Lorsqu’en 1982, nous décidions, ma femme et moi, d’entrer dans le mouvement ATD Quart-Monde, nous en ignorions tout. Nous souhaitions seulement nous faire proches des plus pauvres, en référence à la parole évangélique. Ce pouvait être n’importe où… Ce fut à ATD Quart-Monde. Sans préméditation. Dans la petite cité où le P. Joseph Wresinski nous envoya pour que nous y habitions, je découvrais pour la première fois de ma vie (j’avais déjà presque 40 ans) l’enfermement qu’engendre la misère : une vingtaine de familles, cerclées par l’urgence, détruites par la peur du jour qui vient, oubliant le jour qui précède, cassées à l’intérieur d’elles-mêmes, n’ayant pour seul ressort que leurs enfants. Ce furent mes premières impressions.
J’étais profondément bouleversé par la rencontre de ces hommes, femmes et enfants. Leur souffrance était trop forte… Et, surtout, j’entrais dans un monde incompréhensible, en dehors de toutes les références qui m’habitaient… Quelle explication trouver, et où, et auprès de qui ? Comment interpréter ?
Sans la rencontre avec le P. Joseph, pour qui je travaillais chaque jour à quelques pas de son bureau, je n’aurais sans doute jamais commencé à quitter ce regard façonné par un monde qui ignore la misère, et jamais consenti à réviser, à l’école des plus pauvres, le poids de mes préjugés. Il m’a « aidé à sentir le malheur muet, à rencontrer le regard de ces hommes » dont tout contribuait autour d’eux à voiler ou à travestir le visage (cf. Heureux, vous les pauvres, 1984).
Certes, l’ensemble d’un mouvement aurait pu me donner les moyens de prendre du recul, pour n’en pas rester à la souffrance immédiate. Mais ce qui, en ces années-là, fut pour moi une révélation, c’est la rencontre avec cet homme. Il ne parlait pas comme moi, et j’avais du mal à suivre sa pensée, à imaginer vers quoi il voulait conduire. Il voyait ce que je ne voyais pas. Et il vivait jusqu’à la racine les humiliations de tout un « peuple », ce qui le rendait d’un abord difficile, au début en tout cas. Il procédait par touches successives, souvent contradictoires, sans beaucoup de cohérence apparente.
Il avançait, taraudé par l’angoisse, ou plutôt une souffrance qui ne lui était pas propre, mais qu’il partageait avec tous ceux que la misère atteignait. Se tenant sur le seuil, attentif, il n’expliquait pas : il montrait, impatient de se faire comprendre, habité de « passion », comme un guetteur qui ne sait plus comment vivre puisque le soleil tarde tant à venir. C’est du moins ce qu’il me semblait, en ce début des années 1980.
Il m’apprenait qu’il fallait du temps pour atteindre la clairière et que, pour entendre les très pauvres, il fallait quitter mon point de vue, et me mettre en état d’apprendre d’eux. Puisqu’ils sont, disait-il, les moteurs de ce que nous devrions accomplir, et l’artère par laquelle il faut que le sang coule pour que l’Église soit irriguée (cf. Les pauvres sont l’Église, 1983).<...
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