Le souci, connaturel à l'être humain, a engendré de nos jours une sorte d'inquiétude bien caractéristique, à savoir « la fatigue d'être soi », pour reprendre ici le titre d'un ouvrage fort éclairant d'Alain Ehrenberg. Ce sociologue du CNRS, qui s'est attaché à dessiner les figures de l'individu contemporain, voit dans la dépression, si largement répandue aujourd'hui, le signe majeur d'une mutation : pourquoi donc et comment la dépression s'est-elle imposée dans la société occidentale comme notre principal malheur intime ? Telle est la question qui conduit son analyse à partir d'une hypothèse assez convaincante : « La dépression amorce sa réussite au moment où le modèle disciplinaire de gestion des conduites, les règles d'autorité et de conformité aux interdits, qui assignaient aux classes sociales comme aux deux sexes un destin, ont cédé devant des normes qui incitent chacun à l'initiative individuelle en l'enjoignant à devenir lui-même » 1.
La dépression s'impose ainsi dans notre culture comme une maladie de la responsabilité, celle de n'avoir d'autre compte à rendre qu'à soi-même de la réussite ou de l'échec de sa vie. Elle est une zone privilégiée pour comprendre l'individualité contemporaine. Elle est la pathologie d'une société où l'obligation morale n'est plus fondée sur le permis/défendu, mais sur le fait de devoir se montrer « à la hauteur ». Si le névrosé se sent coupable devant une loi qu'il enfreint, le déprimé, lui, se sent insuffisant devant une obligation de réussite qui l'épuisé : il tombe en panne !
Il n'est pas question de suivre ici le cheminement d'un livre d'une grande richesse, mais d'y trouver un point de départ à notte réflexion sur le souci de soi. La fatigue d'être soi ne serait-elle pas, sur son versant spirituel, le symptôme d'une autre crise celle de l'oubli d'une Parole fondatrice que beaucoup rejettent aujourd'hui au nom du refus de la transcendance ? Et si justement l'écoute de cette Parole, ou, pour parler comme saint Paul, l'obéissance de la foi, était autre chose qu'une soumission servile ? Si elle était écoute d'un appel à devenir soi-même et d'une promesse d'accomplissement ?
 

Ne dépendre que de soi-même


Au premier abord, il est vrai, cette « obéissance » se présente comme une soumission : elle engage à soumettre sa volonté et son jugement à l'accomplissement de la volonté de Dieu. Saint Ignace y voit avec la tradition chrétienne la base de l'humilité : « Elle consiste à m'abaisser et m'humilier autant que cela m'est possible pour que j'obéisse en tout à la loi de Dieu'notre Seigneur » (Ex. sp. 165). De la soumission à la démission, il n'y a qu'un pas aux yeux des maîtres du soupçon, pour qui toute dépendance est aliénation : « Le fruit le plus mûr de l'arbre écrit Nietzsche est l'individu souverain, l'individu qui n'est semblable qu'à lui-même » 2. L'individu contemporain se veut, en effet, souverain : ayant con...
La lecture de cet article est réservée aux abonnés.
COMMENTAIRES
Vous devez être connecté pour poster des commentaires.