Les crises se succèdent, les incompréhensions et affrontements entre générations augmentent, la gouvernance est mise à mal… L'une des causes n'en serait-il pas un dialogue devenu difficile et même impossible ?

Crise de la Covid-19 et des médiations politiques, incertitudes économiques, épuisement de la planète, mais aussi scandales dans l'Église, ébranlement de repères éthiques… Face à des réalités aussi diverses, nos contemporains n'aspirent-ils pas, même de manière confuse, à des conditions de vie renouvelées, à cette forme de bien commun qui pourrait tracer un horizon de sens ? Encore faut-il, pour dessiner celui-là au-delà de la seule somme des intérêts particuliers, pouvoir se parler et dialoguer ensemble. Or, il semble que cela n'aille pas très fort du côté du dialogue, ces temps-ci. Si, à d'autres moments critiques de l'histoire, des sursauts ont été rendus possibles, pensons à la construction européenne après la Deuxième Guerre mondiale ou à la réunification allemande après la chute du mur de Berlin, si des prises de conscience collectives ont permis d'imaginer ensemble des solutions, il semble que nous ayons plus de mal désormais à nous écouter dans ce but. Domine davantage le sentiment confus d'un ressentiment permanent, fait de colères, de frustrations et d'accusations réciproques. Comment alors démêler ce nœud qui empêche nos destins communs de se forger et d'avancer ?

La grande désillusion

C'est devenu un lieu commun que de dénoncer la fin des grands récits ou des idéologies qui ont marqué le XXe siècle. Nous n'avons certes pas à nous en plaindre dans la mesure où elle nous a délivrés de visions réductrices ou totalitaires du monde : qui viendrait à regretter la période du stalinisme et les illusions progressistes des « lendemains qui chantent » ? Reconnaissons pourtant que la disparition de ces idéaux nous a laissés orphelins de nombre de repères, du sens de l'engagement, d'une certaine vision de l'idéal à poursuivre en commun. Lorsque le jociste des années trente se confrontait à son homologue communiste ou socialiste, il y avait certes de l'affrontement et du choc mais aussi des capacités à imaginer l'avenir, à s'engager pour que la société se transforme. La promotion de la classe ouvrière ou la lutte contre les inégalités constituaient en ce sens des valeurs et des lieux de combat partagés. On pourrait aussi évoquer de manière identique les mouvements qui ont suivi Mai-68, comme celui pour l'autogestion, bien oublié désormais. Mais, sans verser dans la nostalgie, on voit bien aujourd'hui que la vision libérale largement dominante...


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