Le lieu où j'exerce mon ministère se présente comme une petite salle à manger de quatre mètres sur quatre attenante à une véranda plus vaste, ouverte sur le parc, où mes visiteurs et visiteuses attendent leur tour. En dehors des temps de repas, j'y reçois ceux et celles qui viennent, individuellement ou en famille, me confier ce que le mot « angoisse » me paraît le mieux recouvrir. Exprès, je n'ai rien mis ni pendu qui puisse retenir l'attention dans cette petite salle : une table couverte d'une nappe en linoléum, cinq chaises, un tableau représentant des plantes vertes (pas même africaines) et un crucifix placé à bon escient à deux mètres de haut, hors d'atteinte d'une personne qui, à tort ou à raison, se croirait possédée. Ce petit ensemble fait partie du « Centre spirituel de Rencontre » que les jésuites tiennent dans la banlieue de Douala, réplique de ceux qu'ils animent de par le monde : un vaste espace de verdure destiné à accueillir jusqu'à soixante personnes à la recherche d'une clairière de tranquillité pour respirer, se recueillir, prier. Respirer ? Douala mérite ce Centre : on dit que ce grand port est le poumon économique du Cameroun, mais un poumon oppressé, rempli de deux millions et demi d'habitants serrés comme les réfugiés d'un camp, entre le delta du fleuve et les marécages. Déjà, un rétrécissement de l'espace, propre à engendrer l'angoisse. Arrivé à Douala en 1957, j'ai vu la ville grossir inexorablement et sa population décupler.
Mes visiteurs peuvent se faire entendre de moi en français, en anglais et en douala. Leurs premiers mots sont presque toujours les mêmes. Je les attends, je pourrais les prononcer en même temps qu'eux : « Nous sommes dépassés. C'est trop ! » Deux personnes sur trois commencent ainsi. Cela veut dire que leur malheur dépasse les bornes du tolérable. Et pourtant, la frontière du supportable est placée loin pour cette population habituée à endurer le « plus pire », comme on dit id. Souvent, ils ajoutent : « On préfère venir vous voir plutôt que d'aller chez un charlatan ! » Collective par le sens, la phrase peut être prononcée par une personne seule, tant sa famille est présente en sa tête et en sa chair. Si mes visiteurs sont plusieurs, il s'agit le plus souvent de membres de la même branche, côté époux ou côté épouse. Assez rare, le cas où le mari et la femme viennent ensemble, sauf quand il s'agit d'une famille très chrétienne. C'est que la cause du malheur est imputée comme naturellement — ou plutôt culturellement — à l'un des partis, la faille familiale se trouvant à l'interstice des deux branches parentales. J'entends une question presque jamais formulée : « Pourquoi nous ? Qui donc nous en veut ?» Je l'entends, mais je n'y réponds pas d'emblée.


Eux et moi


Venir me voir ? Pourquoi moi ? Un prêtre catholique, et « blanc » de surcroît ! Double paradoxe. Les chrétiens, qui forment la majorité de mes visiteurs, n'avaient pas le droit de consulter un devin de...
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