« C’est un problème de notre époque. La haine farouche que nous avons des Allemands verse un poison dans nos cœurs : "On devrait les noyer, cette sale race, les détruire jusqu’au dernier !" - on entend cela tous les jours dans la conversation, et on a parfois le sentiment de ne plus pouvoir vivre cette époque maudite.
Jusqu’au jour où m’est venu soudain, il y a quelques semaines, cette pensée libératrice qui a levé comme un jeune brin d’herbe encore hésitant au milieu d’une jungle de chiendent : n’y aurait-il plus qu’un seul Allemand respectable, qu’il serait digne d’être défendu contre toute une horde de barbares, et que son existence vous enlèverait le droit de déverser votre haine sur un peuple entier.
Cela ne signifie pas qu’on baisse pavillon devant certaines idéologies, on est constamment indigné devant certains faits, on cherche à comprendre, mais rien n’est pire que cette haine globale, indifférenciée. C’est une maladie de l’âme. »
 
 
Extrait de Une vie bouleversée, Etty Hillesum, Seuil, 1985, p. 18. 
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