l’exercice du pouvoir ou encore de la magie et de la guerre, alors même (et sûrement parce) qu’il est tenu dans le même mouvement pour privé de sérieux et capable de déclencher les passions les plus âpres ; admirable, noble et d’une vulgarité à couper le souffle ; aussi profondément inscrit dans la vie universitaire anglo-saxonne qu’absent et méprisé dans la nôtre ; sain et rien n’est plus malsain (vous avez vu la tête d’un sportif de haut niveau ? Il fait en général dix ans de plus que son âge)… On n’en finirait pas d’enchaîner les contrastes de ce genre, et ce sont probablement eux qui masquent l’essentiel : en lui se joue quelque chose de spécifique dont rien d’autre que lui-même ne peut assurer la fonction – mais cette fonction, quelle est-elle ? Pourquoi toutes les sociétés connaissent-elles, sous une forme ou sous une autre, quelque chose qui ressemble au sport ? Qu’est-ce qui se trouve engagé là ? La voie d’entrée la plus évidente (presque trop évidente) est sa parenté avec la guerre, comme en t&ea...
Mots clés : Foi Vérité développement personnel Bien-être Connaissance de soi Sport Dépassement de soi
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CE QUE NOUS TROUVONS DRÔLE
01 JUILLET 2016
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Alain Cugno
D’abord ceci : le rire est un geste. Autrement dit, il appartient au corps et plus précisément à la capacité du corps de signifier en excédant le langage. Son registre est celui du corps qui en sait plus que nous-mêmes, qui a compris avant nous de quoi il s’agissait et le manifeste, comme les larmes ou le tremblement. Passion de l’âme, dirait Descartes. Il a son ordre propre, qui nous enracine dans le monde avec une originalité que rien ne peut remplacer. Mais de quoi s’agit-il ? Qu’est-ce que cela signifie, et de nous-mêmes et du monde ? Que sait donc le corps, en quoi et par quoi est-il capable de nous devancer ? Il y a tant de formes différentes du rire, depuis celle qui ne dépasse pas le simple sourire amusé au fou rire à en perdre la respiration, en passant par la pure méchanceté de la moquerie ; il y en a tant que vouloir dégager une essence du rire en général n’aurait pas grand sens. Je voudrais poser la question à propos de ce que nous trouvons tout simplement drôle. Rire avec d’autres On rit toujours avec d’autres. On peut assister à la scène la plus hilarante que l’on puisse imaginer : en elle-même et par elle-même, elle n’est pas comique. Ainsi le prédicateur évoqué par Pascal1&th...
Mots clés : Rire
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PRÉSENT, PETITE ÉTHIQUE DU TEMPS
01 JUILLET 2016
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Alain Cugno
Non pas un livre sur le temps, plutôt un livre sur notre rapport avec le temps. Quatre moments définissent cette articulation : d’abord le besoin, puis le devoir, le droit, et enfin le temps comme vertu. Le point de départ est impressionnant par son ancrage ontologique qui fait apparaître le statut original du temps : il ne relève ni de l’étendue, ni de la pensée ; ni de l’intériorité, ni de l’extériorité. Il est « comme quelque chose, précisément, qui n’est jamais disponible » car « chaque instant se présente à l’expérience comme symbole d’autre chose ». « Le temps fini de l’homme annonce à l’homme l’éternité. » Certaines formules doivent beaucoup à Søren Kierkegaard dont la filiation est clairement reconnue : « Se décider éternellement dans le temps afin de ne pas être irrémédiablement absent quand son temps est présent. » Le reste de l’ouvrage est peut-être un peu moins convaincant, un peu plus convenu, un peu à la remorque des auteurs cités. Il y a cependant de très belles analyses comme celle de l’ennui défini par Giacomo Leopardi comme « la simple vie...
CE QUE NOUS TROUVONS DRÔLE
CHRISTUS N°251
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Alain Cugno
D’abord ceci : le rire est un geste. Autrement dit, il appartient au corps et plus précisément à la capacité du corps de signifier en excédant le langage. Son registre est celui du corps qui en sait plus que nous-mêmes, qui a compris avant nous de quoi il s’agissait et le manifeste, comme les larmes ou le tremblement. Passion de l’âme, dirait Descartes. Il a son ordre propre, qui nous enracine dans le monde avec une originalité que rien ne peut remplacer. Mais de quoi s’agit-il ? Qu’est-ce que cela signifie, et de nous-mêmes et du monde ? Que sait donc le corps, en quoi et par quoi est-il capable de nous devancer ? Il y a tant de formes différentes du rire, depuis celle qui ne dépasse pas le simple sourire amusé au fou rire à en perdre la respiration, en passant par la pure méchanceté de la moquerie ; il y en a tant que vouloir dégager une essence du rire en général n’aurait pas grand sens. Je voudrais poser la question à propos de ce que nous trouvons tout simplementdrôle. Rire avec d’autres On rit toujours avec d’autres. On peut assister à la scène la plus hilarante que l’on puisse imaginer : en elle-même et par elle-même, elle n’est pas comique. Ainsi le prédicateur évoqué par Pascal 1 &th...
Mots clés : Rire
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PRÉSENT PETITE ÉTHIQUE DU TEMPS
CHRISTUS N°251
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Alain Cugno
  Préface de Ghislain Laffont, traduit de l’italien par Christophe Carraud. Éditions de la revueConférence, 208 p., 17,10 €   Non pas un livre sur le temps, plutôt un livre sur notre rapport avec le temps. Quatre moments définissent cette articulation : d’abord le besoin, puis le devoir, le droit, et enfin le temps comme vertu. Le point de départ est impressionnant par son ancrage ontologique qui fait apparaître le statut original du temps : il ne relève ni de l’étendue, ni de la pensée ; ni de l’intériorité, ni de l’extériorité. Il est « comme quelque chose, précisément, qui n’est jamais disponible » car « chaque instant se présente à l’expérience comme symbole d’autre chose ». « Le temps fini de l’homme annonce à l’homme l’éternité. » Certaines formules doivent beaucoup à Søren Kierkegaard dont la filiation est clairement reconnue : « Se décider éternellement dans le temps afin de ne pas être irrémédiablement absent quand son temps est présent. » Le reste de l’ouvrage est peut-être un peu moins convaincant, un peu plus convenu, un peu à la remorq...
ALENTOUR DU VERSET
CHRISTUS N°268
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Alain Cugno
Préface d'Emmanuel Falque, Ad Solem, « Philosophie », 2019, 536 p., 26 €.Voici un livre étrange et séduisant. Chacun des vingt mystères joyeux, lumineux, douloureux et glorieux du rosaire est l'objet d'une méditation originale puisqu'elle est de nature résolument philosophique. En effet, les mystères renvoient à des moments (par exemple, l'Annonciation au commencement, le Baptême à l'engendrement, l'Agonie au désemparement, la Résurrection à la surprise) qui ont une consistance phénoménologique propre. Il ne s'agit pas d'exégèse. Par exemple, les noces de Cana sont méditées non pas selon leur signification dans l'évangile, où elles annoncent et inaugurent, semble-t-il, le passage d'un judaïsme qui a épuisé son vin à une toute nouvelle fête transformant l'eau des rites anciens en vin à la saveur jusqu'alors inconnue, mais, rosaire oblige, une interrogation sur la relation réciproque de Jésus et de sa mère. Le parti pris est fort clair : ces moments phénoménologiques suggérés par la lecture des textes, que deviennent-ils quand on les décrit avec précision en leur lieu théologique ? Les quelque 540 pages de ce livre sont la méditation personnelle, l'appropriation aussi profonde que possible de ce que l'itinéraire du rosaire suggère à une lectrice philosophe, infiniment attentive. Méditation donc, c'est dire que l'avancée ne se fait pas en fonction du déploiement d'une problématique, mais selon un cheminement qui est celui du rosaire ; c'est dire aussi que le tempo n'est pas...
OUVERTURE VERS L'ESPERANCE CHRETIENNE
CHRISTUS N°271
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Alain Cugno
Il y a des pertes qui ne se compensent pas et pour lesquelles nous refusons d'être consolés, le deuil par exemple. N'est-ce pas parce qu'au cœur même du désespoir, une promesse énigmatique est entrevue ? la promesse d'une consolation au-delà de la consolation ? Il y a des pertes qui ne se compensent pas. Le deuil et certains deuils en sont l'exemple le plus évident. Ils nous atteignent à une telle profondeur qu'on peut les considérer comme l'archétype de la perte. Or le premier réflexe qui en marque la nature et donne quelque prise pour les penser est le refus d'être consolé. Rien ne fait plus horreur que celui qui s'avance vers vous pour vous dire des paroles de consolation du genre : « Tu la reverras. Elle est au ciel, près du Père… » Mais oui, mais oui ! Mais il ne faut pas faire passer Pâques avant les Rameaux, comme on disait dans nos campagnes, à propos d'un tout autre sujet. Il faut, au contraire, séjourner en ce lieu car la douleur que l'on éprouve est le seul lien que l'on a avec celles et ceux qui sont morts, comme si cette douleur était la brèche par laquelle ils s'étaient enfuis (mais où ?). Un savoir mystérieux Mais il n'y a pas que cela. Dans la douleur même, se tient un savoir dont on sait aussi bien qu'il est éphémère, que bientôt, dans un mois, dans un an, nous souffrirons encore mais qu'il aura disparu ou plutôt se sera enfoui comme une écharde sous la peau, et nul ne sait ce qu'il sera devenu. Mais, pendant un temps plus ou moins long, la mort de l'autr...