À l'heure des scandales dévoilés
Les scandales qui entachent la vie de l'Église peuvent susciter une légitime colère. Qu'elle soit entendue est une condition première pour que l'Église puisse sortir grandie de cette crise.

Est-il besoin de rappeler que l'actualité de la vie de l'Église catholique multiplie jusqu'au vertige les raisons de se retrouver aujourd'hui dans l'indignation, la stupéfaction, une sidération scandalisée... les raisons d'être dans la colère, tout simplement ? Certes, l'histoire de l'Église aura abrité au long des siècles, en contrepoint d'une très réelle et édifiante sainteté, bien des formes de turpitudes déclinées selon toute l'inventivité du mal. Mais, de fait, la nature des crimes qui sont aujourd'hui dénoncés, dans une conjoncture plus attentive à la violence faite aux enfants, plus sensible à l'immémoriale violence masculine exercée contre les femmes, fait que le scandale éclate avec une violence inédite. Et, parce qu'en ce monde postchrétien, ceux et celles qui demeurent encore fidèles à l'Église ont acquis souvent une saine maturité, qui leur donne une juste assurance (parrhèsia) dans leur rapport à l'institution. Le discours de la dénonciation des crimes jusque-là étouffés s'enfle désormais plus aisément de révolte.

Au vrai, les réactions sont multiples. Certains désertent, tantôt silencieusement, tantôt en déclarant publiquement leur rupture dans des démarches plus ou moins tapageuses. Le phénomène s'atteste statistiquement. D'autres, au sein même de l'institution, choisissent l'arme du déni, en reportant la responsabilité de la tragédie sur le monde ambiant qui aurait contaminé l'Église. Thèse fallacieuse, puisque les crimes dénoncés se sont logés dans des lieux réputés de piété éminente, ont prospéré à l'abri d'une respectabilité de renouveau spirituel. Ou encore, ose-t-on dire, tout le mal viendrait de médias malveillants, acharnés à la ruine de l'Église, alors que ceux-ci auront apporté, en fait, un appui bien nécessaire à la vérité tenue captive. Une autre réaction mérite plus d'attention. Elle consiste à ne pas se dérober à la vérité douloureuse, à l'accueillir même courageusement, mais en invoquant immédiatement le bienfait d'une épreuve, qui apporterait la chance d'une purification. On a ainsi volontiers parlé de kairos, désignant de la sorte le présent comme « moment opportun ». L'usage d'un mot grec, terme technique de la théologie, permettant de recouvrir une conjoncture nauséabonde d'un voile de consolation spirituelle, donnant de surmonter le haut-le-cœur en convertissant bien vite la catastrophe en chance de conversion. Il y a évidemment une incontestable justesse dans cette vision de la crise, le témoignage d'une confiance proprement chrétienne, qui refuse de se laisser vaincre par le mal. De fait, le kairos est bien là, pressant l'Église catholique de faire pénitence et de se réinventer en vérité évangélique. Pourtant, cette manière authentiquement croyante de faire face à la crise ne doit pas faire méconnaître le risque d'un regard qui se porterait trop vite sur le registre de la « consolation », qui détournerait les yeux trop hâtivement de l'insupportable, de l'inconsolable, en esquivant un peu facilement la réalité de la souffrance des victimes, le scandale de vies parfois définitivement nécrosées. C'est pourquoi d'ailleurs – de l'avis de ceux qui en furent les protagonistes – le temps consacré ces temps-ci à l'audition des victimes aura été une expérience décisive pour commencer à mesurer l'étendue du mal. Tout comme il faut que la lecture endure l'inventaire, sur presque sept cents pages, de l'enquête menée sur l'Église catholique face aux abus sexuels sur mineurs, pour éprouver l'immensité du désastre1. Au risque, très salubre, de s'étouffer de dégoût.

« Ne vous soustrayez pas à la colère de Dieu… »

Ces mots sont ceux de Jean Baptiste dans la prédication qui prépare le ministère public de Jésus (Matthieu 3,7). Par là même, ils attestent la tentation qu'ils dénoncent : celle de se dérober à la première marche qui sert d'entrée à l'Évangile, celle de se protéger de l'épreuve de vérité, qui est le préalable de la grâce et de la conversion. Ordre est ici donné de ne pas fuir la vérité qui attire la colère de Dieu. Car, pour paraphraser Qohéleth, il y a un temps pour laisser résonner les mots de la colère, un temps qui convoque à vivre sous la colère. Tout lecteur des Écritures devrait en être instruit, tant le motif de la colère de Dieu est étonnamment insistant à l'échelle des deux Testaments. La parole des prophètes, spécialement, vibre de la colère divine déchaînée contre le mensonge et l'idolâtrie. Les mots du jugement tombent comme la foudre sur les pécheurs, dénoncent l'oppression du pauvre, les manigances des puissants, les mains souillées de sang derrière une fidélité de façade. Ainsi s'effondrent les images idolâtriques d'un Dieu à la miséricorde accommodante, fermant les yeux sur le mal. C'est l'impie qui pense que Dieu ne voit pas, et c'est le croyant d'un Dieu de fiction, inventé par ses peurs de pécheur, qui pense que Dieu ne pourrait que pardonner. Après Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, après les prétendus « petits prophètes », le Dieu dont le Baptiste est le héraut précurseur revendique l'exercice d'une colère qui flambe contre l'iniquité. Et c'est le même qui, en la personne de Jésus, s'enflamme de colère contre l'hypocrisie des chefs d'Israël et de tous les confiscateurs de la vertu et de la piété, qui dénaturent la Torah et rendent inaccessible le visage de Dieu aux pauvres et aux pécheurs. N'en déplaise à tous les adeptes de Marcion qui, depuis le II siècle, veulent jouer l'un contre l'autre les deux Testaments, il n'y a qu'un seul Dieu et la révélation d'une seule justice divine qui conduit l'histoire au salut, moyennant un rigoureux travail de vérité, auquel toutes les générations doivent se plier. Ainsi est-on saisi par l'incroyable actualité des mots de jugement du livre d'Isaïe, quand ils dénoncent « ceux qui appellent le mal bien et le bien mal, qui font des ténèbres la lumière et de la lumière les ténèbres, qui font de l'amer le doux et du doux l'amer » (Is 5,20). Piété frauduleuse, mensonge spirituel, usurpation de l'autorité qui manipule les cœurs et viole les corps : d'une certaine manière, rien de nouveau sous le soleil. Mais le drame est à son comble quand le mal gangrène un corps ecclésial, qui se connaît comme Corps du Christ donné comme sacrement de sa présence pour la vie du monde. Difficile de ne pas croire que la colère de Dieu – la colère de l'Agneau dont parle l'Apocalypse – ne flambe pas d'une ardeur dévorante, qui nous place tous, à un titre ou un autre, sous le regard qui fait la vérité. Certes, cette colère est déclarée « pour un temps » dans les Écritures, on y reviendra. Mais, prévient aussi la voix des prophètes, elle ne peut être dépassée qu'après être allée jusqu'à son terme. Elle doit d'abord déployer toute la puissance de sa dénonciation, pour que le pardon ne soit pas une amnésie frauduleuse qui laisse intact l'aiguillon du mal.

Une juste colère de l'homme ?

On objectera qu'il est question en tout cela de la colère de Dieu. Or nous ne sommes pas Dieu et, en matière de jugement, nous sommes mis en garde contre toute outrecuidance qui prétendrait prendre sa place. À toutes nos indignations révoltées, à toutes nos dénonciations furieuses, l'Écriture oppose l'affirmation que le jugement final est entre les mains de Dieu. C'est le Verbe de Dieu, Seigneur des seigneurs, qui viendra, au jour final, comme celui « qui foule dans la cuve le vin de l'ardente colère de Dieu » (Apocalypse 19,15). D'ici là, la colère de l'homme est désignée par Jésus pour ce qu'elle est depuis l'origine, c'est-à-dire homicide (Matthieu 5,22), comme elle l'est dans le face-à-face de Caïn et d'Abel, figure originelle des aléas de la relation fraternelle en régime de création perturbée. Et le Discours sur la montagne profile la menace de la géhenne de feu pour qui traitera son frère de « renégat ». La nouveauté chrétienne est bien l'avènement de la douceur – ce contraire de la violence ou, mieux, ce retournement de la violence – qui donne d'accéder au monde des doux, qui posséderont la terre. Certes. Mais, comme si souvent, les Écritures viennent inquiéter les pensées trop simplement définitives. Les grands serviteurs de Dieu – tels Moïse, Élie, Jérémie et d'autres – se retrouvent plus d'une fois brûler de sainte colère contre un peuple idolâtre, perclus de fidélité mensongère. Et l'on sait bien que le récit évangélique comporte quelques occurrences troublantes d'une colère de Jésus, qui atteint son maximum de concentration en présence d'interlocuteurs qui se donnent pour modèles de rigueur morale et de piété en prêchant de haut un peuple de pécheurs.

Toute ressemblance avec le temps présent n'est évidemment pas fortuite. Ce qui doit mobiliser aujourd'hui l'institution ecclésiale a bien rapport à un mal camouflé, à des crimes honteusement tolérés, y compris au plus haut niveau de la gouvernance de l'Église, et dont la réalité s'impose aujourd'hui à travers une colère enfin assumée par les victimes. C'est cette colère qui aura été capable, après de si longs silences mortifères, de frayer publiquement un passage à « la parole libérée ». C'est l'accès à une parole de colère qui aura fait brèche dans l'enfermement d'histoires immobilisées dans la sidération, impossibles à dire, à faire entendre comme crédibles, puisque le verrouillage à surmonter est, en l'occurrence, celui d'un vécu traumatique redoublé par l'injonction de ne pas ébruiter ce qui pourrait « faire du mal à l'Église ». Loi du silence insupportable, qui aura amené la hiérarchie ecclésiale à couvrir les coupables, à gérer de façon catastrophique leur « carrière », à ignorer la voix pressante des victimes tentant désespérément d'alerter contre la reproduction du mal. Loi du silence qui continue à peser quand la dénonciation des violences faites aux religieuses est renvoyée à un acharnement féministe ipso facto disqualifié. Devrait-on vraiment se défendre de la colère, quand il y va d'une figure idolâtrique d'institutions ecclésiales revêtues des atours de la piété, qui génère et justifie des postures de toute-puissance criminelle ? À ce titre, on voit bien le partage de responsabilité qui est impliqué : c'est une complicité à l'échelle du corps ecclésial total qui se découvre, impliquant tout fidèle qui se replie frileusement sur une image sacrale de l'autorité spirituelle dans l'Église, qui ratifie une condition de passivité, changeant la sequela Christi en suivisme de pasteurs qui, pourtant, appartiennent d'abord au peuple dont ils ont la charge, comme le rappelle volontiers le pape François. Ce n'est évidemment pas un hasard si nombre de prédateurs auront pu agir à l'abri de la quasi-vénération qui leur était portée. L'idolâtrie finit par se payer au prix fort.

Et encore, au-delà du groupe des victimes, faudrait-il incriminer la colère de chrétiens qui se sont sentis floués, victimes de double langage ? Car c'est une autre dimension du scandale que les viols des corps et des cœurs aient trouvé un asile confortable, à couvert, dans une Église intransigeante, brandissant une morale sexuelle inflexible, imposant aux femmes, en particulier, le refus de la contraception. Comment supporter, par exemple, que la discipline imposée aux couples divorcés puis remariés, interdits par conséquent d'accès à l'eucharistie, se formule dans le même temps où des clercs dévoyés – religieux, prêtres, voire évêques – célèbrent quotidiennement l'eucharistie, s'établissant ainsi dans un insupportable mensonge, en faisant coexister dans une même personne l'acte liturgique le plus haut et l'ordinaire d'une pratique criminelle ? Comment encore affronter le scandale d'une dénonciation intrépide de l'avortement, indifférente à la complexité des situations de détresse, tandis que sont révélées les pratiques où des religieuses abusées par des hommes d'Église, se trouvant être enceintes de leurs œuvres, sont contraintes à l'avortement ou, version réputée plus soft, à l'abandon de leur enfant ? La tête vous tourne et le risque est justement de détourner la tête, en esquivant la juste colère qui doit être assumée et traversée pour que, de telles femmes meurtries, abîmées jusqu'à l'intime, puissent, peut-être, se reconstruire.

Un émondage pour repartir de l'essentiel

On le voit, le temps présent, en monde catholique, exige lucidité, courage et endurance, au-delà des réactions invoquant des paroles réconciliatrices, trop promptement consolatrices. Car l'esquive de la rude vérité empêche d'accéder à la logique divine que les Écritures enseignent là où elles affrontent la réalité du jugement de Dieu. Un texte, ici, se révèle d'une singulière actualité. Il concerne la vocation du prophète Isaïe, telle que la formule le sixième chapitre du livre qui porte son nom. Le récit s'ouvre sur la vision mystique de la gloire de Dieu que le prophète reçoit dans le Temple, avant son appel pour la mission. Mission pour temps de crise, précisément. Qui se formule en termes de jugement à travers une stratégie très paradoxale d'endurcissement, aboutissant finalement à ce qui est désigné comme un émondage. Avec la mention de cette dernière réalité, on comprend que l'heure est venue d'un traitement radical du péché : tout ce qui, au sein du peuple, est atteint par la pourriture, tout ce qui est sève épuisée, branches desséchées, bois mort, va être retranché, avec une rigueur qui ferait croire que la hache de l'émondeur ne laisse plus de chance à l'arbre condamné. Sans que le mot soit prononcé, c'est bien quelque chose de la colère de Dieu contre le péché qui s'exprime ainsi. Pourtant, lorsque le prophète interroge : « Jusques à quand ? », il devient clair que ce jugement – tout comme la colère – est un moment, une phase de l'Histoire. En ce temps présent de l'humanité, l'un et l'autre sont provisoires, temporaires, sous peine de condamner la vie, d'anéantir l'avenir, d'abolir l'espérance. Or, vie et avenir sont précisément, tout au long de la révélation biblique, l'orient de l'Histoire dont Dieu reste le maître à travers les vicissitudes d'un monde pécheur. Voilà pourquoi les mots ultimes de la mission que reçoit Isaïe tiennent dans la désignation d'une mystérieuse « semence sainte », qui subsistera au terme de l'émondage. Promesse de la vie gracieuse de Dieu, arrhes d'un avenir rouvert par Dieu et que la foi chrétienne identifiera à la personne de Jésus, grain de blé tombé en terre « qui porte beaucoup de fruit », selon l'évangile de Jean.

Ces mots du Premier Testament, qui décrivent la réponse divine à une situation de crise spirituelle, devraient valoir leçon et enseignement aux catholiques en proie à un présent bouleversé. On l'a suggéré, il est certainement juste de plaider aujourd'hui une légitimité de la colère. Disqualifier celle-ci serait se rendre indifférent à l'injustice et à la souffrance de ceux qui la subissent, et ce serait s'enferrer dans le mal. C'est bien la dénonciation de l'inacceptable qui permet que l'on s'arrache présentement à des décennies d'histoire boueuse. Mais le piège serait de laisser à la colère le mot définitif. « Que le soleil ne se couche pas sur votre colère », ces mots de sagesse sont repris dans la lettre aux Éphésiens (Ep 4,26). La colère, même justifiée, reste dans un voisinage périlleux avec la violence qui détruit, nourrit des pensées d'écrasement homicide. L'actualité en est la démonstration ordinaire dans la vie des sociétés où fermentent des sentiments d'injustice et des rêves de grand soir. La colère se mue facilement en enfermement, en consomption, au terme de laquelle il ne reste plus qu'un goût de néant, dont on peut d'ailleurs s'enivrer. Comme la violence, dont elle est une variante, la colère doit impérativement chercher la sortie hors d'elle-même. Elle doit se traverser, se dépasser en énergie d'action positive, d'inventivité créatrice, d'investissement dans la confiance. En régime chrétien, elle doit rebondir en fidélité renouvelée à l'Évangile, dans la certitude que la « semence sainte » demeure ressource invaincue, disponible.

Le défi est donc aujourd'hui de penser l'avenir à partir de cette « souche sainte ». Avec ce que celle-ci pourra inspirer à l'institution ecclésiale de bouleversement évangélique, de changements profonds, dans la manière de s'identifier fraternellement, au sein d'une Église de baptisés, de refonder à partir de là une gouvernance déprise des sortilèges d'une sacralité pathogène. Enfin, le défi est certainement aussi d'apporter quelques clarifications à la question de la « chair », cette dimension d'humanité avec laquelle le christianisme aura entretenu jusqu'à aujourd'hui des relations très ambiguës. Permettre à pareilles questions de travailler en profondeur l'Église catholique serait permettre à la colère de s'accomplir – disons-le maintenant – en purification et en conversion évangéliques.

1 Marie-Jo Thiel, L'Église catholique face aux abus sexuels sur mineurs, Bayard, 2019.