A la lecture du numéro sur la spiritualité des paroisses peut-être allons-nous nous interroger sur notre hospitalité : « nos communautés sont-elles accueillantes ? que faut-il faire pour qu’elle le soient plus ? quelles activités ? quelles propositions ? faut-il ouvrir les portes de nos églises ? sortir sur les parvis ? être présents sur les places du marché ? sonner aux portes ? » Avant même de nous poser ces questions, sommes-nous prêts à oser l’infinie délicatesse d’un accueil gratuit, un accueil qui ne viserait pas à remplir à nouveau nos églises mais simplement à susciter la vie partout où elle pourra jaillir ? Nous aimons aujourd’hui imaginer nos paroisses comme des maisons. Le terme se répand d’ailleurs, pas un diocèse qui n’ait sa « maison paroissiale ». Par là se révèle notre désir de donner à nos communautés un air de foyer. Or, tout enfant qui franchit le passage de l’adolescence à l’âge adulte, sait bien que la maison familiale (c’est-à-dire celle qui a abrité sa première croissance) … c’est le lieu qu’il faut quitter ; et tout invité sait bien qu’il n’est jamais appelé à demeurer chez son hôte.

Souvent j’ai entendu cette maxime prêtée à une aïeule : « les invités, c’est comme le poisson, ça ne se garde pas plus de trois jours ! » Je ne manquais pas d’y relever la condamnation voilée envers le convive qui aurait osé outrepasser les règles tacites d’une hospitalité bien tempérée. Cependant, aujourd’hui alors que je médite sur l’interrogation récurrente de nos communautés chrétiennes quant à leur propre capacité à être accueillantes, je revisite cette abrupte sentence d’un œil neuf et y perçois une certaine sagesse. Et je me dis qu’il faudrait nous garder de transformer nos accueils en emprisonnements.

En effet, accueillir, c’est ouvrir chez soi un espace pour l’autre mais en gardant les bras suffisamment ouverts pour qu’il puisse repartir quand il a goûté le réconfort de l’embrassade ; accueillir c’est ouvrir sa cuisine pour que l’hôte de passage puisse apaiser sa faim et, rassasié, reprendre la route qui est la sienne ; accueillir c’est s’accorder à l’invité tant qu’il est là mais c’est aussi accepter de retourner au silence d’une maison qui semble vide après son départ.

Il est ici question de l’accueil que nous offrons à l’autre quand il passe le seuil de notre maison, mais n’oublions pas qu’il est un autre versant de l’hospitalité : celle que nous devons également à ceux qui ne désirent (ou n’osent) même pas entrer chez nous ou à ceux mêmes qui nous sont importuns. A tous ceux-là il est possible de prodiguer un accueil qui ne s’impose pas, d’ouvrir pour eux un espace en nous et de leur proposer sans attendre de retour nos bras pour le réconfort ou le soutien, nos jambes pour la route et nos oreilles pour l’écoute. Cependant, que nous recevions l’autre chez nous ou chez lui, veillons toujours à être suffisamment accueillant pour le laisser repartir… à l’image de Jésus-Christ ressuscité qui s’est donné à voir pour la consolation et l’affermissement de ses amis mais qui en s’effaçant a libéré leur foi et la nôtre.