Les personnes marquées par la misère sont les grandes oubliées des récits collectifs, il est de surcroît souvent difficile pour beaucoup d'entre elles de formuler leur propre récit personnel. On peut se demander à quoi ressemblerait une Histoire dans laquelle les plus pauvres auraient toute leur place.

Les pauvres, sauf exceptions1, ne laissent pratiquement pas de traces dans l'Histoire. Leurs habitations, bâties à la va-vite dans les angles morts des cités, ne résistent pas au temps. Leurs savoir-faire, qui les vantera ? Leurs paroles, qui les a retenues ? Quant à leurs écrits, ils sont si peu nombreux que nous ne disposons que de quelques fragments2. Seules leurs frasques, quand elles leur ont valu des démêlés avec la justice, sont consignées ; mais un tel registre ne livre pas une histoire, ou si partiale3… Qu'ont-ils vécu, quel était leur nom, quels chemins leur étaient familiers, quels furent leurs angoisses, leurs combats, leurs apprentissages, leurs ruses, leurs espoirs ? De quoi ont-ils pu se réjouir, quelle a été leur foi ? Après leur départ, seuls leurs proches pourraient raconter, mais le plus souvent eux-mêmes naviguent dans la même misère. Finalement, c'est un grand silence qui recouvre leur itinéraire, silence impressionnant qui pourrait donner le vertige quand nous prenons conscience que c'est là un pan entier de l'Humanité – de ce que nous sommes, donc – qui, à chaque génération, disparaît corps et biens !

De là vient cette passion, presque exagérée, du père Joseph Wresinski et du mouvement ATD – quart-monde, pour recueillir et conserver les traces des histoires des personnes marquées par la misère. Ces écrits so...

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