Il y a à peu près vingt-cinq ans, j’ai travaillé pendant deux ans dans une association non confessionnelle au service des réfugiés et demandeurs d’asile en France. Le travail avec les membres de cette association, les moments de joie qui illuminaient leurs regards devant une situation fermée qui se débloquait tout à coup, devant la rencontre d’une famille respirant de vie alors même qu’on se demandait bien de quoi était faite leur vie à ce moment-là… les expressions de colère devant certaines impasses administratives, devant les lectures tatillonnes de réglementations qui semblaient ignorer les situations humaines pourtant bien présentes, devant les manipulations dont pouvait sembler parfois victime voire acteur tel ou tel demandeur d’asile… les sentiments paralysants d’impuissance ou d’échec devant l’impossibilité à répondre à telle ou telle attente qui pouvait cependant sembler légitime, devant le grand nombre de personnes attendant à une permanence et que l’on aurait bien du mal à accueillir d’une manière suffisamment paisible… les visages des salariés et des bénévoles avec lesquels j’ai partagé ces moments… voilà ce qui m’habite d’abord aujourd’hui quand je me mets à penser à des « figures de service » qui ont marqué mon histoire.
Avec la bénévole religieuse en retraite, la responsable de service militante communiste, les collègues de convictions ou fois diverses, il s’agissait, ensemble et par les initiatives que chacun était amené à prendre, de rencontrer et respecter l’humanité présente en tout homme et toute femme qui frappait alors à la porte de notre pays. Par là se manifestait une commune humanité qui croissait en chacun de nous, déplaçait nos positionnements, laissait l’Autre prendre figure et provoquer la relation.
Chercher à servir les demandeurs d’asile conduisait aussi à interroger et approfondir ce qui était au fondement de notre société, marquée de mouvements d’ouverture et de fermeture, de générosité et de crainte, etc. Ouvrir ses portes à l’autre n’est pas qu’affaire de bons sentiments. C’est surtout une question politique. Le service rendu à un particulier débouche sur un service qui vise aussi la nation et la société civile, en s’affrontant parfois à ses résistances ou ses refus. Ce qui entraîne une ouverture aux réseaux inter-associatifs aux dimensions européennes.
Cette extension du service particulier à des lieux internationaux de réflexions et d’échange de pratiques m’est apparue comme significative de toute action singulière vécue en vérité. Je me rappelai combien le simple accueil à la table familiale, pendant mon enfance, de voisins ou connaissances en mal d’humanité – couples en difficultés, personne ayant perdu brutalement l’un des siens, nouvel arrivé du quartier cherchant des relations, etc. – ouvrait à de nouvelles compréhensions de la vie, à l’approche de pans de la société qui ne semblaient pas immédiatement les nôtres, à l’accueil des exigences de l’amo...
La lecture de cet article est réservée aux abonnés.
COMMENTAIRES
Vous devez être connecté pour poster des commentaires.