Une famille, c'est un rythme, une danse toujours en mouvement avec des rapprochements, des éloignements, des rencontres, des séparations, des retours, des pertes… Les moments forts de la vie de la famille, bien plus que les naissances ou même les mariages, ce sont les deuils. Est-ce dû au caractère impromptu de ceux-là qui nous arrache à notre quotidien ? Peut-être est-ce davantage dans l'effet de rassemblement que produit la perte vécue et parlée collectivement.

Le groupe éploré et rassemblé essaie de se souvenir, de rendre vivant à sa mémoire ce qui est perdu, en le partageant. Le questionnement de l'un est alors comblé par la réminiscence de l'autre, un troisième apporte soudain un complément et tous se retrouvent en une remémoration vivante ou doivent faire face à un manque irrémédiable qui fait que nous ne saurons jamais ce qu'il en a été. Mais c'est une perte vécue à plusieurs et, pour cela, rendue plus paisible.

Ce travail de la mémoire ouvre aussi parfois, au-delà de la simple réminiscence, à une nouvelle intelligence de ce qui a été vraiment vécu, spécialement dans la grande famille. Chacun apporte une part bien connue de son cercle familial : ce morceau de tessère s'imbrique alors à celui d'un autre cercle et un sens nouveau apparaît.

Ainsi, le partage d'une blessure vécue au début du mariage de mes parents, où mon grand-père paternel déclara abruptement, et sans raison, à son fils tout jeune marié (celui-là même qui allait devenir mon père) que, puisqu'il était marié désormais, il cesserait de toucher son argent de poche. Action perçue par mon père et sa jeune épouse comme une défiance incompréhensible, blessant pour des années leurs relations aux parents de l'un et aux beaux-parents de l'autre. À l'occasion d'un partage entre cousins après la mort de mon père, plus de soixante ans après, j'apprends que mon oncle – alors jeune adulte travaillant avec mon grand-père – avait demandé, à l'occasion du mariage de son frère (en l'occurrence, mon père), d'arrêter de financer l'argent de poche de son jeune frère qui, benjamin de la fratrie, avait eu la chance de faire des études longues. Dès lors, bien que tardivement, tout s'éclairait pour moi et devenait enfin compréhensible. Mes grands-parents, très pauvres, n'avaient pu soutenir mon père que par l'aide discrète de l'un de ses frères et celui-ci avait légitimement demandé, au moment du mariage de celui qui allait devenir mon père, d'être relevé de son obligation d'aide. Pour préserver l'entente dans la famille, peut-être aussi par « respect humain », mon grand-père avait continué à taire l'origine de l'argent donné. Nous avons pu alors – entre cousins – échanger une parole de réco...


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